Culture

Grâce au porno, les sexualités gay et hétéro se sont rapprochées

Temps de lecture : 10 min

Pour moi, le porno est la nouvelle pop music. J'ai de tout. Je fais partie de ces rares gays qui ont élargi leur regard sur les vidéos hétéros.

Dans la sexualité ou le porno, un homme sexy est un objet de désir, qu'il soit homo ou hétéro. | Ketut Subiyanto via Pexels

 
Dans la sexualité ou le porno, un homme sexy est un objet de désir, qu'il soit homo ou hétéro. | Ketut Subiyanto via Pexels  

Dans I Love Porn, publié le 2 septembre aux éditions du Détour, Didier Lestrade propose un regard positif sur les sexualités d'aujourd'hui.

Ce livre partage une passion que l'auteur met au même niveau que celles qui ont nourri son métier et sa carrière: la musique, la nature, le militantisme.

Depuis les cinémas spécialisés, chers et rares, jusqu'aux sites internet, immédiatement accessibles et pour la plupart gratuits, la pornographie n'a cessé de proliférer dans notre quotidien. Didier Lestrade, journaliste, écrivain et membre fondateur d'Act Up, en retrace l'histoire depuis les années 1970.

I Love Porn est aussi une autobiographie du désir et du plaisir, en résonance avec l'époque. Nous en publions ici un extrait.

Le meuble le plus kitsch de ma maison se trouve dans le salon. Il contient uniquement des DVD pornos, reçus pendant des années comme objets promotionnels des studios afin de susciter des articles dans Têtu. Il y en a plusieurs centaines et il m'arrive de les montrer aux nouveaux venus comme une curiosité, une collection non cachée, preuve que le porno a pris dans ma vie la place de la musique. Pour moi, le porno est la nouvelle pop music. Gay ou hétéro, j'ai de tout. Je fais partie de ces rares gays qui ont élargi leur regard sur le porno hétéro, en décortiquant les DVD hétéros dans les magasins d'occasion de ma province, comme les dépôts-vente ou Cash Converters. Je garde même les mauvais DVD, car je rêve naïvement de les chroniquer méthodiquement, un par un, sur mon site personnel. Il y a toujours quelque chose de drôle à écrire sur un mauvais porno. Ce qui n'est pas toujours le cas avec un mauvais film de cinéma, d'ailleurs.

Je l'ai dit, je ne suis pas un «dirty old man» non plus. Je ne me rendrai jamais ridicule ou grossier en montrant le contenu de ce meuble à des personnes que cela pourrait choquer. Je présente de loin cette collection comme un objet qui pourrait être consulté, comme d'autres mettent à disposition leur collection de disques ou leur bibliothèque d'art. Pour moi, il n'y a pas de différence. Ce sont des archives, gays ou hétéros.

Mais je n'ai pas toujours été comme ça. À 20 ans, en tant que gay affirmé, je refusais d'entendre quoi que ce soit sur la sexualité hétérosexuelle. Je suis ce qu'on appelle un «golden gay»: un homme qui n'a jamais eu de relation sexuelle avec une femme. Je considérais donc que mon groupe était déjà assez asservi pour s'intéresser à autre chose que la sexualité gay. Je vivais dans une bulle séparatiste typique du début des années 1980, j'étais déjà un militant gay qui allais uniquement dans des bars gays, des clubs gays, des librairies gays. Le monde hétérosexuel ne m'intéressait pas, à part quand j'admirais un homme inaccessible dans la rue, c'est-à-dire, ironiquement, toutes les cinq minutes. L'homophobie était beaucoup plus violente alors, il fallait toujours pouvoir reconnaître le danger de loin. Le séparatisme était aussi une manière de survivre. J'ai ainsi compris très vite qu'il fallait laisser les lesbiennes de leur côté, quand elles le voulaient.

Les plateformes de téléchargement, Pornhub, le cinéma X amateur, ont pulvérisé des frontières préalablement bien définies.

Être ouvertement gay était alors dangereux, exaltant, et cela pouvait conduire très facilement à un comportement supérieur –un fonctionnement que l'on retrouve souvent dans les minorités. La sexualité hétéro était donc moquée par les gays à cause de ses limitations, des rôles sexuels bien définis, de la hiérarchie sociale, du patriarcat. Pourtant, il faut bien admettre que lorsque Canal+ a commencé à diffuser ses films pornos en crypté, j'étais comme les autres: je les regardais. Cela ne me plaisait pas, d'ailleurs; j'avais un peu honte d'agir à l'encontre de mes convictions homosexuelles. Mais il y avait alors tellement peu de pornographie. Et puis j'étais jeune, donc toujours excité: il y avait ces beaux mecs dans ces films, surtout quand les films en question étaient américains.

