Culture

Lost, la série de série

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 24.05.2010 à 19 h 39

Si les aventures des rescapés de l'île perdue sont si populaires, ce n'est pas parce que le show est révolutionnaire.

Après plusieurs mois d'attente et de suspense, le moment est enfin arrivé. Lost, la série télé la plus médiatique — et une des plus envoutantes de ces dernières années — est terminée. Un sentiment de soulagement mêlé de nostalgie a envahi tous les fans qui suivent depuis six ans les aventures de ces rescapés sur une île mystérieuse et surnaturelle.

Il faut dire que l'événement avait pris des proportions surprenantes. Obama avait même changé la date de son discours sur l'état de l'Union pour ne pas coïncider avec le début de la dernière saison du show d'ABC. Pour ce qui est de son Serie Finale (le dernier épisode), diffusé dans la nuit de dimanche à lundi, c'était encore plus flagrant. L'Angleterre, le Portugal, Israël, la Turquie ont diffusé cette conclusion en même temps que les Etats-Unis.

En Espagne, Cuatro, l'une des chaines les plus importantes du pays, a mis en place une soirée spéciale avec des documentaires, la rediffusion des quatre derniers épisodes, la diffusion du dernier (intitulé The End) et un débat postérieur analysant le dénouement et l'évolution de la série. Un dispositif exceptionnel digne d'une soirée électorale ou d'une finale de Coupe du Monde : 80% des fans espagnols devaient voir The End en direct. En France, en revanche, il faudra attendre quelques semaines pour pouvoir le voir à la télévision.

Qu'est-ce qui fait que Lost est si importante? Pourquoi tant de remous autour de ce dernier épisode? Après tout, Lost n'a ouvert aucune voie, à la différence des Sopranos (1999-2007), de The West Wing(1999-2006), de The Wire (2002-2008) ou de Six Feet Under (2001-2005) qui ont rendu ses lettres de noblesse au petit écran.

Alors pourquoi parle-t-on autant de Lost? Parce que la série a su maintenir ce nouveau regard qui faisait d'une série une fresque existentielle et un voyage au cœur des personnages tout en incorporant des techniques plus commerciales et en profitant vraiment du boom d'Internet. Les séries citées plus haut étaient, dans un premier temps, dirigées à un public plus restreint d'amateurs et de connaisseurs (le câble américain). Leurs créateurs, que ce soit Alan Ball, David Chase ou David Simon, ne cherchaient pas a priori à attirer un large public.

Programme universel

Lost a démocratisé cette révolution du petit écran et utilisé intelligemment des idées qui avaient fait ses preuves. 24 heures chrono (2001-2010) avait déjà remis au gout du jour, de manière brillante, les cliffhangers, ces fins ouvertes qui donnaient vraiment envie au spectateur de voir l'épisode suivant.Pourtant l'astuce, qui convient bien au caractère entrecoupé et sériel de ces productions, ne suffit pas à convaincre le public. Là où d'autres, comme Heroes ou Prison Break, se sont cassés les dents, Lost a su tirer son épingle du jeu.

Car Lost a surtout offert une profonde compréhension des outils et des capacités qui pouvaient naître de l'alliance cinéma-télé-internet. La série est le premier produit télé vraiment universel et exploité à l'ère d'Internet. Les chaines américaines ont ainsi du intégrer le Réseau dans leurs paramètres économiques de décisions. Il existe aujourd'hui beaucoup de séries (Gossip Girl, Les Frères Scott...) qui survivent en grande partie grâce à la répercussion qu'elles ont via Internet, ce qui n'était pas le cas avant.

Mais c'est surtout en maitrisant leur propre tempo et en exploitant au maximum les limites du cinéma, que les créateurs série ont réinventé une idée de l'audiovisuel. Comme le disait Serge July récemment, à propos de la polémique sur le téléfilm Carlos d'Olivier Assayas, «on ne peut pas faire Carlos en 1h30». C'est ce qu'on comprit les créateurs de séries télé et que Lost a mis parfaitement en pratique. «On parle de tout (...) et on prend le temps d'en parler puisque le principe même de la série implique que le récit se développe sur une longue durée», avait rappelé auparavant Thibaut de Saint Maurice, dans son livre Philosophie en séries.

De la série d'auteur au modèle hollywoodien

De même que le format entraîne une plus grande identification avec les personnages — pour Lost, ce fut une série de flash-back (un par épisode) pour expliquer le caractère de chacun des rescapés, il permet aussi une plus grande liberté et complexité scénaristique. La première saison de Lost raconte l'épopée d'un groupe de survivants d'un crash, un peu dans l'esprit de Robinson Crusoe, devient l'exploration d'un monde inquiétant dans la ligne d'Alice au Pays des merveilles (saison 2), vire à la réflexion sociale (saison 3), passe en mode SF (saison 4 et 5) et s'achève en récit mythique des origines (saison 6).

La force de Lost, si force il y a, est d'avoir compris en quelque sorte que le modèle hollywoodien (c'est une différence avec les chefs d'œuvre d'HBO) pouvait aussi très bien marcher pour le format télévisuel si on faisait attention à ne pas trop tomber dans les excès narratifs qui sont les grands dangers des séries.

On ne sait pas encore si Lost a révolutionné la télévision mais une chose est sure: son succès a rappelé aux cinéastes, producteurs et autres grandes majors que les spectateurs ont besoin de mythes fondateurs, d'allégories métaphysiques et de fables classiques qui offrent des réflexions traditionnelles mais essentielles. Lost en a énormément donné. Du problème de la filiation aux apories sur la foi, la croyance, la liberté individuelle ou le destin.

Aurélien Le Genissel

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Aurélien Le Genissel
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