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La génération D. et les retraites

Dans la vie, on se démerde, on se débrouille, on fera pareil pour la retraite.

La réforme des retraites se profile comme thème d'actualité n°1. Dans les reportages télé, on trouvera toujours des jeunes pour affirmer d'un air concerné face caméra que «oui, le problème des retraites me préoccupe vraiment», les syndicats étudiants vont s'inviter dans les négociations. Pourtant, dans le fond, la plupart des jeunes (20 ans) et des moyens jeunes (28 ans), n'en ont, disons-le tout net, rien à foutre. Ça peut sembler dommage mais c'est comme ça. La retraite... Alors comment dire... Comment expliquer que plus ou moins consciemment on est persuadé que nous, on en aura pas de retraite?

Mais il y a pire. Ça ne nous choque pas plus que ça. Pas parce que jeunesse folle et insouciante. En fait, cette indifférence révèle un changement en profondeur des mentalités.

Stagiaire dans l'âme

Ce que dit cette indifférence, c'est que les jeunes ont un rapport complètement différent au travail, au salariat et à l'Etat. Rien que ça. Du coup, dans le panier, on peut rajouter les droits, les revendications et le syndicalisme. Voire le code du travail, une expression qui rappelle de vagues réminiscences de cours d'histoire. On ne demande pas ou peu d'augmentation de salaire. On ne serait pas loin de s'étonner d'avoir droit à des congés payés. Des congés payés?... Genre, tu travailles pas et t'es quand même payé? Incongru aux yeux d'une génération de free-lance et de stagiaires ou, version luxe, de CDD.

Si on entend régulièrement louer le système des stages — et en partie à raison — il faut tout de même voir que ça inaugure une nouvelle mentalité. Parce qu'après deux ans de stage, votre esprit sera très longtemps marqué par la logique du stagiaire, un peu à la manière d'un faux pli. Il vous restera toujours quelque chose de ce statut. Quand on commence sa vie active en étant corvéable à merci et en général pas payé (c'est toute la délicate différence entre rémunéré et indemnisé), et qu'en prime on est même plutôt heureux d'en dégotter un de stage alors, forcément, on trouve normal d'arriver tôt et de rester tard.

De toute façon, pour être stagiaire, il vaut mieux oublier toute notion de code du travail, à moins de sombrer dans l'amertume et la dépression. Vous me direz, ça ne dure qu'un temps, ça s'arrange après. Pas tout à fait. Après un stage, vous passez en général en CDD, ce qui est une sorte de prolongement du stage mais cette fois rémunéré. Pour autant, vous êtes toujours dans une position instable. Si par miracle, vous décrochez un CDI, on vous dira que c'est la crise et qu'un CDI à notre époque, c'est déjà une chance. Le patron qui vous embauche en CDI vous fait un cadeau, sachez-le. Une fleur. Vous êtes donc plutôt enclin à vous confondre en expressions de reconnaissance plutôt que d'essayer de négocier votre contrat.

Pas de bras, pas de chocolat

L'autre cas, c'est le free-lance — de plus en plus nombreux, à tel point qu'on peut se demander si, à terme, le monde du travail ne fonctionnera plus que comme ça. Or quand vous êtes free-lance, vous vivez dans un monde beaucoup plus simple que celui des autres gens, les employés. Un monde régit par une règle: tu ne travailles pas, tu n'es pas payé. Mais attention, l'inverse n'est pas vrai. Tu travailles, tu as peut-être des chances de réussir à te faire payer au bout de quelques mois si tu sais te montrer suffisamment persuasif. Oui, le free-lance doit réussir à convaincre ses employeurs de le payer. Alors autant dire que pour lui, la retraite, c'est juste un terme militaire qui désigne le fait de se replier.

Cette idée d'être rémunéré en fonction de la quantité de travail est en train de s'inscrire dans la mentalité des jeunes. On peut me répondre que ce n'est valable que pour une portion de la population. Mais même dans les jobs proches du nouveau prolétariat, tels que les call-centers ou instituts de sondages en tout genre, vous êtes payés en fonction du nombre de formulaires remplis, du nombre d'appels passés. A l'Education nationale, un prof gagne plus s'il accepte des missions supplémentaires (comme être professeur principal).

C'est le cas depuis longtemps mais les réformes les plus récentes tendent à généraliser ce principe et à glisser de «ceux qui travaillent plus gagnent plus» à «il y en a qui travaillent moins, ils n'ont qu'à gagner moins». C'est donc un rapport au salariat totalement nouveau qui se fait jour. D'autant plus pervers que finalement, il a quelque chose de logique: être payé en fonction du travail effectué et pas en fonction des termes d'un contrat signé des mois auparavant.

Se mettre au chômage plutôt que de prendre des congés payés

Quand on en a marre, qu'on veut faire un break, on démissionne. Ou on attend la fin de son CDD. Ou on accepte pas de nouvelles missions. Et les allocations chômage sont alors perçues comme un substitut aux congés payés. Avant, quand vous n'aviez pas vu quelqu'un depuis plusieurs mois, vous lui demandiez «ça se passe toujours bien ton travail chez Xentreprise?» Maintenant, on se demande «Et tu fais quoi en ce moment? T'es toujours chez Xentreprise?» en sachant qu'il y a de fortes chances pour que la réponse soit négative. Ces changements de boulots pourraient faire penser à une génération zapping. Mais le zapping a une connotation de flânerie, de glande, de superficialité. En réalité, il s'agit davantage d'une génération d'auto-entrepreneurs. Sans forcément être officiellement déclaré en tant que tel, on a tendance à envisager sa carrière comme une entreprise qu'on gère. Même en CDI, un employeur est une sorte de client pour lequel on travaille un temps avant de trouver un autre client.

