Politique

La droite républicaine a-t-elle quelque chose à dire aux ouvriers?

Temps de lecture : 6 min

On se prend à rêver d'une droite qui s'intéresserait à ces travailleurs plutôt qu'à la promotion de la défiscalisation à tout prix.

Lunch atop a Skyscraper (Déjeuner au sommet d'un gratte-ciel), photogtaphie attribuée à Charles Clyde Ebbets, Tom Kelley ou William Leftwich., New York Herald-Tribune, 1932. | Petterssonorg via Wikimedia
Lunch atop a Skyscraper (Déjeuner au sommet d'un gratte-ciel), photogtaphie attribuée à Charles Clyde Ebbets, Tom Kelley ou William Leftwich., New York Herald-Tribune, 1932. | Petterssonorg via Wikimedia

À l'aube d'une nouvelle campagne présidentielle, la droite républicaine semble toujours éloignée des ouvriers, cette communauté manuelle ou mécanique dont le salaire médian équivaut à 1.550 euros net par mois. C'est une confrérie que l'on entend peu et que l'on voit peu. Selon une étude de l'Observatoire des inégalités, ces professions représentent seulement 4% des personnes visibles à la télévision, contre 60% pour les cadres. Et sous le soleil social de la droite, rien n'a changé depuis de Gaulle.

«À l'exception de la période gaulliste des débuts de la Ve République, la droite n'a jamais vraiment bénéficié du soutien des catégories populaires, essentiellement en raison de sa conception de l'économie, souligne Bruno Cautrès, politologue au CNRS et au Cevipof. Les priorités de l'action publique économique de la droite sont davantage axées sur la thématique de la baisse d'impôts et du retrait de l'État, alors que les catégories populaires nourissent de fortes attentes en matière de redistribution et de justice sociale.»

Pénibilité: circulez, y a rien à voir

Plutôt que de foncer tête baissée sur des patinoires sondagières comme l'immigration et l'insécurité, qui se prêtent peu à la réflexion dans l'urgence et la contagion émotionnelle, la droite républicaine serait bien inspirée de proposer une vraie politique sociale à destination des ouvriers, peu importe la couleur des gilets. Car si nombre d'entre eux ont déserté les rangs du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste (PCF), c'est parce que ces derniers ont été incapables de transformer durablement leur vie matérielle. Dorénavant, cette catégorie professionnelle s'identifie aux candidats d'un extrémisme brut de décoffrage.

«Plus le PS s'embourgeoise, s'énarchise et se technocratise; plus le PC touche une élite de fonctionnaires, et plus les classes ouvrières se sentent abandonnées par ces deux partis autrefois populaires. Et plus le Rassemblement national (RN) se “gauchise”», souligne Olivier Bobineau, politologue et membre du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS- École pratique des hautes études).

La droite républicaine s'est-elle rendu compte que ce métier est souvent pénible? S'en fout-elle? Les chiffres publiés par la Direction de l'animation, de la recherche, des études et des statistiques (Dares) sont pourtant éloquents. Une étude souligne que 69,7% des ouvriers sont exposés chaque jour à au moins un facteur de pénibilité. Idem pour 35,7% des employés, et 24,4% des professions intermédiaires. Mais ce risque épargne relativement les cadres. Seuls 12,2% d'entre eux sont concernés. L'enquête révèle encore que 26% des ouvriers subissent au moins trois facteurs de pénibilité chaque jour. Les cadres? 0,5%.

Ces facteurs sont définis: manutentions de charges lourdes, postures physiques difficiles à tenir, vibrations mécaniques (d'un marteau piqueur par exemple) ou tâches résolument répétitives rentrent dans cette catégorie. Les dangers liés à la présence d'agents chimiques, au bruit ou aux températures extrêmes sont également pris en compte. De même que les métiers qui s'effectuent la nuit.

La pénibilité est une histoire de survie. L'Insee relève un écart moyen d'espérance de vie à l'âge de 35 ans de 6,4 années entre un homme ouvrier et un homme cadre. Pour les femmes, cet écart est de 3,2 années. On se met alors à rêver d'une droite républicaine qui, dans la ligne directe de Stromae, s'intéresserait à la santé de ces travailleurs plutôt qu'à la promotion de la défiscalisation à tout prix.

Novlangue

Seulement voilà. Xavier Bertrand ne fait pas dans la nuance. Il entend développer la «société du travail», comme si tout le monde exerçait son métier dans les mêmes conditions. Le candidat veut instaurer une «prime au travail», augmenter les faibles revenus et défiscaliser les heures supplémentaires au-delà des 35 heures. Des propositions qui rappellent une vieille antienne sarkozyste, dont les résultats se font toujours attendre chez les ouvriers.

Les propositions de Xavier Bertrand relatives aux retraites ne promettent pas mieux. Il est favorable à un allongement progressif de deux ans du temps de travail sur la décennie en cours. En 2030, il faudra trimer jusqu'à 64 ans. «On vit plus longtemps, il faut accepter de travailler un peu plus longtemps», dit-il. Comme s'il était impensable d'avancer cette échéance pour certaines professions et de proposer une date de départ à la carte pour les cadres, les entrepreneurs et autres enseignants qui, eux, souhaitent poursuivre leur carrière.

