Économie

Méfions-nous des chiffres rassurants: la crise économique n'est pas totalement derrière nous

Temps de lecture : 8 min

Bien que le Covid-19 rode encore, le monde semble sortir très vite de la crise économique. Mais derrière les bons chiffres qui s'affichent, de réels problèmes subsistent, qu'il s'agisse de la dette publique, du pouvoir d'achat ou du climat.

Dans tous les pays développés, les gouvernements ont eu recours au «quoi qu’il en coûte». | Chris Liverani via Unsplash
Dans tous les pays développés, les gouvernements ont eu recours au «quoi qu’il en coûte». | Chris Liverani via Unsplash

Au printemps 2020, lorsque la pandémie a éclaté et que la plupart des économies nationales se sont mises en mode veille, les commentaires les plus pessimistes ont circulé sur les conséquences de cette nouvelle crise: une flambée des faillites et du chômage semblait inéluctable. La chute de plus de 30% de la plupart des marchés boursiers à la fin du mois de mars reflétait bien ces inquiétudes.

En contrepartie, certains estimaient que cet événement dramatique allait avoir au moins une conséquence positive: le lien qui était fait par beaucoup de chercheurs entre la pandémie et la dégradation des écosystèmes devait conduire à une meilleure prise en compte des questions environnementales et notamment à un ralentissement des émissions de gaz à effet de serre. Le monde d'après serait bien différent de celui d'avant.

La suite des événements semble contredire très fortement ces prévisions. Après avoir reculé de 3,9% en 2020, le PIB mondial devrait rebondir de 5,9% cette année et continuer à croître de 4,9% en 2022, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international. Dans la zone euro, selon les premières estimations d'Eurostat, la croissance se serait établie à 2,2% au troisième trimestre par rapport au trimestre précédent; elle aurait même atteint 3,3% en Autriche et 3 % en France.

Fonds publics à tire-larigot

Bruno Le Maire peut certes affirmer que cette performance trimestrielle, la meilleure depuis 1968, s'explique en grande partie parce que le budget de l'État a «massivement protégé les Français pendant la crise, massivement protégé les entreprises, massivement protégé les salariés». Mais il faut bien reconnaître que dans tous les pays développés, les gouvernements ont eu recours au «quoi qu'il en coûte», de façon plus ou moins spectaculaire et plus ou moins efficace.

Selon les estimations du FMI, au niveau mondial, environ 16.900 milliards de dollars de fonds publics ont été injectés dans l'économie, sans qu'il soit toujours possible de faire le tri entre ce qui a été dépensé pour faire face à la crise et ce qui l'a été pour favoriser la reprise. Il aurait été bien étonnant que de tels montants n'aient pas eu un impact.

Ces aides massives ont évité le pire: les faillites en cascade tant redoutées n'ont pas eu lieu, et la hausse du chômage a été limitée en ampleur et en durée. En France, le taux de chômage est retombé à 8% au deuxième trimestre 2020 (le chiffre du troisième trimestre doit être publié le 19 novembre) après une pointe à 9,1% au troisième trimestre 2020. Il est ainsi retombé à la valeur qui était la sienne avant la crise (il lui est même inférieur d'un dixième de point). Les créations d'emploi ont repris à un rythme soutenu et, au total, l'emploi salarié privé a dépassé fin septembre son niveau d'avant crise de 185.600 emplois.

Le taux de pauvreté, à prendre avec des pincettes

Un autre résultat a surpris dans le bon sens. Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre et à ce qui avait d'ailleurs été annoncé par des organisations caritatives, le taux de pauvreté n'a pas augmenté dans notre pays en 2020: il serait resté stable à 14,6% de la population. Toutefois, comme le souligne le directeur général de l'Insee dans un billet de blog, il ne faut pas faire dire à ce chiffre plus qu'il ne dit.

D'abord, derrière le pourcentage, il faut voir la réalité: un taux de pauvreté de 14,6% signifie que notre pays compte 9,3 millions de personnes en situation de pauvreté monétaire, ce qui n'est pas rien. Ensuite, le nombre de pauvres peut ne pas avoir beaucoup changé, mais ces pauvres peuvent être encore plus pauvres qu'ils ne l'étaient auparavant. On est considéré comme pauvre dès lors qu'on se situe au-dessous de 60% du niveau de vie médian, mais on peut se situer à 59%, 40% ou 30% de ce palier...