Une multiplicité simultanée

Non seulement on change plusieurs fois de boulot, de secteur d'activité, de façon diachronique donc, mais même de façon synchronique, on multiplie les activités différentes en même temps. Evidemment, il y a des raisons financières. On cumule plusieurs jobs parce que mis bout à bout, ils permettent de payer le loyer. (Et finalement, là encore, l'extrême de cette logique c'est le free-lance qui a besoin de plusieurs clients pour vivre.)

Mais on professionnalise aussi ce qu'on appelait avant le hobby. Tout se mêle, on jongle d'une activité à une autre. On n'est pas prof. On est prof et guitariste dans un groupe de rock et blogueur. On blogue d'ailleurs souvent depuis son lieu de travail. C'est aussi cette pratique d'activités simultanées qui encourage à changer souvent de travail parce qu'elle multiplie le nombre d'opportunités. On pense utile comme tout débrouillard qui se respecte.

Donc dès qu'on trouve une activité sympa, on se demande si on ne pourrait pas en tirer un peu d'argent ou de reconnaissance. Si on caricature, avant on faisait de la confiture le dimanche pour la famille. Maintenant, le lundi matin quand on arrive au bureau, on ouvre un site internet pour vendre nos pots de confiture.

On réseaute

Les dichotomies traditionnelles s'effacent, travail/loisir mais également collègues/amis. Facebook permet de rester en contact avec ses amis certes mais aussi de se créer un réseau dans lequel se mêlent sphère professionnelle et amicale. C'est là où le terme de «réseau» ne reflète pas la réalité parce qu'il renvoie à une notion ancienne. Le réseau était auparavant réservé à un certain milieu, des gens qui avaient fréquenté les mêmes écoles, qui étaient «entre eux». C'était un peu la version boulot des rallyes.

Sur Internet, on peut intégrer un réseau qui n'est pas originellement le nôtre, du moment où l'on parvient à en assimiler les codes. Mais surtout ce réseau fonctionne pour tout. Draguer, trouver un job (ou un stage), récupérer une machine à laver. Quand quelqu'un quitte un appart pas cher, il prévient son réseau via Facebook pour que quelqu'un d'autre le récupère. On se refile les bons plans. Là où l'Etat ou la famille remplissait les rôles d'aide, d'entraide, c'est désormais le réseau qui prend le relais, d'où son importance. Ce n'est pas vraiment un idéal de solidarité qui est en jeu. C'est juste une logique de récupération parce que le recyclage, c'est un des piliers de la démerde.

Tous faussaires et pirates

Ces changements se sont faits insidieusement. Ils n'ont pas pris la forme d'une révolution. On n'a pas manifesté pour une autre société. Le résultat, c'est que ces nouveaux modes de vie ne sont pas du tout en accord avec le reste de la société. Pour autant, loin des jeunes l'idée de gueuler. Le vrai débrouillard ne va pas se plaindre, il va se démerder. Il fait avec, au mieux il râle un peu mais surtout, il trouve des solutions. Par exemple, pour avoir un appart, il est impossible de présenter les fiches de paie des différents petits boulots qu'on fait parce que 1/ on arrive rarement à trois fois le loyer, 2/ aux yeux des propriétaires qui gardent en tête l'ancien système un emploi = un salaire, ça ne fait pas sérieux comme mode de vie. Du coup, on fait des fausses fiches de paie. Pour avoir une convention de stage, on fait une fausse inscription à la fac. (Ce qui revient à payer pour avoir sa convention puisqu'il faut quand même s'acquitter des frais d'inscription.)

En résumé, on fraude.

Et dans le domaine culturel, c'est pareil. L'arsenal législatif anti-pirates ne tient pas du tout compte de la réalité du «système». Si on nous interdit de télécharger, on se rabat sur le streaming et ce n'est évidemment pas pour le plaisir de piller les artistes. C'est toute une économie qui est en jeu. Si on travaille pour pas beaucoup d'argent, on est dans un système économique fragile qui nécessite que certaines choses (dont l'accès à la culture) soient gratuites. En tant que consommateurs, les jeunes téléchargent. Et toujours selon le brouillage des frontières de cette génération D, ils sont aussi critiques et chargés de com'. Si la musique d'un groupe leur plaît, ils s'investiront et feront sa promotion, relayeront les concerts, l'actu du groupe. Ils peuvent à la fois être de vilains pirates et faire le succès d'un artiste. Et évidemment, ils sont eux-mêmes producteurs. De musique, de vidéo, de textes.

Une fois brossé ce tableau, on comprend que la question de savoir si on va calculer le taux plein des retraites sur les 25 meilleures années de salaire est très loin de la réalité vécue par de plus en plus de jeunes.

Titiou Lecoq

Photo: The couch in the forest / iMax via Flick License CC by

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