Culture

«Les Éternels», le film du MCU à voir si vous n'aimez pas les films du MCU

Temps de lecture : 5 min

Les héros passent le plus clair de leur temps à parler, parfois de sentiments. Il y a un personnage gay sans qui l'histoire n'existe pas. Et pour une fois, on n'a quasiment aucun besoin d'avoir vu les films précédents pour comprendre celui-ci.

C'est plastiquement le plus beau film du MCU. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube
C'est plastiquement le plus beau film du MCU. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube

Les Éternels sont dix immortels envoyés sur Terre il y a plusieurs milliers d'années par un être gigantesque et tout-puissant, un Céleste baptisé Arishem. Ils ont pour tâche de protéger la planète d'un ennemi bien précis, les Déviants, sortes de bestioles mi-canidées mi-draconiques. Ils se chargent de ces monstres multiformes et d'eux seulement, ce qui explique qu'ils ont toujours laissé faire tous les désastres mondiaux. Les guerres, Hiroshima, toutes les horreurs des humains ne les concernent pas. Les Éternels forment une sorte de conseil constitutionnel divin, ils ont une obligation de réserve.

C'est un lore touffu et pour la première fois dans l'histoire de Marvel, il y a un carton défilant au début, façon Star Wars, avec les mots-clés et quelques concepts, histoire de ne pas se perdre. Juste après, le film ouvre sur du Pink Floyd, histoire de rappeler que ce qu'on va voir est différent des autres films du MCU.

Marvel à la sauce Werner Herzog

Vivant parmi les hommes, ces Éternels disposent de capacités propres à chacun: super-vitesse, poings énergétiques, rayons laser qui sortent des yeux, télépathie et même technopathie, à savoir ingénieur magique de trucs utiles à l'avancée du scénario.

Il serait facile d'être dédaigneux avec le premier film de super-héros de Chloé Zhao tant il est maniéré et différent des autres. On pourrait croire que son style serait lavé, voire liquidé dans la grosse machine à blockbusters comme souvent avec les réalisateurs à forte personnalité.

C'est un peu faux: si vous aimez le style désespéré de cet Ouest américain déprimé comme on a pu le voir dans Nomadland, on le retrouve ici par intermittence. Les Éternels sont droits comme des pics, plantés devant de beaux décors à prise de vue réelle, les yeux souvent perdus dans l'horizon, la morosité laconique de personnes qui semblent avoir attendu 7.000 ans au téléphone que le service SAV de leur fournisseur internet leur réponde. Oui, ils sont aussi tristes que ça.

Enfin, tristes, ils ne le sont pas tous, car cela reste un menu Marvel, le combo burger-frites-soda du blockbuster, c'est-à-dire avec de l'action (souvent pas géniale) et de l'humour, tenu par Kingo, incarné par Kumail Nanjiani qui en a eu ras-le-bol de l'anonymat éternel et est devenu une star de Bollywood. Suivi par son sidekick Karun (Harish Patel), il est le monsieur joyeux dans cette masse de sérieux. Et n'espérez pas trop de sourires d'Ikaris (joué par Richard «souvenez-vous je suis Robb Stark» Madden), le monsieur muscle de la bande.

Pour ce qui est de la recette Marvel en tant que telle, on n'a pas non plus de méchant du jour à proprement parler, et le twist est vraiment assez unique si on le place dans le contexte de vingt-six films. Voilà qui fait que les héros passent le plus clair de leur temps à... se tenir droit. Et à parler. Parfois de sentiments. C'est très bizarre pour un film du MCU.

Marvel To the Wonder

Si cette sortie a déjà fait couler beaucoup d'encre, c'est que pour la première fois en vingt-six films, on découvre un super-héros gay, montré de manière positive, en famille et surtout de manière à ce qu'il soit assez difficile de le couper sans altérer le récit. Dans le même film, on a une romance: une préadolescente est amoureuse de Richard Madden. Une petite fille et un adulte, donc. Sur le papier, ça a de quoi faire grincer des dents.