Le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde a été porté à plus de 800 millions en 2020.

Enfin, l'estimation de la pauvreté monétaire ne recoupe pas exactement celle que l'on constate en tenant compte d'autres paramètres plus concrets, qui décrivent la pauvreté en conditions de vie. Cette étude-là est encore en cours; il faudra attendre l'année prochaine pour se faire une idée plus précise des conséquences sociales de la crise du Covid-19.

Il ne faudrait pas oublier non plus que tous les pays n'ont pas eu les moyens de soutenir l'activité de leur économie et le niveau de vie de leur population, que beaucoup sont très loin d'avoir reçu l'aide internationale nécessaire, et qu'ils ont encore cruellement besoin de vaccins. Alors que la moyenne mondiale de population totalement vaccinée contre le Covid-19 approche de 40% et que la France est à plus de 70%, plusieurs pays n'arrivent même pas à 1% (notamment en Afrique sud-saharienne), ce qui freine la reprise de leur activité.

De grands pays émergents comme l'Inde ou l'Indonésie ont dû subir de nouvelles mesures de confinement ou de restriction des déplacements; la pauvreté gagne du terrain au Brésil. Et, rappelle Kristalina Giorgeva, directrice générale du FMI, le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde a été porté à plus de 800 millions en 2020.

La croissance au ralenti

Si la crise a été plutôt bien gérée au niveau mondial, on voit donc que les bienfaits de cette action n'ont pas bénéficié à tous de la même façon à l'intérieur de chaque État et entre États. Mais d'autres problèmes risquent de surgir à plus ou moins long terme. À court terme, la croissance est ralentie par des ruptures dans la chaîne d'approvisionnement des entreprises. Les fortes stimulations budgétaires, notamment aux États-Unis, ont entraîné une hausse rapide de la demande, et les fournisseurs ne peuvent plus suivre. Les images que nous avons tous pu voir de longues files de porte-conteneurs attendant de pouvoir décharger dans le port de Los Angeles en disent plus long que tous les discours d'économistes.

Dans le même temps, la pénurie d'électricité entrave la production industrielle chinoise. Sur ce plan, rien n'a changé: on parle beaucoup de relocalisations, on a pu en voir quelques exemples limités, mais la réalité est que la Chine reste l'atelier du monde; lorsqu'elle a des problèmes, l'activité des autres pays en subit les conséquences.

La Chine pourrait d'ailleurs nous donner d'autres soucis. Face à la crise provoquée par la pandémie, le gouvernement central avait provisoirement mis de côté la politique restrictive qu'il avait précédemment mise en place afin que les collectivités locales et les entreprises lourdement endettées assainissent leurs finances. Mais, depuis le début de cette année, il tente de reprendre cette politique de désendettement.

Cela ne va pas sans difficultés ainsi qu'en témoignent les mésaventures d'Evergrande, plus gros promoteur immobilier du pays et aussi le plus endetté. Et la croissance en pâtit: en rythme annuel, elle est retombée brutalement de 7,9% au deuxième trimestre à 4,9% au troisième. Les incertitudes entourant la croissance chinoise au cours des prochains mois incitent tous les instituts de conjoncture à se montrer prudents dans leurs prévisions.

Attention, risque d'inflation

Ces instituts ont une autre raison de modérer leur enthousiasme: l'inflation. Sur ce point, il faut savoir raison garder: ce n'est pas parce que certains prix, ceux de l'énergie par exemple, augmentent fortement à un moment donné et entraînent à la hausse l'indice des prix à la consommation, qu'il faut parler d'inflation. Celle-ci n'apparaît vraiment que si ce phénomène de hausse se poursuit dans le temps, s'il gagne l'ensemble des produits et services et s'il déclenche une spirale prix-salaires.

Partout des questions se posent sur la politique future des banques centrales.

