Monde / Économie

Plus fort que «Succession»: une famille canadienne se déchire pour prendre le contrôle de l'entreprise de papa

Temps de lecture : 6 min

L'entreprise canadienne Rogers Communications est le théâtre de luttes intestines qui n'ont rien à envier aux conflits familiaux des séries américaines.

Ce qui est en train de se produire au sein du plus grand fournisseur de télécommunications du Canada, est beaucoup plus amusant que tout ce qui passe sur HBO. | Capture d'écran HBO via YouTube
Ce qui est en train de se produire au sein du plus grand fournisseur de télécommunications du Canada, est beaucoup plus amusant que tout ce qui passe sur HBO. | Capture d'écran HBO via YouTube

De temps en temps, dans les journaux, surgit un article sur une bataille méga-publique pour les commandes d'une méga-entreprise. Parfois, elle implique des actionnaires militants qui n'ont pas de liens de parenté directs avec les fondateurs de l'entreprise ou des personnes dans la place. Un exemple: lorsqu'un certain «Engine No. 1» (c'est un fonds d'investissement, pas un moteur d'avion) a évincé trois membres du conseil d'administration d'ExxonMobil pour les remplacer par des administrateurs choisis sur-mesure qui voulaient qu'Exxon réduise son empreinte carbone.

D'autres fois, les membres d'une même famille se déchirent pour savoir qui prendra les rênes de l'entreprise fondée par papa. Il existe une série télévisée peu connue diffusée sur HBO depuis quelques années, appelée Succession, qui raconte l'histoire d'une famille fictive plongée dans ce genre de situation. Ce sont des querelles qui impliquent de nombreux détails de procédure; ces entreprises ont des statuts, et elles sont obligées de suivre le droit; et enfin, tous les actionnaires n'ont pas la même voix au chapitre.

Mais, à la base, ces histoires sont généralement assez simples: une personne essaie de convaincre le conseil d'administration d'une société de faire quelque chose (virer quelqu'un par exemple), et celle-ci obtempère, ou pas, en se fondant ostensiblement sur ce qu'il y a de mieux pour l'entreprise. En réalité, il s'agit d'un conflit intrafamilial, mais tous les autres ont leur mot à dire et votent, puisqu'il s'agit d'une entreprise.

Voici ce genre de scène dans Succession, déposée ici pour illustrer le propos et non pour augmenter de façon éhontée le trafic:

«Une dispute fratricide»

Ce qui est en train de se produire au sein de Rogers Communications, le plus grand fournisseur de télécommunications du Canada, est beaucoup plus amusant que tout ce qui passe sur HBO (et je suis un fan de la série). Rogers Communications est un géant des services téléphoniques et du câble. Il possède un sacré paquet de trucs; c'est une boîte très importante. Deux générations de Rogers aujourd'hui trépassées ont contribué à fonder l'histoire originale de l'entreprise, mais je prends le train en marche avec Edward Rogers Jr., fondateur, PDG et président de Rogers Communications, qui a passé l'arme à gauche en 2008.

Quelque temps après, selon plusieurs articles publiés fin octobre, certains membres de sa famille se sont mis à se chicaner pour savoir qui contrôlait quoi. Bloomberg décrit «une dispute fratricide et malsaine qui mijotait derrière des portes fermées» depuis la mort de Rogers. Comme vous l'avez sans doute compris, les portes se sont ouvertes.

Le fils de Rogers, Edward Rogers III, est dorénavant (ou était, peut-être, mais redeviendra?) président du conseil d'administration de l'entreprise de son père. Edward III a décidé d'éjecter le PDG de l'entreprise et de le remplacer par le directeur financier, comme l'ont rapporté en long en large et en travers le Globe and Mail et d'autres journaux. D'autres membres du conseil d'administration ont découvert le plan parce que le type qu'Edward avait l'intention de nommer PDG à la place du PDG a sans le savoir appelé le PDG actuel (qui fait partie du conseil d'administration) avec ses fesses alors qu'il parlait justement de ce projet, dévoilant le pot aux roses, toujours à en croire le Globe and Mail. (Notez qu'en fonction des médias, ce sont soit ses fesses, soit sa poche qui ont appelé. Ce qui n'indique pas clairement si le téléphone était dans sa poche arrière, posé contre son derrière ou si quelqu'un a des sources vaseuses).

Le projet d'Edward se trouva compromis, il n'avait pas le nombre de voix nécessaire pour le faire passer. Deux de ses sœurs, Martha et Melinda, et sa mère, Loretta, qui font également partie du conseil d'administration, se sont opposées à son initiative, avec suffisamment d'alliés pour la bloquer. Le conseil a ensuite démis Edward de ses fonctions de président, et maintenant l'entreprise affirme être présidée par quelqu'un d'autre.

Jeu, set et match vous direz-vous. Mais comme l'explique en détail Matt Levine dans son excellente newsletter Money Stuff, la situation est un tantinet inhabituelle. Tous les membres de la famille Rogers n'ont pas le même nombre d'actions avec droit de vote ou la même capacité de virer et de nommer des membres du conseil. En fait, ils ne semblent pas posséder beaucoup d'actions (voire aucune). Quatre-vingt-dix-sept pourcent des actions avec droit de vote de l'entreprise appartiennent au «Rogers Control Trust», qui semble être plus ou moins la tirelire des Rogers.

