Monde

Afghanistan: rien ne va plus

Fred Kaplan, mis à jour le 25.05.2010 à 6 h 28

C'est un rapport de l'armée américaine qui le dit.

Hamid Karzai est reparti pour l'Afghanistan après une visite à Washington. Les résidents de l'E-Ring du Pentagone et du septième étage du Département d'Etat peuvent arrêter de faire semblant de sourire. Et recommencer à se ronger les ongles.

Les choses vont mal dans ce triste pays - bien plus mal que l'équipe Obama ne l'a fait croire cette semaine, bien sûr, mais également plus mal que pourrait le penser tout sceptique doué de bon sens. Et à moins que Karzai, bien sermonné (entre deux réjouissances, il s'est bien trouvé quelqu'un, cette semaine, pour mettre les points sur les i), se décide enfin à réagir, tout va sans doute empirer.

C'est un document déclassifié de 150 pages du département de la Défense qui nous permet d'en prendre conscience. Son titre: «Report on Progress Toward Security and Stability in Afghanistan». Le document (publié en avril dernier) est le cinquième d'une série de rapports semi-annuels mandatés par le Congrès. Les médias se sont contentés de citer quelques lignes tirées du résumé introductif. Mais le rapport en lui-même donne la chair de poule. Il est presque entièrement négatif, et même ses quelques petites parcelles d'optimisme se révèlent être, au final, assez trompeuses.

Regardons l'une de ces pseudo-bonnes nouvelles de plus près. Le résumé du rapport nous apprend que «les sondages répétés prouvent que les Afghans estiment que la sécurité s'est améliorée depuis l'année dernière». En page 7, les auteurs précisent cette affirmation en la quantifiant: on aurait ainsi observé «une hausse de 50% dans la proportion des Afghans qui pensent que la sécurité s'est améliorée».

Tout cela semble assez positif. Mais attendez une minute: «une hausse de 50%» par rapport à quoi, au juste? La réponse est donnée dans une note en bas de la page 27: en juillet 2009, lorsque l'on a demandé aux Afghans si la sécurité de leur région avait évoluée au cours des six derniers mois, 22% d'entre eux ont déclaré qu'elle s'était améliorée; en novembre, ils étaient 33%. Certes, passer de 22% à 33% représente bel et bien «une hausse de 50%», mais la proportion n'en reste pas moins dérisoire.

Et il y a pire. Une note en bas de la page 28 révèle que dans les deux sondages, 25% des personnes interrogées ont déclaré que la sécurité avait empiré au cours des six derniers mois. Par ailleurs, sans que l'on sache pourquoi, le rapport ne communique pas les résultats du sondage le plus récent (avril 2010).

Une autre série de sondages cités dans le rapport laisse penser que la situation ne s'est pas du tout améliorée. En décembre 2009, puis en mars 2010, on a demandé aux habitants de 121 districts «clés» d'évaluer la sécurité locale. En décembre, une majorité d'Afghans se disait «en sécurité» ou uniquement sujets à des «menaces occasionnelles» dans 33 de ces districts; en mars, le nombre de districts «sûrs» est passé à 42.

Pourtant, dans la même étude, le nombre de districts qualifiés par leurs habitants de «fréquemment menacés», «dangereux» ou «peu sûrs» est passé de 58 à 72.

Voici comment le rapport résume la situation: «Quelques îlots de sécurité subsistent dans un océan d'instabilité et d'insécurité». Les auteurs ne font état que de deux îlots: la ville de Mazar-e Charif, dans le nord, et de «petites zones contigües» près de la Ring Road, dans le sud. Le niveau de sécurité, ajoutent-ils, est «étroitement lié à la présence» d'unités de la police et de l'armée afghanes «bien menées et non corrompues».

Le problème, c'est qu'en Afghanistan, les forces de sécurité «bien menées et non corrompues» ne sont pas, pour l'instant, monnaie courante. En matière de recrutement, les progrès de l'armée afghane et la police nationale sont «lents»; «beaucoup de départs, peu de fidélisation», comme l'écrivent les auteurs du rapport. Entre 60% et 70% des policiers en uniforme sont «recrutés et envoyés sur le terrain sans avoir reçu d'entraînement spécialisé». D'ici le mois d'août, des troupes de l'OTAN vont former la police afghane dans 45 des 80 districts les plus importants. Mais le rapport note que même les unités de police bien entraînées «ont régressé» après le départ des équipes de formation.

L'entraînement des forces de sécurité afghane pèche lui-aussi par lenteur. Sur les 5 111 soldats attribués à la «mission OTAN de formation en Afghanistan», seules 2.673 (soit à peine plus de la moitié) ont été assignées à une unité de sécurité afghane. Les Etats-Unis remplissent leur part du marché, mais le reste des alliés de l'OTAN n'envoie pas assez de formateurs. Et étant donné que plusieurs de ces alliés ont annoncé qu'ils allaient se retirer d'Afghanistan, ce «manque de crédibilité» (pour citer le rapport) de l'entraînement ne peut qu'empirer. Les forces armées des Etats-Unis doivent répondre à ce manque, et ce ne sera pas simple - il leur est déjà difficile de respecter le calendrier de déploiement des troupes sur le terrain.

Il faut aussi savoir que les Afghans n'apprécient pas particulièrement nos forces armées. Une étude menée en mars montre que si 29% des Afghans ont une «bonne» ou une «très bonne» opinion des troupes de l'OTAN ou des Etats-Unis, 38% d'entre eux en ont une «mauvaise» ou une «très mauvaise» - le pire résultat depuis le début des sondages, en septembre 2008. (C'est un sujet hautement sensible pour l'OTAN - après tout, notre stratégie repose sur la conquête des cœurs et des esprits -, ce qui explique pourquoi cette étude est menée chaque trimestre).

