Sciences

«Sexisme botanique»: les villes aggravent-elles les allergies en ne plantant que des arbres mâles?

Temps de lecture : 10 min

Cette histoire n'est pas aussi simple qu'on voudrait vous le faire croire.

Si nous réfléchissons davantage aux arbres que nous plantons, nous pourrons peut-être éviter d'aggraver la saison des allergies. | Vladimir Kudinov via Unsplash
Si nous réfléchissons davantage aux arbres que nous plantons, nous pourrons peut-être éviter d'aggraver la saison des allergies. | Vladimir Kudinov via Unsplash

L'été dernier, une vidéo réalisée par une femme, Ellie Botoman, est apparue dans mon flux TikTok. Botoman y recycle le «Oh, lord» d'une publicité Nike diffusée aux États-Unis au milieu des années 2000 avec LeBron James, souvent utilisée par les Tiktokeurs lorsqu'ils veulent surprendre leur audience. Dans la vidéo de Botoman, la bande-son intervient alors qu'on la voit siroter une boisson quelconque dans son bel appartement, le tout légendé par «quand vous comprenez que les allergies/asthmes en Amérique du Nord ont empiré [parce que] les paysagistes + urbanistes croyaient que les arbres mâles étaient plus faciles à entretenir». Avec comme apothéose, Botoman partageant son épiphanie: «Vous éternuez et êtes congestionné toute la journée [à cause] du sexisme botanique.»

@elliebotoman tom ogren is credited for the term after finding only male trees planted in his community #environmentalscience #urbanplanning #climatechange #tree original sound - Funny Tiktoks

Peu après, la spécialiste des plantes Sarah Taber expliquait sur Twitter pourquoi la théorie du sexisme botanique ne tenait pas. Et son message est lui aussi devenu viral. «L'idée que les arbres mâles seraient une arnaque capitaliste a pu arriver sur TikTok grâce à un escroc nommé Tim Ogren», écrit-elle en introduction de son thread. (Ogren, auteur du livre Allergy-Free Gardening: The Revolutionary Guide to Healthy Landscaping, un guide pour un jardinage hypoallergénique, se prénomme en réalité Thomas et se fait souvent appeler Tom.) Que Taber mentionne Ogren comme l'origine de la théorie m'a fait revenir en arrière et examiner les articles publiés ces quinze dernières années sur le sujet; chacun d'entre eux fait effectivement référence à Ogren comme source principale ou cite ses tribunes publiées dans Scientific American ou le New York Times.

Le TikTok de Botoman n'est que la dernière poussée virale en date de ce concept: il a généré plus de 26.000 partages et reçu 465.000 likes. Dans les commentaires, on peut lire «Patri-arbre-cat» ou encore «LES HOMMES POURRISSENT VRAIMENT TOUT». D'autres font état de théories complémentaires censées expliquer le phénomène: «Les arbres femelles produisent des fruits et les capitalistes ne veulent pas que nous mangions gratuitement.» Et alors que les allergies d'automne s'installent, voilà que cette histoire va de nouveau faire le tour du monde.

Une histoire de filouterie?

Reste que cette idée de sexisme botanique existe depuis au moins le milieu des années 1980. Elle surgit sporadiquement, notamment au printemps ou en été quand la saison des allergies bat son plein. «Les plantes mâles ont été populaires parce qu'elles ne produisent pas de fruits ou de cosses de graines –mais on leur doit le gros du pollen présent dans l'air», écrivait ainsi un journaliste de NPR en 2006, en citant tout naturellement Ogren.

Le sexisme botanique est l'une de ces idées alléchantes qui partent d'un phénomène parfaitement banal –les arbres de nos villes et jardins– et nous font croire qu'une histoire bien plus profonde est à dénicher pour qui se donne la peine d'y regarder de plus près. Le fait qu'Ogren, créateur de ce concept, pourrait être une sorte d'escroc, comme le prétend Taber, est tout aussi intrigant: Qui n'aime pas une bonne histoire de filouterie? (Qui plus est, à base de pollen.) Mais dans quelle mesure pouvons-nous vraiment faire porter le chapeau de nos allergies au sexisme botanique? La réponse, surprise, est un peu plus compliquée que ce qu'une vidéo TikTok ou un thread Twitter pourraient nous apprendre.

