Société / Monde

Au pied du mur, les évêques de France devront réformer l'Église

Temps de lecture : 5 min

La remise du rapport Sauvé sur les violences sexuelles dans l'Église impose de s'atteler sans tarder à une refonte de l'institution religieuse.

Le 5 novembre, l'assemblée plénière a reconnu la «dimension systémique de ces violences, rendues possibles par un contexte global». | Éric Cabanis / AFP
Le 5 novembre, l'assemblée plénière a reconnu la «dimension systémique de ces violences, rendues possibles par un contexte global». | Éric Cabanis / AFP

L'assemblée plénière de la Conférence des évêques de France (CEF) et la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), réunies cette semaine à Lourdes, ont reconnu «la responsabilité institutionnelle» de l'Église en France dans les violences subies par les victimes de clercs et laïcs en mission d'Église. Cette décision votée très largement, précédant un geste pénitentiel samedi 6 novembre, était attendue tant par les victimes que par la société et va dans le bon sens. Mais cela ne suffira pas.

C'est le 2 novembre, avec une journée d'avance sur le programme établi, que les évêques se sont retrouvés dans la cité mariale pour évoquer le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase) remis le 5 octobre dernier. Ils ont pu aussi écouter des victimes, préalablement triées sur le volet.

La remise du rapport Sauvé a en effet créé un traumatisme chez certains évêques, estomaqués par les chiffres révélés: 330.000 victimes de 3.000 prédateurs en soixante-dix ans. Ils se sont montrés très échaudés par la communication désastreuse de la CEF, peu maîtrisée au regard des messages envoyés par Véronique Margron, présidente dominicaine de la Corref, unanimement saluée pour la justesse de ses propos.

La sortie maladroite d'Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la CEF, sur «le secret de la confession supérieur aux lois de la République», a en effet passablement agacé en interne, mais aussi à la base, chez les fidèles. Tout cela a donné l'impression d'un formidable amateurisme, d'une impréparation. Beaucoup d'évêques avaient conscience qu'ils ne pouvaient pas se louper et espéraient des décisions énergiques capables de rassurer les victimes, mais aussi les chrétiens et la société. Jusqu'alors, de fait, les évêques laissaient penser qu'ils étaient «charitables mais pas coupables», comme le soulignait le magistrat Antoine Garapon, membre de la Ciase.

Des responsabilités enfin reconnues

Le 5 novembre, l'assemblée plénière a donc reconnu la «responsabilité institutionnelle de l'Église» et la «dimension systémique de ces violences, rendues possibles par un contexte global». Pendant longtemps, les évêques ont cru que les violences étaient le fait de «brebis galeuses, de prêtres criminels, de cas isolés», comme le rappelait Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix. Certains d'entre eux peinaient à assumer des actes commis avant leurs prises de fonction, et voyaient d'un mauvais œil la reconnaissance d'une responsabilité collective.

Devant la pression exercée tant par les victimes et les médias que par la société, les évêques de France ont donc admis que «des fonctionnements, des mentalités, des pratiques au sein de l'Église ont permis que ces actes se perpétuent». Le rapport Sauvé avait clairement pointé du doigt cet aspect systémique, son auteur allant jusqu'à parler d'«entreprises criminelles» dans un entretien accordé à la revue jésuite Études.

Cette reconnaissance de responsabilité «entraîne un devoir de justice et de réparation». Exit le «fonds de dotation» voté lors de l'assemblée plénière de printemps, jugé insuffisant: les victimes auront droit à une indemnisation pour le préjudice subi. Point important: les décisions liées à ces réparations financières seront confiées à une commission indépendante.

Samedi 6 novembre, la CEF et la Corref ont dévoilé une plaque mémorielle au sein du sanctuaire de Lourdes et demandé pardon à genoux devant l'esplanade de la basilique Notre-Dame du Rosaire, alors que résonnait le glas. Elles étaient accompagnées de prêtres, de religieux, de laïcs et de victimes de violences sexuelles.

