Monde

Trois leçons pour les démocrates et Obama

John Dickerson, mis à jour le 24.05.2010 à 19 h 11

Les primaires sénatoriales aux Etats-Unis ont mis au jour de nouvelles tendances dans la politique américaine.

Les stratèges de campagne et les experts qui espéraient découvrir la vérité divine dans les résultats des primaires sénatoriales  de mardi n'ont pas été déçus: il y a bien eu une naissance, une mort et une résurrection. Rand Paul s'est réincarné en leader national du mouvement Tea Party et la longue carrière politique d'Arlen Specter a reçu un coup fatal. Enfin, le parti démocrate et Blanche Lincoln ont ressuscité.

Le moment le plus fort de la soirée électorale fut la défaite de Specter. Difficile d'imaginer le Sénat sans lui. C'est l'homme qui a écrit Never Give In, ouvrage racontant son combat contre le cancer lorsqu'il était sénateur. Mais son autre livre-Passion for Truth-nous aide à comprendre les raisons de sa défaite. Partiellement sous-titré «Impeaching Clinton» [la mise en accusation de Clinton], on y trouve nombre d'indices révélant pourquoi il était difficile, pour un sénateur ayant vécu quasiment cinq mandats sous l'étiquette républicaine, de se réinventer en démocrate.

La plus importante nouvelle de la soirée est venue de la 12e circonscription de Pennsylvanie. Le démocrate Mark Critz a gagné haut la main dans une circonscription plutôt républicaine, qui avait choisi McCain il y a deux ans. Car les démocrates vont vivre des moments difficiles cette année. L'histoire est contre eux, les sondages sont contre eux, et un électorat remonté contre Washington punit le parti dont les représentants à Washington sont les plus nombreux. C'est ce que les démocrates peuvent se chuchoter à l'oreille, la nuit, pour se faire peur. Mais peut-être les choses ne vont-elles pas aller si mal que ça finalement. Et c'est aussi une très bonne nouvelle pour les organisateurs démocrates qui tentent de motiver les troupes dans une élection sans enjeu évident.

Mais la victoire de Critz est mitigée pour les démocrates. Les syndicats ont travaillé sans relâche pour que ces élections leur soient favorables, et le parti a consacré 1 million de dollars à la campagne. Il va être très difficile de répéter tous ces efforts et de dépenser de telles sommes dans chacune des circonscriptions du Congrès sur le fil. En outre, il vaut la peine de noter que Critz a gagné en prenant de la distance par rapport aux dirigeants démocrates de Washington et en s'opposant au plan de réforme de l'assurance-maladie d'Obama. Dans un spot, on le voit affirmer qu'il aurait voté contre s'il avait été au Congrès.

Si les démocrates ont une leçon à tirer de ces primaires, elle porte sur la manière de combattre les républicains qui veulent faire de ces élections un référendum sur Obama. S'ils se concentrent sur les questions locales et ne transforment pas les élections en référendum sur leurs dirigeants de Washington, les démocrates auront une bonne chance dans la compétition. La question est: tous les démocrates bénéficieront-ils d'une couverture médiatique locale comparable à celle de Critz? Lui s'est placé sous l'aile de son ancien patron, Jack Murtha, qui a siégé au Congrès pendant 37 ans.

Un leader pour les tea parties

Ce résultat va peut-être pousser les républicains à repenser leur stratégie nationale. Non qu'ils se mettent d'un seul coup à s'intéresser à des problèmes locaux. Tous les politiciens le font quand c'est possible. Il est envisageable en revanche qu'ils reconsidèrent leur tentative de se présenter contre Obama. Sauf qu'ils ne le peuvent pas: c'est ce qui motive leurs électeurs. Dans le dernier sondage Wall Street Journal/NBC News, les personnes affirmant vouloir un Congrès républicain ont été interrogées sur les raisons de ce choix. Seules 31% l'ont justifié par une approbation des politiques des républicains, tandis que 64% ont affirmé qu'elles voulaient arrêter Obama.

