Société

Que se passerait-il si on arrêtait de chasser en France?

Temps de lecture : 4 min

La multiplication des accidents, parfois mortels, attise la fronde contre la chasse. Des politiques et des citoyens appellent à en réguler la pratique. Mais qu'arriverait-il si on l'interdisait complètement?

«L'argument de la régulation ne vaut que pour une minorité d'espèces: le sanglier, le chevreuil, et le cerf», selon Dominique Py, de France Nature Environnement. | cocoparisienne via Pixabay
«L'argument de la régulation ne vaut que pour une minorité d'espèces: le sanglier, le chevreuil, et le cerf», selon Dominique Py, de France Nature Environnement. | cocoparisienne via Pixabay

Les accidents de chasse s'accumulent, les éléments de langage se répètent. Le samedi 30 octobre, un automobiliste a été blessé près de Rennes par une balle de gros calibre. Touché au cou, il est mort le jeudi 4 novembre. Le 28 octobre en Haute-Savoie, c'est un promeneur qui a été grièvement blessé par balle lors d'une battue aux sangliers. Ce dimanche, un troisième accident est survenu dans l'Aisne, où un chasseur a été blessé au thorax.

«Des incidents dramatiques», «le risque zéro n'existe pas», «l'erreur est humaine», serine avec habitude Willy Schraen, le président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). Au total, 428 personnes ont été accidentellement tuées en deux décennies, chiffre Libération.

Cette multiplication des drames attise la fronde à l'égard de la chasse. Associations et politiques sont aux avant-postes de la contestation avec une ambition: réguler les pratiques cynégétiques. Le collectif Un jour un chasseur, fondé à la suite de la mort de Morgan Keane en décembre 2020, a publié sur le site du Sénat une pétition pour en resserrer l'encadrement. Le 9 novembre, elle comptabilisait 82.000 signatures sur les 100.000 nécessaires pour prise en compte par les sénateurs. Le candidat écologiste à l'élection présidentielle Yannick Jadot a lui annoncé vouloir interdire la chasse pendant les week-ends et les vacances scolaires. Les chasseurs contestent fermement, et défendent leur rôle nécessaire à la régulation des écosystèmes. Mais est-ce bien le cas?

Les sangliers, bêtes noires des agriculteurs

D'abord, il faut prendre en compte l'apport des chasseurs. En France, les fédérations départementales de chasse indemnisent les agriculteurs dont les cultures subissent des «dégâts de gibiers» qu'ils n'ont pas su réguler. Comprendre: un champ saccagé par une harde de sangliers. Selon Willy Schraen, la FNC a remboursé 77 millions d'euros de dégâts en 2020, et la facture ne fait qu'augmenter. «Cette enveloppe a pris 20% sur les dix dernières années», soupire le président des chasseurs. Selon la fédération, 85% de ces indemnisations sont provoquées par la bête noire des agriculteurs: le sanglier. Ce gros gibier ravage les cultures à la recherche de vers et de glands. Pire, sa population serait en pleine croissance et difficile à endiguer.

Cette démographie galopante a été entretenue directement, puis indirectement par l'homme. Sa réintroduction a été incitée dans les années 1970, au moment où «le petit gibier de plaine avait été sévèrement impacté par l'agriculture intensive», explique Dominique Py, représentante de France Nature Environnement (FNE) au Conseil national de la chasse et de la faune sauvage. «Les chasseurs ont alors tout fait pour développer les populations de sangliers en faisant du nourrissage et en faisant du lâcher de bêtes [une pratique depuis interdite, ndlr].»

Depuis, le sanglier s'est épanoui sur le territoire français. L'animal a profité de l'intensification des cultures de maïs où il trouve gîte et couverts. Le dérèglement climatique lui procure des hivers doux qui favorisent la survie de ses petits. L'homme lui a même fait la fleur de supprimer son principal prédateur. «Le sanglier composait 40% du régime alimentaire du loup. S'il revenait, la régulation serait moindre, pointe Dominique Py. L'argument de la régulation ne vaut que pour une minorité d'espèces: le sanglier, le chevreuil, et le cerf, trois espèces ongulées. C'est marginal par rapport à ce qui est chassé: une soixantaine d'espèces d'oiseaux et une trentaine de mammifères.»