Certes, ils sont tous les deux immortels et se connaissent depuis des milliers d'années, mais vous pouvez être sûrs que les comités de censure russe et chinois vont tout faire pour couper le couple gay qui leur pose problème. C'était bien essayé, Chloé Zhao. Du coup, les autres changements tels que Makkari devenant une jeune fille malentendante noire sont à peine remarqués, même par les fans, le tout pour un casting 100% inclusif.

S'il y a une chose que Chloé Zhao arrive à transmettre dans ses longs-métrages, c'est sa personnalité. Ce n'était pas gagné pour ce blockbuster à gros noms comprenant Angelina Jolie, Salma Hayek et le génial Ma Dong-seok du Dernier train pour Busan. On peut dire ce qu'on veut de la formule Marvel, leur casting est rarement pris en défaut.

Si pour une fois, on n'a quasiment aucun besoin d'avoir vu les films précédents, on sent que les productions Marvel ont bien insisté pour créer des tremplins et des passerelles vers d'autres films à venir, avec la présence de Kit Harington dans le rôle du futur Black Knight (ne manquez pas la réunion de Rob Stark et Jon Snow à l'écran, encore un joli coup pour Marvel).

Reste que Les Éternels est un comics vraiment complexe, âpre, méconnu et, de tout le catalogue Marvel, sans aucun doute l'œuvre la plus compliquée à transposer sur grand écran. On a l'impression de dire ça à chaque nouveau film du MCU qui n'est pas Avengers, mais cette fois-ci, ça n'a jamais été plus vrai.

Les fans de Jack Kirby sont généralement d'accord pour juger que cette saga du plus grand dessinateur de comics de tous les temps fait partie du bas de son glorieux palmarès. Revenu à la maison Marvel en 1975 après quelques déconvenues chez DC, le «King» s'est lancé, enragé, dans une création solo basée sur ces dieux et immortels qui nous épient. Et pour être honnête, tout ce qu'il a fait pour Les Éternels donne l'impression d'un premier acte arrêté trop tôt.

Même Neil Gaiman s'est essayé à conter le destin de ces Éternels, non sans atteindre un certain ennui. Seul Kieron Gillen, le jeune magicien du comics indé londonien arrive à trouver, en ce moment même, le ton juste pour ces héros grandiloquents. Mais il le fait en utilisant tout le lore des comics, Thanos inclus. Rien de tout ça ici: le film de Chloé Zhao doit partir de zéro, exposer tout un univers à un public qui ne connaît rien de tout cela. De fait, c'est le film Marvel où les personnages ont le moins d'importance car tout le monde –fans comme nouveaux venus– s'en fiche un peu. C'est un sacré défi.

C'est un résultat ambigu: plastiquement le plus beau film du MCU, avec ses nombreux couchers de soleil véritables et de purs moments de solitude made in Zhao; mais aussi des effets spéciaux souvent claqués au sol, doublés d'une production value assez laide, à la fois pour les costumes et même... tout cet univers. Inspiré volontiers des mangas, notamment de Yū Yū Hakusho, on sent que les techniciens font ce qu'ils peuvent. C'est facile de se moquer des combats tout raides qui vont avoir l'air ringard dans un mois quand sortira Matrix 4. Toute la science cosmogonique de l'œuvre de Jack Kirby est aussi passée à la trappe pour une vision plus éthérée de l'immortalité et de la nature, pas si éloignée de Nomadland.

Bien sûr qu'il y a trop d'expositions pour un film déjà bien trop long. Mais il y a du cœur dans l'ouvrage, des sentiments palpables. Et si on devine que la Terre survit à la fin, ce n'est pas forcément le cas de tous les protagonistes de l'histoire, immortels ou pas.

Pour les fans du MCU, pas d'inquiétude: le rendez-vous des blockbusters calibrés (pour ne pas dire plan-plan), c'est un abonnement trimestriel. Pour les fans de Chloé Zhao, pas d'inquiétude: les longues balades naturalistes mornes avec des héroïnes au bout du rouleau reviendront.

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Quant à Chloé Zhao elle-même, plus que son Oscar, elle a acquis la liberté, à savoir la possibilité de monter, rien que sur son nom, un paquet de projets indépendants. Tout ça en slalomant à travers l'industrie d'Hollywood. Je suis persuadé que, épris de liberté qu'il était, Jack Kirby aurait apprécié cette ironie.

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