Les auteurs du rapport pensent - sans doute à raison - que cette baisse de popularité est due à l'intensification des combats, et à la hausse inévitable du nombre de victimes civiles. Ils notent que 80% de ces victimes sont mortes du fait des insurgés, et que le nombre de civils tués par les forces des Etats-Unis et de l'OTAN a baissé «par rapport au nombre de troupes et malgré l'intensification [du tempo opérationnel]». Mais personne ne sera soulagé d'apprendre que nous faisons de moins en moins de victimes civiles... par soldat occidental actif. Au final, ces chiffres ne suggèrent qu'une chose: plus les rangs de l'armée grossiront, plus il y aura de morts dans la population.

Et, pour finir, la grande question: où en est Hamid Karzai? Une campagne de contre-insurrection ne peut être menée à bien que si le gouvernement du pays est considéré comme légitime; tous les commandants de l'armée américaine ont insisté sur ce point. Les alliés militaires de l'extérieur peuvent tuer des insurgés et protéger la population civile, mais le gouvernement afghan doit assurer sa part du travail, en garantissant les services de base et une bonne gouvernance.

Les services de base? Seuls 47% des Afghans interrogés sont satisfaits de leur électricité, 28% d'entre eux se disent satisfaits de la qualité de l'eau potable ; 27% de l'état des routes. Le rapport note que les forces américaines ont réussit à chasser les insurgés de la province de Helmand avec «un certain succès». Mais les auteurs ajoutent qu'en matière de «gouvernance et de développement», les «progrès (...) sont trop lents» - et ce parce que les «infrastructures nationales» sont  incapables d'«offrir de réels services à la population»  une faiblesse déjà «exploitée par les insurgés». C'est pourquoi, toujours selon le rapport, «les insurgés considèrent que l'année 2009 a été pour eux la plus fructueuse de toute».

Une bonne gouvernance? Dans le même sondage, 83% des Afghans disent que la corruption affecte leur vie quotidienne, et 43% d'entre eux font confiance en leur gouvernement (soit une hausse de 6% par rapport au chiffre de septembre dernier). Seuls 59% des Afghans pensent que le gouvernement va dans la bonne direction - c'est un progrès, mais pas de quoi se réjouir pour le moment. Comme l'annonce fièrement le rapport, 30% des Afghans estiment que leur gouvernement est moins corrompu qu'il l'était il y a six mois; reste que 24% d'entre eux pensent précisément le contraire.

Dans ce concert de mauvaise nouvelle, voici l'information la plus inquiétante de toutes. A votre avis, dans combien des 121 districts clés la majorité des habitants dit-elle soutenir le gouvernement en place? La réponse: aucun! Dans 29 districts seulement, la population dit «éprouver de la sympathie» pour le gouvernement. En revanche, 8 districts soutiennent (et 40 éprouvent de la sympathie pour) les insurgés. (Les habitants des 44 districts restants se considèrent comme «neutres»).

C'est pourquoi Karzai rend si mal à l'aise le président Obama et ses collaborateurs. En lisant ces chiffres, ils doivent se dire: «Dans quel pétrin sommes-nous allés nous fourrer?». Et certains doivent déjà se demander, plus discrètement: «Comment pouvons-nous nous en sortir?».

Le rapport n'est toutefois pas exempt d'authentiques bonnes nouvelles. Les insurgés sont sous pression: les offensives de l'OTAN ont gagné en intensité, d'importants chefs talibans ont été arrêtés ou tués au Pakistan, et l'armée pakistanaise est de plus en plus impliquée dans le conflit. Plus de 100 000 soldats pakistanais ont quitté la frontière indienne, à l'est, pour se rendre dans les régions de l'ouest, qui abritent de nombreux insurgés talibans - c'est un peu tard, mais on peut en conclure que le Pakistan a fini par comprendre où était la véritable menace.

Il est bon de rappeler que le «surge» [envoi supplémentaire de troupes] d'Obama n'en est qu'à ses débuts. Moins de la moitié des 30.000 hommes qu'il a décidé d'envoyer en renfort en décembre dernier sont aujourd'hui sur le terrain. Autre point intéressant: plusieurs collaborateurs du gouvernement Karzai (hauts fonctionnaires ou secrétaires d'Etat des ministères de l'Agriculture, de l'Intérieur, des Finances...) ont accompagné leur président lors de son voyage à Washington pour s'entretenir directement avec leurs homologues américains. Si le but de cette visite était de nouer des relations avec les nouveaux technocrates d'Afghanistan -afin qu'ils puissent assurer le bon fonctionnement du pays, et ce même si Karzai continue de s'enliser dans l'échec -, ces rencontres pourraient bien porter leurs fruits.

Reste que les chiffres ne sont pas bons, et que les tendances observées -même celles qui comment à s'améliorer quelque peu-  sont inquiétantes. Le prochain rapport sera publié en octobre. Deux mois plus tard, les hauts dirigeants de l'armée américaine conduiront leur «évaluation des progrès accomplis dans la réalisation de nos objectifs stratégiques». A ce stade, le président Obama décidera de la marche à suivre: poursuite des opérations, intensification ou retrait. Et si les chiffres ne s'améliorent pas d'ici là, le président sera confronté à un choix des plus cornéliens.

Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

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Image de Une: Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani


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