«Il n'y a pas d'arbres “mâles” ou “femelles” pour la plupart
des espèces.»
Sarah Taber, spécialiste des plantes

Tout d'abord, décomposons les principaux arguments au cœur du sexisme botanique. Les explications les plus courantes de la théorie –comme dans le TikTok de Botoman– font de la surabondance d'arbres mâles une cause première de ce problème. Un point de vue que reprend Robert Siegel dans son article de NPR de 2006. «La raison pour laquelle il y a tant de pollen dans l'air est qu'il y a beaucoup plus d'arbres et de plantes mâles que femelles. C'est vrai?», demande-t-il à Ogren. Qui répond: «C'est exact, Robert. Dans les milieux urbains, il n'y a pratiquement pas de diversité sexuelle. Il y a une grande prépondérance d'arbres et d'arbustes mâles et très peu de femelles.»

Lorsqu'ils discutent de cette supposée prolifération d'arbres «mâles», Ogren et les journalistes mentionnent souvent une anecdote: dans l'annuaire agricole de l'USDA de 1949, le gouvernement américain recommandait de ne planter que des arbres mâles. «On donnait ce conseil aux lecteurs: “Dans les plantations de rue, seuls les arbres mâles doivent être sélectionnés, pour éviter la nuisance des graines”», écrit ainsi Ogren dans une tribune du Scientific American en 2015.

Plus loin dans ce même article, Ogren affirme que, pour mettre fin à «l'épidémie d'allergies», il faudrait planter des arbres femelles qui «piègent et éliminent de grandes quantités de pollen de l'air». Selon lui, les collectivités pourraient également adopter des directives sur les pollens et éviter de planter des arbres trop polliniques. Et comment jauger de la pollinicité? En se servant d'OPALS, une échelle d'évaluation des pollens créée par Ogren en 2000.

Un non catégorique

Taber traite Ogren d'escroc dans son tout premier tweet. «Répandre cette fake news, c'est lui faire de la publicité gratuite», écrit-elle. Elle s'oppose au principe le plus fondamental du sexisme botanique: «Il n'y a pas d'arbres “mâles” ou “femelles” pour la plupart des espèces. Il est impossible de planter uniquement des arbres mâles.» Ce qui est vrai. Si certains arbres sont dioïques –ils se distinguent entre individus mâles et femelles–, la grande majorité ne l'est pas. Un forestier de l'université de Géorgie estime qu'à l'échelle mondiale, seuls 5% environ des arbres sont dioïques; les autres sont monoïques, cosexuels ou polygames, ce qui signifie qu'un même arbre peut avoir des organes reproducteurs mâles et femelles.

Il n'y a pas non plus, selon Taber, de vaste conspiration visant à ne planter que des arbres mâles. Pour m'en convaincre, elle m'a envoyé un lien vers l'annuaire de l'USDA de 1949. En effet, si Ogren fait des indications du ministère de l'Agriculture une recommandation générale pour tous les arbres, le passage se limite en réalité aux peupliers. La phrase suivant la citation préférée d'Ogren décrit comment leurs graines obstruent les égouts et les tuyaux d'évacuation et comment, en général, les peupliers ne sont pas très solides et qu'il vaut mieux éviter d'en planter dans les rues pour prévenir les dégâts dus aux tempêtes.

Quant à savoir si la plantation d'arbres femelles serait indiquée, pour Taber, c'est un non catégorique. «Le pollen est si bon marché que les arbres peuvent se permettre d'en produire à la pelle. Ils en produisent même des CARGAISONS», m'écrit-elle. Car c'est ainsi que les plantes pollinisent: elles libèrent une tonne de pollen, en espérant qu'au moins une partie finira effectivement par planter sa graine. L'espoir de contrôler le pollen, ou de le faire totalement disparaître «vend aux riches hypocondriaques un sentiment de contrôle, commente-t-elle. On cherche à profiter de leurs peurs.»