Une grande bataille judiciaire va avoir lieu pour savoir qui, dans la famille, a l'autorité pour virer qui.

Comme l'écrit Levine, ce genre de fiducie peut aussi servir à atténuer les conflits entre membres de la famille: «Un avantage à mettre les parts dans une fiducie peut être de concentrer la puissance de vote et de faire en sorte que 97% des voix fassent le même choix. Donc, au lieu d'avoir tous les membres de la famille actionnaires qui votent comme bon leur chante, éventuellement les uns contre les autres, les fiduciaires –membres de la famille, conseillers extérieurs ou un mélange des deux– se rassemblent, votent sur la manière de voter, puis toutes les participations sont ensuite votées en un bloc insurmontable.»

Edward, bien qu'il ait été viré par le conseil d'administration de la grosse entreprise, contrôle la fiducie, qui est l'entité qui contrôle le conseil. Sa mère et ses sœurs auraient essayé d'établir une règle pour empêcher Edward d'utiliser le pouvoir de vote de la fiducie pour mettre en place ses propres administrateurs, mais cela n'a pas fonctionné et Edward a, tour à tour, renvoyé cinq membres du conseil d'administration de Rogers Communications –souvenez-vous, ce n'est pas la même chose que la fiducie familiale qui, elle, contrôle vraiment le conseil d'administration de la société– et maintenant, une grande bataille judiciaire va avoir lieu pour savoir qui, dans la famille, a l'autorité pour virer qui. L'entreprise affirme que son conseil d'administration pense d'une manière, tandis qu'Edward affirme le contraire. Et pendant ce temps, les avocats se frottent les mains.


Chaises musicales

Nous en sommes là, devant une histoire à la double Succession, où le président du conseil d'administration de la plus grosse société de téléphonie d'un pays ourdit un plan énorme, perd le contrôle parce que quelqu'un a appelé la mauvaise personne avec ses fesses, se fait éjecter et peut, ou pas, virer tour à tour cinq personnes qui l'avaient viré lui avant de se réinstaller lui-même au sommet de la chaîne alimentaire en remplaçant ces personnes par ses propres alliés. Il semble être aux manettes, puisqu'il est celui qui contrôle la fiducie familiale, qui elle-même a la main sur le conseil d'administration, mais il ne serait pas faux non plus de dire que cette gigantesque entreprise est en réalité contrôlée par, euh... [agite maladroitement la main vers Edward et le conseil d'administration].

Tout cela est de toute évidence complètement idiot, parce que c'est une histoire née d'engueulades entre membres d'une famille méga-riche qui ont tant d'argent qu'ils pourraient tout simplement passer tout leur temps à ne pas faire ça, mais à peu près n'importe quoi d'autre. Ce serait sûrement moins stressant. Tous les autres actionnaires de Rogers y ont perdu, puisque le cours de l'entreprise s'est cassé la figure, sans que ce soit la catastrophe non plus (passant de 49 dollars l'action à 45 dollars en une semaine fin octobre). Je ne suis pas un investisseur avisé, mais il me semble quand même que les actionnaires préfèrent que les entreprises évitent la confusion sur des questions comme «Qui est-ce qui commande ici?».

Cette histoire financière ne passe pas loin d'être la plus idiote de l'année.

Je ne pense pas que ce soit l'histoire financière la plus idiote de l'année, parce que la place est déjà prise par celle où un type qui avait déjà avoué s'être rendu coupable de délit d'initié a réussi à mettre à genoux plusieurs banques d'investissement et à faire dégringoler les cours de plusieurs énormes entreprises en faisant de mauvais paris avec de l'argent emprunté. Mais elle ne passe pas loin! Une entreprise familiale d'une valeur de 30 milliards de dollars qui perd 7% de sa valeur en une semaine parce que ses membres se chicanent! Ce serait idéal si les familles milliardaires dysfonctionnelles n'avaient pas tellement d'influence sur tant de choses importantes.

Dans un sens, pourtant, cette histoire est rassurante. Beaucoup d'entre nous sommes convaincus que les Canadiens sont des gens toujours polis et compétents. La famille Rogers et la société qu'elle contrôle sont extrêmement canadiens. D'accord, ils ne sont pas propriétaires de Tim Hortons ni de la police montée canadienne.

En revanche, ils possèdent un bon paquet des infrastructures technologiques du pays, ainsi que, directement ou par le biais d'intermédiaires, de grosses parts des Raptors de Toronto, des Maple Leafs et des Blue Jays. (L'entreprise possède 37,5% des Raptors, et à en croire le Toronto Star, Edward a récemment tenté de les pousser à ne pas renouveler le contrat du dirigeant qui les avait menés au championnat de la NBA, ce qui nous rappelle quelque chose, mais quoi?) Je trouve assez pittoresque que de vraies familles puissantes canadiennes puissent s'avérer encore plus tordues que les familles américaines de fiction.

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