Politique / Monde

Le 11 septembre 2001, le jour où Colin Powell signait pour la démocratie

Temps de lecture : 3 min

Le ministre des Affaires étrangères américain prenait son petit-déjeuner à Lima, au Pérou, avant la signature d'une convention qui aurait dû être historique.

Colin Powell lors d'une conférence de presse, le 17 septembre 2001, à Washington D.C. | Tim Sloan / AFP
Colin Powell lors d'une conférence de presse, le 17 septembre 2001, à Washington D.C. | Tim Sloan / AFP

Colin Powell, l'ex-secrétaire d'État des États-Unis, avait accepté une invitation du président péruvien Alejandro Toledo à un petit-déjeuner au palais du gouvernement. Mais le haut responsable américain ne s'était pas rendu à Lima pour le rencontrer. Il s'était déplacé pour représenter son pays à une réunion qui devait être historique: le 11 septembre 2001, trente-quatre pays des Amériques allaient s'engager à renforcer et à défendre la démocratie.

Dans le document à signer, la «Charte démocratique interaméricaine», leurs gouvernements reconnaissaient que «les peuples des Amériques ont droit à la démocratie et [que] leurs gouvernements ont l'obligation de la promouvoir et de la défendre».

C'était une époque où la démocratie battait son plein: dans un large éventail de pays, les sondages d'opinion révélaient qu'elle était largement perçue comme le meilleur système politique. Celui des pays qui ont affronté et vaincu les despotes de l'Union soviétique, empêchant l'enracinement du communisme destructeur et inhumain que le Kremlin voulait imposer au reste du monde.

«C'est Al-Qaida»

Avant de se rendre à la réunion au cours de laquelle les dignitaires signeraient la Charte démocratique, l'ancien général Powell, qui était peut-être à l'époque l'homme politique le plus admiré des États-Unis et, pour beaucoup, l'incontournable prochain président, avait rendu une visite protocolaire au président du Pérou. Il était accompagné de cinq hauts fonctionnaires du département d'État et Toledo les avait reçus en même temps que le président du Conseil des ministres, Roberto Dañino, le ministre des Affaires étrangères et le responsable de la lutte antidrogue. Aucun des participants n'imaginait que ce matin prometteur du 11 septembre, le monde changerait d'une manière qui continue aujourd'hui encore à nous impacter tous.

Alors qu'ils se délectaient de spécialités péruviennes, l'un des assistants de Powell est entré et lui a glissé quelque chose à l'oreille en lui tendant une note. Se remémorant ce moment, Roberto Dañino, que j'ai interviewé pour cet article, m'a confié que Powell a lu le message, a froncé les sourcils et s'est contenté d'annoncer qu'un avion dont le pilote avait perdu le contrôle avait fini sa course contre un gratte-ciel de Manhattan. Les échanges ont continué jusqu'à ce que le même assistant revienne quelques minutes plus tard remettre une nouvelle note à Powell. Il en a pris connaissance et, sans perdre son calme, a fait savoir aux convives qu'un deuxième avion avait percuté un building et que tout portait à croire qu'un attentat terroriste était en cours.

«La démocratie est la meilleure arme contre le terrorisme.»
Colin Powell

«Qui est derrière cette attaque?», a demandé Dañino. «Al-Qaida, a répondu Powell du tac au tac, avant de se corriger, mais en fait, je n'en sais rien. Par ailleurs, mon expérience militaire m'a appris à réagir avec calme aux événements majeurs. Il faut attendre que le nuage de poussière se dissipe pour pouvoir distinguer les choses plus clairement.»

On lui a alors demandé s'il retournait immédiatement à Washington, laissant à l'un de ses fonctionnaires le soin de signer le document. «Pas question, a répondu Powell. Je reste et je le signe. La démocratie est la meilleure arme contre le terrorisme. La seule chose que je demanderai, c'est que le processus de signature soit accéléré afin que je puisse repartir le plus tôt possible.»

C'est bien ce qui s'est produit et, avec la signature des représentants des gouvernements du continent, à l'exception de Cuba, la Charte démocratique a été adoptée, faisant ainsi pour ces États un devoir de promouvoir et de protéger la démocratie dans tout leur hémisphère.

La pire démocratie au monde

Vingt ans plus tard, la situation a changé. Une récente enquête Ipsos menée auprès de 19.000 personnes dans vingt-cinq pays (dont l'Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Mexique et le Pérou) a indiqué que la perception de leur démocratie par les Latino-Américains est la plus négative au monde. Ce qui est encore plus troublant, c'est que 44% des Latino-Américains interrogés voudraient avoir «des dirigeants forts qui sont prêts à enfreindre les règles». La perception de la fragmentation de la société est plus répandue en Amérique latine (64%) que dans le reste du monde (56%).

Les forts clivages politiques au sein des pays d'Amérique latine se reflètent inévitablement dans la polarisation des gouvernements de la région. Il n'est donc pas surprenant qu'au cours des vingt dernières années, la Charte démocratique n'ait pas pu être appliquée dans des cas de violation aussi flagrants que ceux de Chávez et Maduro au Venezuela ou Daniel Ortega au Nicaragua.

Le 18 octobre, Colin Powell est mort à l'âge de 84 ans. Dans les nombreux bilans que les médias ont dressés de sa vie, de ses succès et de ses erreurs, le rôle qu'il a joué pour faire adopter la Charte démocratique est passé inaperçu ou presque.

Je sais que, même retraité, l'ancien général et diplomate était très préoccupé par la période de précarité démocratique que traverse le monde. Je me demande s'il est venu à l'esprit de Colin Powell qu'au train où vont les choses, il faudra peut-être appliquer aux États-Unis le document qu'il a signé il y a vingt ans à Lima.

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