Politique / Monde

Daniel Ortega, le révolutionnaire devenu dictateur

Temps de lecture : 5 min

Le président nicaraguayen sera réélu pour un quatrième mandat consécutif dimanche dans une parodie d'élection. Portrait d'un homme prêt à tout pour garder le pouvoir.

Daniel Ortega, à Managua, en août 2018. | Inti Ocon / AFP
Daniel Ortega, à Managua, en août 2018. | Inti Ocon / AFP

Dimanche 7 novembre au soir, les rues de Managua devraient être particulièrement calmes. Seuls des policiers et miliciens surarmés déambuleront en nombre dans la ville, ainsi que quelques partisans du parti au pouvoir. Le Nicaragua a beau renouveler son parlement et élire son président, difficile d'imaginer d'énormes scènes de liesse lorsque les premiers résultats sortiront tant l'issue du scrutin est connue d'avance: Daniel Ortega sera réélu haut la main pour un quatrième mandat consécutif.

Impossible qu'il en soit autrement quand l'intégralité de l'opposition se trouve derrière les barreaux ou en exil. Ces derniers mois, sept pré-candidats à la présidence ont été arrêtés et envoyés en prison ou assignés à résidence. Ils seraient en tout plus d'une centaine d'opposants à croupir dans les geôles du pouvoir dans des conditions déplorables, sans droit de visite ou presque, sous alimentés et parfois torturés. Seuls quelques partis, tous proches du clan Ortega, ont été choisis pour concourir. Leurs candidats –inconnus du grand public pour ne pas faire d'ombre au président sortant– ne sont assignés qu'à un rôle de figuration dans cette pièce de théâtre au dénouement connu d'avance. Tant pis si 78% de la population, selon un récent sondage, ne reconnaissent pas cette élection comme légitime. Quant aux observateurs internationaux ou journalistes étrangers, inutile de les chercher: ils ont tout simplement été interdits d'entrée sur le territoire.

L'homme providentiel

Il y a quelques décennies pourtant, Daniel Ortega combattait tout ce qu'il reproduit minutieusement aujourd'hui. Dans les années 1960 puis 1970, il lutte avec le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) dans le but de faire tomber les Somoza, une famille qui monopolise le pouvoir sans partage depuis les années 1930. En juillet 1979, après des années de combat, les révolutionnaires s'emparent de Managua et font tomber la dictature, avec l'appui du peuple et d'une partie du patronat. La révolution représente à l'époque une vague d'espoir dans une Amérique latine encore dominée par de nombreux régimes autoritaires.

Ortega participe alors au gouvernement de transition qui est mis en place, aux côtés d'anti-somozistes. Les guérilleros sandinistes prennent vite une place très importante et quand ont lieu les premières élections en 1984, Daniel Ortega est élu président.

«À ce moment-là, il apparaît un peu comme le seul commandant à pouvoir prendre le pouvoir, explique Maya Collombon, directrice du Centre d'étude mexicaines et centraméricaines (CEMCA) à Mexico et spécialiste du Nicaragua. Il est déjà à cette époque habile pour se montrer comme l'homme providentiel. Beaucoup de ses anciens proches racontent qu'il avait une façon de gouverner autoritaire, qu'il n'aimait pas la contradiction. Mais la grande différence entre hier et aujourd'hui, c'est qu'il n'avait pas un pouvoir absolu et que de nombreux contre-pouvoirs existaient au sein du FSLN.»

Sous l'impulsion des Sandinistes, de nombreuses politiques sociales voient le jour et les conditions de vie des Nicaraguayens s'améliorent. Des mesures d'alphabétisation à grande échelle sont mises en place, l'accès à santé est renforcé, la peine de mort abolie, l'opposition politique acceptée et la presse gagne en liberté. Mais dans le même temps, une contre-révolution est lancée dans le pays, soutenue par les États-Unis et la CIA qui ne goûtent que peu au Sandinisme, plongeant le pays dans la guerre civile qui fera au moins 30.000 morts. Le pouvoir est contraint de mettre en place des mesures impopulaires, comme le rétablissement du service militaire. Des pénuries se multiplient, l'inflation bat des records et, en 1990, Ortega est finalement vaincu dans les urnes.

Des pétrodollars pour s'acheter des voix

Les années suivantes, le révolutionnaire moustachu va réussir à se débarrasser petit à petit des toutes les figures du FSLN qui lui faisaient de l'ombre. Fatigués de la ligne imposée par Daniel Ortega au parti, ses anciens camarades le quittent pour créer une nouvelle branche du sandinisme. Tant et si bien que quand il retrouve enfin le pouvoir en 2007, il n'existe presque plus de voix dissidentes au sein du FSLN.