Emmanuel Macron cultive aussi une conception hors-sol des ouvriers. En témoigne son déplacement à Rodez, le 3 octobre 2019, pour promouvoir sa réforme des retraites. Il avait affirmé ne pas «adorer» le terme de «pénibilité», «parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible». Quel manque de progressisme. Quelle conception archaïque. Lors de sa campagne présidentielle de 2017, l'actuel président de la République avait annoncé la couleur. À cette époque, il déclarait déjà aux représentants de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME): «Je n'aime pas le terme [de pénibilité], donc je le supprimerai. Car il induit que le travail est une douleur.» Le travail, une douleur? C'est possible. Tout dépend d'où l'on parle. Par un habile jeu de langage, le gouvernement mettra les paroles de Macron a exécution en décrétant par l'ordonnance du 22 décembre 2017 que, dans la loi, le terme «pénibilité» soit remplacé par la formule «facteurs de risques professionnels».


Le CAC 40 a grimpé de 24% depuis début 2021. La croissance reprend. Les charges fixes pour les classes modestes continuent pourtant de monter. À tel point que les dépenses liées au logement représentent environ 40% du budget d'une famille ouvrière. Les ménages les plus aisés, bien mieux logés par ailleurs, y consacrent environ 12%. Le nombre d'ouvriers diminue. Le Bureau international du travail (BIT) en recensait 7 millions en 1982. Ils ne sont plus que 5,3 millions –dont une large proportion travaille dans le tertiaire.

La politique du «welfare chauvin»

À l'heure où Éric Zemmour, sondage de l'IFOP à l'appui, se vante d'être «le seul à rassembler les classes populaires avec la bourgeoisie patriote» –au risque d'attirer les critiques–, et où le scrutin présidentiel se rapproche, une question sensible mérite d'être posée: pourquoi Éric Zemmour et Marine Le Pen attirent-ils autant d'ouvriers, pourtant longtemps fédérés derrière une ligne bien rouge?

À coups de «clins d'œil» virils? De «gaminerie»? C'est ainsi qu'Éric Zemmour assume d'avoir pointé un fusil de sniper sur des visiteurs et des journalistes présents au salon Milipol. Rappelons que les armes à feu font 250.000 morts par an dans le monde. Il y a pourtant bien longtemps que la classe ouvrière ne revendique plus l'armée de Staline, de la violence des Brigades rouges ou du Grand Soir par des moyens insurrectionnels et sanglants.

Si l'extrême droite attire autant les ouvriers, c'est essentiellement parce qu'elle prétend les défendre par le jeu d'un État protecteur et nationaliste. «L'extrême droite propose une combinaison que les spécialistes de la sociologie politique appellent le “welfare chauvin»: de l'État protecteur au plan socio-économique, mais uniquement pour les nationaux», résume Bruno Cautrès.

Si l'extrême droite attire autant les ouvriers, c'est parce qu'elle prétend les défendre par le jeu d'un État protecteur et nationaliste.

Ses figures de proue s'engouffrent sur un terrain déserté par les autres partis. La gauche socialisante se divise entre les egos contradictoires d'Arnaud Montebourg et d'Anne Hidalgo. L'extrême gauche peine à renouveler l'idéologie marxiste. Et la droite regarde passer les trains en misant sur la privatisation de la SNCF. «L'État n'a pas vocation à diriger des entreprises concurrentielles», résumait le ministre de l'Économie droitière Bruno Le Maire dans un entretien accordé aux Échos en juin 2018.

«Le discours frontiste et nationaliste s'est “gauchisé” en défendant les “travailleurs opprimés”, analyse Olivier Bobineau. Ce faisant, il est devenu le parti porteur de cinq marqueurs idéologiques populaires d'origine socialiste: la protection des travailleurs, la lutte contre le chômage, la lutte contre la pauvreté, la défense de la justice sociale et la condamnation du capitalisme mondialisé, en citant aussi bien Jean Jaurès que Karl Marx

En finir avec un «monopole du cœur» soi-disant socialiste

Les ouvriers ont-ils un avenir dans le cerveau des créatures politiques modérées? «Oui, bien sûr, répond Bruno Cautrès. Les catégories populaires, ouvriers, employés, et les classes moyennes à faibles salaires représentent toujours une part très importante de l'emploi en France. Elles se sont parfois éloignées de la politique et des élections, mais leur mobilisation reste un point capital du résultat électoral.»

Que pourrait alors proposer la droite pour mobiliser les ouvriers? «Des politiques publiques qui permettent la promotion sociale et l'augmentation des salaires; des politiques redistributives permettant de lutter vraiment contre les grandes injustices sociales», observe Bruno Cautrès. Plutôt que de faire voter pour ou contre Emmanuel Macron, elle aurait intérêt à miser sur un vote d'adhésion.

On aimerait que la droite républicaine incarne enfin la méritocratie sociale qu'elle revendique si souvent.

La droite républicaine peut-elle conduire une politique sociale généreuse en cassant le fameux «monopole [socialiste] du cœur»? Pour que les ouvriers et leurs enfants ne choisissent plus leur métier par défaut. «Les fils de cadres deviennent cinq fois plus souvent cadres que les fils d'ouvriers. La mobilité sociale existe toujours, mais elle est bien moins forte qu'auparavant. L'égalité des chances est encore loin», souligne l'Observatoires des inégalités.

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On aimerait que cette droite incarne enfin la méritocratie sociale qu'elle revendique si souvent. En se servant de moyens innovants et concrets. Au lieu de laisser l'extrême droite s'emparer des ouvriers, à Hénin-Beaumont et ailleurs, sur le thème trompeur et suranné de la préférence nationale.

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