Les années 2000 et internet ont érodé tous ces préjugés. Et puis je suis devenu plus âgé aussi. Les plateformes de téléchargement, Pornhub, le cinéma X amateur, ont pulvérisé des frontières préalablement bien définies même si, personnellement, je reste imperméable au porno français de Marc Dorcel et surtout de Jacquie et Michel, qui représente tout ce que je déteste dans ce genre (en 2020, une enquête de Mediapart a révélé la mise en examen de deux producteurs pour «viols», «proxénétisme aggravé» et «traite d'êtres humains aggravée»). Dans le porno gay traditionnel, les grands studios américains se sont mis à tenter des excursions dans le sexe bi, comme Raging Stallion où les films de Joe Cage (un grand précurseur de la fin des années 1970) incorporaient une actrice porno dans une scène ou deux. C'était déjà courageux, car les amateurs de X gay peuvent s'avérer très grégaires dans l'étendue de leurs fantasmes. La dernière décennie a propulsé le concept de gay for pay où les acteurs hétéros ont une sexualité gay à l'écran, ce qui n'a pas plu aux puristes. De son côté, la jeune génération moderne ne s'identifie plus forcément en tant que gay ou hétéro et la bisexualité se développe dans la société occidentale comme jamais auparavant. De statut identitaire stigmatisé par les gays comme par les hétéros, la bisexualité d'aujourd'hui est presque devenue l'orientation sexuelle idéale, curieuse, polyvalente, sans préjugés, poussant l'idée de versatilité à son maximum.

Les frontières entre les sexualités sont devenues moins tendues. Une étude de 2017 publiée dans les Archives of Sexual Behaviour, en avril 2018, montrait qu'un homme hétéro sur cinq regardait du porno gay, ce qui attestait d'une fluidité dans les identités. La mode des selfies a encouragé l'idée de «bro love» ou de «bromance», cette proximité affective entre hommes qui prend souvent la forme de photos dénudées hilares, que ce soit pendant les binges d'alcool, mais aussi dans des cadres plus stricts comme l'armée, la fac, le sport, les vacances. Au milieu des années 2010, de jeunes hétéros de 20 ans comme Michael Hoffman deviennent des célébrités d'internet en se filmant sous toutes les coutures, élaborant un journal immatériel de séances de douche, de rigolades avec ses copains nus, dans le plus pur style gay for pay. Tout de suite après, d'autres jeunes reprennent le relais comme l'adorable Lex Lederman ou Diego Barros (900.000 followers sur Twitter, remarqué par Technikart) ou Matthew Camp (plus de 600.000 abonnés sur Instagram). Mais le leader incontesté de cette bande est le champion de BMX, Will Grant, qui est déjà millionnaire à 26 ans.

Il y a encore vingt ans, il était impossible de voir une bande d'hommes entre eux, nus dans toutes les occasions possibles. Les hommes, surtout les jeunes, sont devenus moins effrayés par la nudité des autres, particulièrement quand il s'agit d'amis proches. Aujourd'hui, on arrive même à étudier pourquoi les hommes hétéros et mariés, en milieu rural, arrivent à avoir des pratiques sexuelles entre eux sans remettre en question leur identité sexuelle. Ce «dude sex» ou «bud sex» est une sorte d'extension de la camaraderie masculine et permet de se débarrasser des besoins sexuels urgents d'une manière non dangereuse. Ce n'est en aucun cas un premier pas vers l'homosexualité, c'est une prolongation de la sexualité hétéro moderne.

Depuis le début du siècle, les hétéros se sont mis à regarder plus attentivement ce qui se passait du côté du porno gay.

Exactement comme Magic Mike a banalisé l'idée du stripper et du gogo dancer, l'homme est devenu un objet sexuel, rattrapant ainsi le statut iconique de la femme. Et dans la sexualité ou le porno, un homme sexy est un objet de désir, qu'il soit homo ou hétéro. D'un autre côté, l'homosexualité n'a cessé d'envahir des domaines masculins où elle était proscrite. Les calendriers des Dieux du Stade, aussi ringards soit-ils, ont participé à une homosexualisation de symboles machos. Sur Tumblr, on voit beaucoup de sportifs américains célèbres, notamment de football, dont les photos de nu sont encore impossibles en France. Le coming-out de sportifs célèbres a aussi contribué à grignoter l'exclusivité du machisme dans la culture populaire. Pendant les années 2000, la vague métrosexuelle a eu un énorme impact en faveur d'une plus grande liberté vestimentaire et des looks. La mode actuelle de la barbe, du hipster, des tatouages a aussi rapproché les gays et les hétéros sur un terrain commun, celui de l'image. Et les séries télé sont nombreuses désormais à faire du multipartenariat et de la baise rapide un thème central, comme Casual ou Nola Darling. Il y a même Gleeden, une application qui se consacre aux amours extraconjugales.