Lundi 8 novembre, après avoir remercié l'association La Parole libérée pour son «grand service» rendu à l'Église, Éric de Moulins-Beaufort rendait officielles les différentes décisions prises. Parmi celles-ci, la constitution de groupes de travail chargés de mettre en place les recommandations de la Ciase, et la demande d'un légat pontifical chargé de mesurer les prises de décision. Mais la problématique des violences sexuelles dans l'Église n'est pas close: un autre travail attend les catholiques.

Si un certain nombre de recommandations formulées par le rapport de la Ciase pourront être mises en œuvre rapidement, d'autres, ne relevant pas d'une conférence épiscopale mais de Rome, resteront en souffrance. C'est la raison pour laquelle le président Sauvé se rendra au Vatican en décembre prochain pour rencontrer le pape François. Il s'agit de le convaincre d'aller plus loin pour «éradiquer la culture de mort dont est porteuse toute forme d'abus, sexuel, de conscience, de pouvoir», selon les mots mêmes du pape dans un message publié le 4 novembre.

Positionnement problématique

Parmi les différents points relevant de Rome, la place du prêtre dans l'Église, considéré comme un «autre Christ», ainsi que sa sexualité. Le sociologue Josselin Tricou a montré dans son ouvrage Des soutanes et des hommes, paru le 22 septembre, combien ces deux facteurs génèrent des violences: «Le célibat participe aux abus sexuels, non pas en tant que tel ou du fait de l'abstinence, mais en lien avec sa sacralisation, parce qu'il entretient l'idée chez les fidèles que le prêtre est désexualisé, échappe à la condition masculine, et serait donc incapable de passer à l'acte sexuel ou violent.»

Autre point sensible, la réforme du Code de droit canonique de 1983, qui ne fait aucune place aux victimes dans sa procédure et conforte l'entre-soi clérical. Des réformes ont été entreprises dans ce domaine par le pape argentin, mais il devient de plus en plus urgent d'envisager une refonte totale du droit de l'Église, qui met le clergé sur un piédestal et conforte des structures féodales.

L'inclusion de laïcs –et notamment de femmes– dans la gouvernance de l'Église sera sans doute évoquée par le président Sauvé. François en a conscience: il a d'ailleurs nommé à la tête de dicastères des laïcs et des femmes. La semaine même où les évêques se réunissaient à Lourdes, il a promu une femme, sœur Raffaella Petrini, secrétaire du Gouvernorat du Vatican.

Les catholiques de France devraient profiter du synode sur la synodalité, qui se réunira en octobre 2023, pour soutenir les recommandations de la Ciase ne pouvant être mises en place par la CEF. Ce moment ecclésial, sans doute le plus important depuis la tenue du concile Vatican II (1962-1965), est en effet précédé par une longue phase de consultations, commencée dans les diocèses il y a quelques jours. C'est un fait inédit, puisqu'il est même possible pour un baptisé de répondre au questionnaire sans passer par une paroisse ou un mouvement.

Contraints et forcés par la situation, les évêques de France semblent avoir pris conscience que des réformes sont indispensables.

Le pape jésuite a voulu cette rencontre afin de réfléchir à une réforme des structures de l'Église catholique. Il souhaite qu'au XXIe siècle, l'institution repose davantage sur sa base que sur sa hiérarchie. Il estime que les structures actuelles et le cléricalisme facilitent les violences sexuelles. Contraints et forcés par la situation, les évêques de France semblent avoir pris conscience que des réformes sont indispensables. Il était temps.

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Mais il faudra appuyer celles qui touchent à l'organisation de l'Église universelle, au risque de n'en rester qu'aux paroles. Il en va du crédit de l'Église en France, qui ne joue rien moins que sa propre survie dans cette affaire. Une Église qui n'inspire plus la moindre confiance ne peut espérer posséder un destin.

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