Les propos de Taber et d'Ogren semblent diamétralement opposés, et chacun est convaincu que l'autre a tort. (Si vous avez déjà vu le mème des Spider-Man se montrant du doigt, c'est ce que j'ai ressenti après leur avoir respectivement parlé.) Histoire d'avoir un point de vue extérieur sur tout ça, je me suis entretenue avec Rita Sousa Silva, chercheuse en écologie urbaine à l'université du Québec à Montréal et spécialiste de l'allergénicité du pollen des arbres. Selon elle, il manque certaines nuances à la fois dans la théorie de base d'Ogren et dans le thread de Taber.

Une plus grande diversité de plantes

Tout d'abord, partons de l'idée voulant que les arbres mâles seraient plus répandus que les femelles dans le milieu urbain. Malheureusement, il existe très peu de données solides à ce sujet, et celles que j'ai pu trouver proviennent... d'Ogren, qui a été payé pour faire une évaluation des allergies dans plusieurs villes canadiennes. À l'époque, certains médias locaux en avaient parlé; par exemple, un urbaniste de Vancouver avait déclaré que 30% des arbres plantés par la ville étaient des cultivars mâles. Mais il ne s'agissait là que des arbres plantés par la ville; les propriétaires de maisons individuelles en plantent également, et de nombreux arbres étaient là avant que les villes modernes ne se développent.

Selon Sousa Silva, les propos de Taber sont justes. À ceci près que les arbres plantés dans les zones urbaines ne représentent qu'un petit sous-échantillon de ce qui existe dans la nature et qu'il est donc possible qu'il y ait plus d'arbres mâles dans les villes. Même les arbres dioïques peuvent être cultivés pour faire en sorte qu'ils n'aient plus de qualités «femelles» –qu'ils ne produisent plus de graines malpropres ou de fruits non comestibles. Les urbanistes et les propriétaires peuvent préférer tel ou tel arbre en fonction de ces qualités, mais cela n'en fait pas pour autant du sexisme. «Vous choisissez des érables parce que vous voulez des feuilles rouges en hiver, ou vous choisissez des arbres fruitiers parce que vous voulez des framboises ou des pommes, pas parce que vous choisissez un arbre femelle ou mâle», résume-t-elle.

Produire des données détaillées sur le paysage végétal urbain est une entreprise colossale. | Pascal Weiland via Unsplash

Sur la question du sexe des arbres et de leur incidence sur les allergies, la position de Sousa Silva est dans le mi-chèvre mi-chou. «En théorie, [les arbres femelles] devraient au moins éliminer une partie du pollen présent dans l'air», déclare-t-elle, mais, comme le souligne Taber, les arbres pollinisés par le vent libèrent de grandes quantités de pollen, ce qui est inévitable. La solution est-elle donc de planter des plantes «à faible allergénicité», en se fondant pour cela, par exemple, sur l'échelle OPALS d'Ogren?

Selon Sousa Silva, une plus grande diversité de plantes pourrait être une bonne idée, mais elle émet quelques réserves quant à l'échelle OPALS. Lorsqu'elle a essayé de s'en servir dans ses propres recherches, Sousa Silva a été frappée par son système d'évaluation opaque, qui, selon elle, n'a «aucun fondement scientifique» –elle manque de système cohérent en interne pour pondérer les différents facteurs qu'Ogren prétend avoir intégrés. Pour certaines plantes qu'elle connaît bien, elle n'est d'ailleurs pas d'accord avec le classement d'Ogren. Pour déterminer réellement l'allergénicité, il lui faudrait davantage de données sur l'environnement local: dans quelle mesure la plante est-elle répandue et les personnes qui se trouvent dans son voisinage direct y sont-elles réellement allergiques?