L'élément marquant de ce rapprochement entre sexualité gay et hétéro provient du porno. Depuis le début du siècle, les hétéros se sont mis à regarder plus attentivement ce qui se passait du côté du porno gay. Par exemple, on sait qu'un pourcentage important de femmes (37%) regarde du porno gay. Elles trouvent les hommes plus jolis, la photographie soignée, elles se sentent moins agressées par rapport aux fonctionnements de soumission fréquents dans le porno hétéro-patriarcal. Le porno, c'est comme Pinterest pour femmes. Les femmes aiment fantasmer en regardant deux hommes baiser une femme. Elles semblent préférer les scènes de sexe traditionnel ou celles dans lesquelles les femmes jouissent. Les hommes, eux, jettent un oeil sur le porno gay par curiosité, pour voir ce que font les autres hommes. On est passé d'un dégoût physique incontrôlable, quand deux hommes s'embrassaient à l'écran, à une curiosité sincère, d'égal à égal. Il est possible de mesurer cette curiosité au nombre d'articles sur le porno gay publiés dans les médias généralistes modernes –Les Inrocks, Slate, Vice, Brain. De nombreux supports cherchent à vulgariser cette culture, ce qui lui donne une plus grande légitimité. Pour les hétéros, le porno gay fait vendre.


Les gays, en échange, ont été marqués par de grands acteurs hétéros comme Rocco Siffredi, Lexington Steele, ou Mr Marcus. Ces acteurs, souvent sympas d'ailleurs, ont popularisé le X au-delà de leurs niches respectives. Et si on est attiré par les hommes gays, on finit sans doute par être attirés par les hommes hétéros car il y a quelque chose de direct dans le porno hétéro qui possède un énorme pouvoir érotique. D'ailleurs, l'étude IFOP/Cam4, en 2019, atteste que près de 50% des hommes gays et bis regardent du porno hétéro.

En tant que gay, on regarde du porno hétéro comme si on traduisait une langue. Au fond, on veut tous être baisés par Manuel Ferrara, un homme qui n'arrête pas d'encourager ses partenaires au creux de l'oreille, tout en s'occupant d'elles. Il a des trucs à lui comme de dire: «My turn now!», quand il change de position pour faire vraiment ce qu'il veut. C'est aussi un acteur qui a de l'humour, comme Siffredi ou Lexington Steele. Leurs vies mériteraient des biopics, exactement comme Boogie Nights (1997) a été influencé par la carrière de l'acteur John Holmes. Plus récemment, Don Jon's Addiction (2013) est le seul film comique qui analyse en profondeur l'impact du porno chez un jeune américain typique de notre époque. Shame (2011) pousse l'analyse plus loin, dans le domaine de l'addiction. Enfin, il ne faut pas oublier que tous les films de solos concernent beaucoup d'hétéros. Les DVD de Meat Packers tournés à New York montrent des Noirs qui se branlent et qui croient vraiment que le film va leur ramener des nanas, alors qu'il n'y a que des gays pour se branler sur eux. Pareil pour les studios comme SpunkWorthy, où des hétéros se font sucer: tout est dans la séduction d'un homme hétéro normalement hors d'atteinte. Il y a une énorme attraction dans le fait qu'un hétéro se laisse faire. C'est même pour ça qu'on leur demande parfois de se mettre à quatre pattes pour montrer leur cul; c'est pour jouer avec un interdit.

Nous sommes encore loin d'un porno queer où toutes les identités sexuelles seraient réunies, mais cela arrivera avec la banalisation de la culture trans.

Il y a donc eu un échange de connaissances sans précédent sur un sujet auparavant peu discuté. Une foule de vecteurs a ainsi fait évoluer le porno dans la société. Nous sommes encore loin d'un porno queer où toutes les identités sexuelles seraient réunies, comme dans la série Sense 8. Pour l'instant, le porno gay se fout royalement du genre. C'est cisgenre masculin gay et ce n'est pas près de s'arrêter. Mais il y a une progression nette des transboys (les hommes trans FtM –female to male) et ce point de bascule arrivera sûrement très rapidement avec la banalisation de la culture trans– le véritable moteur du mouvement LGBT aujourd'hui. 2021 a vu une progression nette de leur visibilité, surtout quand des studios populaires comme Bromo font jouer un acteur connu comme le barbu Markus Kage qui bouffe la chatte de Tommy Tanner pendant trois minutes (Raw Bussy Workout) ou la partouze de Texas Plowing, 4 Way Fuck Fest de RawFuckClub avec Trip Richards, un extraordinaire trans poilu avec une énorme barbe. Après tout, la célèbre série de de films X Men a popularisé le slogan: «Mutant and Proud», et les transboys apparaissent de plus en plus dans les films gays, ce qui montre qu'une nouvelle frontière est en train de s'effacer. Les transboys sont aussi très demandés dans les profils de Scruff.

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Une nouvelle star est déjà là: Luke Hudson, qui habite à Las Vegas et qui a 100.000 followers sur Twitter. Il y a aussi Ari Coyotte. Je considère ces kids du porno comme mes kids imaginaires. Et, début 2020, TIM a sorti son premier DVD: Bussy avec l'intégralité de ses scènes comportant des FtM. Autre studio, pour les MtF (male to female): Guys fuck Trannies. Mais le futur est déjà arrivé avec Trip Richards, qui a plus de 180.000 followers sur Twitter. Un défendeur de toutes les minorités et de tous les particularismes, comme les hommes qui ont des petites bites; nouveau leader culturel et politique, qui s'amuse toujours pendant le sexe –bref, un héros.

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