Rand Paul a gagné haut la main dans le Kentucky et s'est lui-même propulsé leader national du mouvement Tea Party. Si la presse est toujours en train d'essayer de dénicher des histoires de Tea Party même là où il n'y en a pas, cette fois c'est Rand Paul lui-même qui a exacerbé le mouvement. «J'ai un message du Tea Party, a-t-il claironné dans son discours de victoire. Washington est atrocement abattu. Le mouvement Tea Party est un message pour Washington, pour lui dire que nous sommes en colère et que nous voulons faire les choses différemment» (cette stratégie est très différente de celle de Marco Rubio en Floride. Également favori du mouvement Tea Party, Rubio s'attache à garder un peu plus de distance pour les élections sénatoriales, où il lui faut courtiser les modérés et les indépendants).

La question pour Paul est de savoir si ce message pourra se traduire concrètement lors des élections de mi-mandat lors desquelles il sera opposé à Jack Conway, le procureur général du Kentucky. Les démocrates de son état sont plutôt dynamiques. Ils se sont mobilisés pour leurs primaires en plus grand nombre que pour celles de 2007, où ils devaient choisir le candidat au poste de gouverneur, signe qu'il est possible qu'ils se prononcent en faveur de Conway en novembre. D'un point de vue national, la question pour Paul est de savoir comment gérer son image montante de leader du mouvement Tea Party. Va-t-il passer pour un excentrique quand il s'adressera à la nation tout entière, ou au contraire, apparaîtra-t-il comme une voix impérieuse, s'adressant à un peuple qui en a assez de faire comme si de rien n'était?

Blanche Lincoln, la comeback girl

Il vaut aussi la peine de prendre en considération la dynamique à l'intérieur des partis, qui va se poursuivre au-delà de ces primaires. Le Kentucky sera le premier État où le Tea Party essaiera de se fondre au parti républicain. Y aura-t-il rejet tissulaire? Pas si Mitch McConnell, qui a soutenu l'opposant de Paul, Trey Grayson, peut l'empêcher. McConnell sait que certaines choses sont nécessaires en politique. Juste après la fin de la campagne de Paul, il a fait une déclaration élogieuse sur le candidat républicain désigné et son message anti-Washington.

McConnell ne fait pas cela uniquement pour ressouder les membres du parti républicain dans sa circonscription. Il a aussi vu son autorité quelque peu mise à mal par un sénateur de son propre camp, Jim DeMint, qui a soutenu Paul et annoncé sa victoire comme la défaite de membres du parti comme McConnell.

Dans l'Arkansas, Blanche Lincoln a reçu davantage de voix que ses opposants, prouesse des plus notables quand on sait qu'il y a quelques mois, elle était considérée comme finie. Mais ce n'est peut-être qu'un sursis. Les syndicats vont continuer à travailler contre elle. La soirée électorale a été plutôt bonne pour eux, qui ont assuré la victoire dans la 12e circonscription de Pennsylvanie et sont passés à deux doigts de vaincre un puissant rival dans l'Arkansas. Ils se consacreront lors du scrutin de ballotage du 8 juin à faire passer le message du nouveau dirigeant de l'AFL-CIO, Richard Trumka: les démocrates ne doivent pas croire que le soutien des syndicats leur est acquis. Pour aggraver encore davantage le cas de Lincoln, la loi sur les produits dérivés qu'elle défendait-et qui, pour certains analystes, l'ont aidée à regagner quelques électeurs démocrates-semble avoir été mise en pièces par ses homologues démocrates du Sénat.

Cette soirée a montré toutes les limites du pouvoir politique d'Obama. S'il avait annoncé qu'il sortirait l'artillerie lourde pour soutenir Specter, il n'a pas fait campagne pour lui les derniers jours. Peut-être s'agissait-il d'une sage manœuvre visant à préserver son capital politique (il a déjà prouvé son inefficacité lors de campagnes précédentes), mais elle a montré à quel point les choses ont changé depuis 2008, quand Obama avait la réputation d'homme capable de remodeler le paysage politique. Critz a gagné en prenant de la distance par rapport aux réalisations d'Obama, et Lincoln, qu'il soutenait, se voit mise en ballotage. Pour un président dont la cote de popularité est encore bien supérieure à celle du Congrès démocrate, être incapable de canaliser cette opinion favorable au bénéfice de cette institution est révélateur d'un état de grande incertitude.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Discours de victoire de Rand Paul, le 19 mai, à Bowling Green. REUTERS/Jake Stevens


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