Des chasseurs protecteurs?

Dans ce contexte, qu'arriverait-t-il si la chasse s'arrêtait subitement en France? Selon Willy Schraen, forêts et campagnes seraient submergés par le gibier, au risque de dérégler les écosystèmes: «Nous ferions face à une surpopulation de lapins de Garenne, de faisans, de pigeons. On imagine les cervidés, et leurs impacts sur les arbres en forêt… Aujourd'hui nous sommes déjà obligés de prendre des arrêtés préfectoraux pour gérer d'autres espèces à problèmes que les sangliers!»

«Les chasseurs qui seraient les garants pour nous protéger de la nature, c'est un vieux fantasme.»
Yves Vérilhac, directeur général de la Ligue de Protection des Oiseaux

Le constat du président des chasseurs fait tousser Yves Vérilhac, le directeur général de la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO). «Les chasseurs qui seraient les garants pour nous protéger de la nature, c'est un vieux fantasme. Ils nous apportent plus de problèmes que de solutions. Pour préserver leur sport, ils tuent les prédateurs: renards, fouines, martres, blaireaux… Une étude montre que tuer autant de renards entraîne l'accroissement des rongeurs porteurs de la maladie de Lyme.»

Dominique Py abonde: «La majorité des espèces n'a pas besoin de régulation. Il n'y aurait pas de conséquence dommageable aux activités humaines et ça serait même favorable pour les oiseaux classés sur la liste rouge des espèces menacées et toujours chassées: grand tétras, macreuse brune, bécasseau maubèche, alouette des champs…» Mais pour la représentante de FNE, l'arrêt seul de la chasse n'est pas une solution pérenne: «Il ne faut pas juste supprimer la chasse, mais faire revenir les prédateurs, stopper l'agrainage, protéger le maïs par des barrières électrifiées… Alors la nécessité de régulation va devenir beaucoup moins importante.»


L'exemple du canton de Genève

Certains rares territoires ont choisi de stopper la chasse de loisir. C'est le cas du canton de Genève en Suisse, où elle est interdite depuis 1974. Les ongulés qui occasionnent des dégâts aux cultures y sont régulés par des chasseurs professionnels, employés par l'État. Ces fonctionnaires participent également à la prévention des dégradations. Cette méthode de gestion coûterait environ un million de francs suisses par an, soit une somme équivalente en euros.

«C'est irréalisable à l'échelle d'un pays comme la France.»
Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs

L'étho-anthropotechnologue Manue Piachaud a étudié ce cas pendant trois ans. Elle observe dans une étude que «l'arrêt de la chasse a un impact positif sur les oiseaux aquatiques, qui recolonisent les eaux genevoises dès l'automne suivant l'arrêt de la chasse. Aujourd'hui, une diversité des oiseaux d'eau est observable partout dès lors qu'un bon équilibre existe entre zones chassées et espaces protégés.» Revers de la médaille, la chercheuse constate également que «le contrôle du sanglier ne peut être évité en raison de la capacité prolifique de cette espèce.» Cette recherche indique cependant que l'extension de la régulation à d'autres espèces problématiques (comme le chevreuil) est nécessaire au cas par cas, pour éviter les situations conflictuelles et préserver les ressources jugées utiles par l'humain.

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Le cas serait-il transposable à la France? Willy Schraen n'en est pas convaincu: «C'est peut-être possible sur un petit territoire comme en Suisse. C'est irréalisable à l'échelle d'un pays comme la France», assure-t-il. Pour Yves Vérilhac, «la question n'est pas d'interdire la chasse, c'est de mettre fin aux excès. Avec ça on résoudrait 90% des problèmes.»

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