Égalités

Le Conseil de l'Europe, le hijab et la liberté d'expression

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] Comme pour l'exercice d'autres libertés, les femmes portant le voile sont perçues comme victimes et considérées comme incapables de consentir à certaines pratiques.

L'une des affiches d'une campagne montrant des portraits de plusieurs jeunes femmes voilées, accompagnés d'un message en anglais indiquant «mon foulard, mon choix». | Conseil de l'Europe
L'une des affiches d'une campagne montrant des portraits de plusieurs jeunes femmes voilées, accompagnés d'un message en anglais indiquant «mon foulard, mon choix». | Conseil de l'Europe

La promotion de la diversité proposée par le Conseil de l'Europe dans une campagne montrant des portraits de plusieurs jeunes femmes voilées, accompagnés d'un message en anglais indiquant «mon foulard, mon choix» contraste avec l'unanimité de la condamnation de ces affiches par la classe politique française. De l'extrême droite à la gauche en passant par le gouvernement, cette campagne est considérée au mieux comme une atteinte à la dignité de la femme, au pire comme un instrument de la propagande islamiste. Selon Sarah El Haïry, secrétaire d'État chargée de la Jeunesse, c'est grâce à l'intervention du gouvernement qu'une vidéo a été supprimée, même si les autres affiches restent disponibles sur le site du Conseil de l'Europe.

Au-delà des réactions viscérales que la campagne contre les discriminations de l'organisme européen a suscitées en France, celui-ci pose un véritable problème de fond, à savoir si une femme adulte est libre de porter le voile et si ce choix constitue une atteinte à la laïcité ou, au contraire, enrichit la diversité culturelle de nos sociétés.

Pour l'extrême droite, la question ne peut nullement être posée de la sorte puisque le port du foulard est associé in abstracto au fondamentalisme islamiste.

Pour la gauche et pour le gouvernement, le voile choque la majorité de la population française parce qu'il heurte non seulement la laïcité, mais aussi et surtout le principe d'égalité des sexes. Comme pour l'exercice d'autres libertés, telles que celle de se prostituer ou de recourir à une GPA, les femmes sont perçues comme victimes et considérées comme incapables de consentir à certaines pratiques. Même si elles démontrent qu'aucune contrainte ne s'exerce sur elles, c'est pour mieux les protéger d'elles-mêmes et pour préserver leur dignité que l'État doit décider à leur place.

Toutefois, dans les sociétés démocratiques, il ne peut y avoir des crimes sans victimes et la question qui demeure est celle de savoir qui est la victime du port des signes et accoutrements religieux. Personne, s'il s'agit d'un choix libre. Le discours paternaliste qui accompagne la censure du hijab contraste avec le combat des féministes, lequel a permis que les femmes puissent devenir des actrices autonomes, capables de choisir en toute liberté leur destin aussi bien sur le plan privé que politique. C'est pourquoi, de ce point de vue, lorsqu'une femme décide de porter le voile, il ne faut pas l'infantiliser en la traitant comme une victime ou la stigmatiser en la considérant comme une terroriste en puissance, mais simplement respecter son choix.

En ce qui concerne la laïcité, comme le rappelle la jurisprudence des plus hautes juridictions françaises, en application des droits et libertés fondamentaux, l'État peut légiférer pour garantir la neutralité des services publics; en revanche, le législateur ne peut pas imposer une neutralité dans l'espace public. De surcroît, le principe de laïcité indique qu'il n'appartient pas à l'État de porter une appréciation sur une pratique religieuse tout comme il ne lui appartient pas d'interpréter, de manière générale et abstraite, le sens du port du foulard ni d'imposer son point de vue aux femmes.

Concernant l'objection des partisans du voile comme porteur d'une idéologie, il convient de souligner qu'il n'existe aucun droit à ne pas être choqué par une identité culturelle ou religieuse, même si celle-ci est aux antipodes du style de vie français traditionnel. Dans le contexte d'atteintes à la liberté d'expression, la Cour européenne des droits de l'homme a souligné à maintes reprises que la Convention protège non seulement les opinions «accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi celles qui heurtent, choquent ou inquiètent [...] ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l'esprit d'ouverture sans lesquels il n'est pas de société démocratique». Cela vaut aussi pour les codes vestimentaires témoignant d'opinions radicales, comme par exemple les tee-shirts avec l'image du Che Guevara.

Pour mettre fin aux guerres de religion et permettre la coexistence pacifique de tous les styles de vie, nos démocraties ont adopté le principe de non-nuisance, qu'il convient de rappeler ici tel que défini par John Stuart Mill, et qui forme l'axe de sa réflexion sur la liberté en général, et sur la liberté d'expression en particulier:

«Le seul but dans lequel le pouvoir peut être exercé légitimement sur tout membre d'une communauté civilisée, contre sa volonté, est de prévenir tout préjudice à autrui. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une justification suffisante. [...] Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain.»

À vouloir lutter contre le multiculturalisme, le débat français ne risque-t-il pas de glisser vers une forme de monoculturalisme consistant à obliger les femmes à ne pas se couvrir leurs cheveux tout comme d'autres monoculturalismes fondamentalistes l'obligent à le faire?

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