Ce n'est pas encore le cas, mais les banques centrales commencent à admettre les unes après les autres que la hausse est finalement plus forte et dure plus longtemps qu'elles ne l'avaient initialement envisagé. Aux États-Unis, on en est actuellement à une hausse des prix de 5,4%, provoquée notamment par une montée de près de 25% des prix de l'énergie avec un taux sur les emprunts d'État à dix ans de l'ordre de 1,45%.

Cette situation pourra-t-elle durer longtemps? Elle est effectivement très favorable à l'État fédéral, qui peut emprunter à des taux réels fortement négatifs pour financer la reprise, mais dans une période de tensions sur les prix, cette politique ne revient-elle pas à jeter de l'huile sur le feu? La Réserve fédérale se montre pour l'instant très compréhensive et durcit très légèrement et progressivement sa politique monétaire sans menacer encore de relever les taux d'intérêt. Mais personne ne peut dire avec certitude ce qui va se passer dans les prochains mois. Partout des questions se posent sur la politique future des banques centrales.

Endettement: gare au point de non-retour

Cette question des taux d'intérêt conduit de surcroît à se poser celle de la soutenabilité de l'endettement des États. Avec des taux d'intérêt très faibles, voire négatifs, la dette publique ne posait pas de problème: même les économistes les plus orthodoxes pouvaient difficilement reprocher aux États de s'endetter pour soutenir les entreprises et préserver le niveau de vie des ménages. Mais cette politique ne pouvait durer qu'un temps.

Un jour ou l'autre, il aurait de toute façon fallu s'interroger sur la façon de stabiliser la dette publique, voire de la réduire. Si un dérapage inflationniste conduit à un durcissement des politiques monétaires, les politiques budgétaires vont elles aussi être remises en question. Or une simple stabilisation de la dette conduirait déjà les États à devoir faire des efforts importants, comme le montrent très bien les économistes de l'OFCE, qui ne sont pourtant pas des défenseurs acharnés de l'austérité budgétaire. Un contexte de tension sur les taux d'intérêt rendrait les choses encore plus compliquées.

Contre le réchauffement climatique, une lutte coûteuse

Quels que soient les résultats de la COP26, tous les pays vont devoir investir massivement dans l'énergie pour arriver plus ou moins rapidement à la neutralité carbone. Contrairement à ce que qu'affirme Greta Thunberg avant même de savoir ce qui va être dit au cours de la deuxième semaine de la conférence, ce n'est pas seulement une «célébration du business “as usual” et du blabla». Il est certain que des gouvernements, y compris dans les pays qui comptent le plus par leurs émissions de gaz à effet de serre (comme la Chine, la Russie ou l'Australie), cherchent d'abord à préserver leurs positions économiques.

Promettre une baisse des dépenses publiques et des impôts dans les prochaines années serait bien téméraire.

Tous ceux qui, comme l'Inde, font de grandes promesses pour 2050, 2060 ou 2070 sans prendre d'engagements très contraignants pour les toutes prochaines années –alors qu'il faut agir dès maintenant– sont assurément à dénoncer sur la place publique (mais aussi à aider, lorsqu'il s'agit de pays pauvres ou émergents). Il n'empêche qu'une dynamique se met en place et que le mouvement va accélérer dans les prochaines années. Cela va coûter cher, très cher.

Il va falloir mobiliser l'argent privé, mais les États devront aussi jouer un rôle actif. L'utopie écologiste –qui consiste à affirmer que les énergies vertes et les nouvelles façons de cultiver et de produire vont conduire à la création de millions d'emplois, et qu'on vivra mieux dans un monde plus sain– ne doit pas cacher une dure réalité. La transformation du système énergétique et des façons de produire et de consommer ne fera pas que des gagnants, et les finances publiques devront être fortement sollicitées pour maintenir la cohésion sociale. Promettre une baisse des dépenses publiques et des impôts dans les prochaines années serait bien téméraire…

Alors quand on voit les bourses mondiales s'envoler comme ce fut le cas en ce début de novembre à Paris comme à New York, on peut se demander si les économistes de marché qui appellent à la prudence n'ont pas raison. Oui, la situation économique mondiale en général et française en particulier est nettement meilleure que ce qu'on imaginait au printemps 2020. Mais non, il n'est pas sûr du tout que cette tendance très favorable puisse se poursuivre longtemps sans quelques incidents de parcours...

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