Malheureusement, difficile d'obtenir de telles informations. Produire des données détaillées sur le paysage végétal urbain est une entreprise colossale pour n'importe quelle communauté, et différentes personnes sont, bien sûr, allergiques à différentes substances. Et même ces tests individuels d'allergénicité peuvent être imparfaits. En général, les tests d'allergie reposent sur des piqûres cutanées; une personne se fait piquer avec un extrait d'un allergène potentiel, et si sa peau développe une réaction, elle est considérée comme allergique. Mais comme les entreprises médicales ne fabriquent que certains échantillons pour les tests, une personne vivant aux États-Unis et testée pour une allergie au bouleau, par exemple, le sera probablement avec un extrait provenant de Suède, car c'est là que les échantillons ont été développés, explique Sousa Silva. Un échantillon qui pourrait ne pas avoir grand-chose à voir avec le bouleau de votre jardin.

Un surnom viral

Là où Ogren n'a pas tort, c'est quand il dit que les allergies saisonnières semblent s'aggraver. Reste que le principal coupable est très probablement à chercher du côté du changement climatique, qui incite les plantes à émettre davantage de pollen en allongeant par la même occasion la saison des allergies. Si le fait de planter davantage de cultivars femelles pour réduire la quantité globale de pollen dans l'air, abattre tous les cultivars mâles pour les remplacer par des femelles n'est pas vraiment pratique. Selon Sousa Silva, nous pourrions plutôt viser la plantation d'une variété d'arbres, en particulier ceux qui sont pollinisés par les insectes, car ils libèrent beaucoup moins de pollen que les essences à pollinisation aérienne. Pour cela, il faudra que des écologues urbains, des spécialistes de la santé publique, des allergologues et d'autres experts mettent leurs compétences en commun. «Il faut des équipes avec des compétences différentes, dit-elle. Il n'y a pas de solution miracle.»

Et si nous réfléchissons davantage aux arbres que nous plantons, nous pourrons peut-être éviter d'aggraver la saison des allergies. Et en réalité, pendant des années, Ogren a donné des interviews sur cette idée sans parler de sexisme botanique. Et son utilisation du terme a évolué au fil du temps. La première mention que j'ai pu retrouver date d'un article du Globe and Mail de 2011, dans lequel Ogren semble dire qu'il faudrait pratiquer un «sexisme botanique»… en choisissant uniquement des plantes femelles pour éviter les allergies. Ensuite, vers le milieu des années 2010, Ogren et ceux qui rapportent ses travaux ont visiblement changé leur fusil d'épaule et commencé à parler de «sexisme botanique» pour désigner les préjugés contre les plantes «femelles».

J'ai trouvé ce revirement fascinant, tant il semble que le surnom du phénomène explique en grande partie sa popularité. J'ai demandé à Ogren ce qu'il pensait de ce terme et s'il le considérait comme représentatif du sexisme. Il m'a alors parlé de sa femme: il y a des années, au moment de leur mariage, elle souffrait d'allergies terribles et Ogren avait lu un livre sur les maladies psychosomatiques qui l'avait convaincu que sa femme s'écoutait trop et devait davantage se blinder. Sauf qu'en travaillant en prison, il allait se rendre compte de son erreur en découvrant que même les «gros durs» avaient des allergies. «Quand j'étais jeune, le sexisme était tellement plus présent, précise-t-il. J'avais cru ce livre sur les symptômes psychosomatiques, alors qu'il débordait de sexisme.» En découvrant un potentiel déséquilibre dans la représentation des arbres, la chose lui est également apparue comme du sexisme.

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Et l'idée a clairement fait son chemin. Dans le contexte culturel actuel, où le sexisme semble omniprésent et les théories du complot monnaie courante, rien de surprenant à ce que le concept en soit venu à séduire les masses. «Si vous avez moins de 45 ans, votre vie est par défaut pourrie, résume Taber. Tout le monde essaie de trouver du sens à cette déliquescence et cette histoire de sexisme botanique colle parfaitement.»

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