«À partir de là, Daniel Ortega va s'assurer que l'ensemble des adhérents au projet sandiniste, et pas seulement les leaders, sont sur sa ligne. Cela va passer par de nombreuses aides sociales ciblées, distribuées par un système clientéliste et financées par des moyens colossaux grâce aux pétrodollars du président venezuélien Hugo Chávez», analyse Maya Collombon. Concrètement, le sandiniste arrose tous ceux qui lui sont proches ou fidèles, selon des critères partisans.

Le président nicaraguayen et Rosario Murillo, sa très influente épouse et vice-présidente depuis 2016, assurent en parallèle un numéro d'équilibristes en restant proches des régimes de gauche latinos-américains, tout en menant une politique très libérale, bien loin de la vision originelle du sandinisme. Symbole le plus fou de cette ouverture aux investisseurs internationaux: le projet de création d'un canal de 280 km de long entre l'Atlantique et le Pacifique financé par un milliardaire chinois au travers du Nicaragua. Le projet s'est finalement enlisé et ne semble plus aujourd'hui d'actualité.

«On est loin du romantisme de la révolution»

Mandat après mandat, élection après élection, Daniel Ortega a surtout miné le pays de l'intérieur pour assurer à lui et son clan une longévité au pouvoir quasi éternelle. Outre le fait de placer certains de ses proches à la tête de toutes les institutions et de faire les yeux doux à la police et aux militaires, il a réécrit à plusieurs reprises la constitution, supprimant notamment la limite de mandats successifs. «On est bien loin du romantisme de la révolution. Tous ceux qui y ont participé sont désormais dans l'opposition et ont l'impression que leur combat leur a été volé», observe un diplomate de l'Union européenne. Ce qui n'empêche pas pour autant Ortega de verser dans la rhétorique révolutionnaire à chaque prise de parole.


En 2018, alors que le pays est d'ordinaire plutôt calme malgré les abus fréquents du pouvoir, une réforme de la sécurité sociale voulue par le clan Ortega fait office de détonateur. Des Nicaraguayens de tous horizons, étudiants en tête, descendent en nombre dans les rues à partir du mois d'avril. Les balles de la police et des milices proches du pouvoir pleuvent dans une escalade de violence terrifiante. Au total, au moins 328 manifestants sont abattus, plusieurs milliers blessés, et au moins 100.000 personnes ont fui ce pays de 6,5 millions d'habitants.

«C'était un massacre, se remémore un jeune Nicaraguayen présent dans les cortèges à l'époque, sous couvert d'anonymat. On n'était pas armés, on ne pouvait pas se défendre. Jamais on n'aurait pu imaginer quelque chose d'aussi violent dans notre pays.» Depuis, et plus que jamais, Ortega et ses proches font tout pour rester au pouvoir. Quitte à organiser une élection qui n'en a que le nom, dans un scénario auquel eux seuls peuvent encore croire. «On a affaire à un régime qui cherche à se maintenir en s'appuyant sur les victoires révolutionnaires passées qui n'existent plus aujourd'hui, peste Paulo Abrao, secrétaire général de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) entre 2016 et 2020. Ortega reproduit tout ce qu'il a un jour combattu pour se maintenir au pouvoir, la répression, l'oppression, la réduction des libertés et l'absence d'élections libres.»


Newsletters

Le grand reboot

Le grand reboot

[Épisode 2] Lors d'une mise à jour de l'Algorithme, le pays se retrouve privé de services publics. Ce n'est pas le chaos que Ghislain espèrait, mais l'occasion tout de même d'entrevoir une faille dans le système.

Pierre Mazeaud, seule incarnation vraie et passionnée de l'esprit de la Ve République

Pierre Mazeaud, seule incarnation vraie et passionnée de l'esprit de la Ve République

Tribun du palais Bourbon, doyen des gaullistes dans un pays où le gaullisme a disparu, l'ancien président du Conseil constitutionnel marque aussi l'histoire par son parcours d'alpiniste.

La semaine imaginaire de Joséphine Baker

La semaine imaginaire de Joséphine Baker

Ça a des avantages d'être morte, parce qu'en ce moment, en tant que femme, noire, bisexuelle, mangeant du gluten, mais piégeant des nazis, je ne serais pas forcément en phase avec mon époque.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio