Société

L'Église fabrique-t-elle des pédocriminels?

Temps de lecture : 8 min

Assurément oui. Reste à savoir comment, et la réponse se trouve davantage dans les dispositifs de domination et le tabou de la sexualité au sein de l'institution que dans l'obligation de célibat.

La réunion annuelle de la Conférence des évêques de France débute le 2 novembre 2021 à Lourdes, où ils ont une semaine pour réfléchir aux suites à donner aux révélations du rapport Sauvé sur l'ampleur de la pédocriminalité dans l'Église catholique. | Valentine Chapuis / AFP
La réunion annuelle de la Conférence des évêques de France débute le 2 novembre 2021 à Lourdes, où ils ont une semaine pour réfléchir aux suites à donner aux révélations du rapport Sauvé sur l'ampleur de la pédocriminalité dans l'Église catholique. | Valentine Chapuis / AFP

La parution du rapport de la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, présidée par Jean-Marc Sauvé) début octobre 2021 a entériné l'ampleur des violences sexuelles et viols commis au sein de l'Église durant les soixante-dix dernières années.

Depuis 1950, plus de 216.000 personnes en ont été victimes, la plupart du temps lorsqu'elles étaient mineures, par un membre du clergé (prêtre, religieux ou religieuse). Cela représente 4% des victimes d'agressions sexuelles en France sur cette période.

Selon l'enquête en population générale menée par l'Inserm pour la Ciase, 1,2% des personnes ayant fréquenté l'Église durant l'enfance ont été victimes d'attouchements, d'agressions sexuelles ou de viols. C'est davantage que dans les autres milieux fréquentés par les mineurs comme les colonies de vacances, l'école, les clubs sportifs ou artistiques, mais moins que dans le cadre familial au sein duquel 3,7% des Français ont subi une agression par un membre de leur famille avant 18 ans.

Face à ces chiffres terrifiants qui témoignent d'un phénomène massif et systémique, on peut se demander qui sont ces religieux auteurs d'actes pédocriminels. Ont-ils un profil type? Sont-ils des prédateurs qui choisissent l'Église parce qu'ils savent qu'ils vont y trouver des victimes silencieuses et silenciées pour assouvir des pulsions pédophiles préexistantes? Ou est-ce l'Église elle-même qui fabrique des pédocriminels? La réponse est loin d'être tranchée.

Une minorité d'individus marqués par cette paraphilie avant l'Église

«On peut estimer que 10% des auteurs de viols et de violences sexuelles sur mineurs au sein de l'Église ont un profil qui correspond à celui de prédateurs pédophiles», avance Florence Thibaut, professeure de psychiatrie et d'addictologie au CHU Cochin (Université de Paris) et présidente de l'International Association of Women's Mental Health, qui a participé au rapport Sauvé et a étudié les dépositions des auteurs de violences sexuelles.

Le rapport note: «Dans trois cas [sur 35, ndlr] d'agresseurs de victimes mineures (un agresseur de garçons et deux agresseurs de victimes des deux sexes), des fantasmes de pédophilie sont décrits, et dans un cas d'agresseur de victimes mineures de sexe masculin, des antécédents de paraphilie sont rapportés.»

La psychiatre explique que ceux-ci se tournent alors le plus souvent vers des métiers où ils sont au contact d'enfants au quotidien, que ce soit la prêtrise, l'Éducation nationale, le sport ou encore l'animation de colonies de vacances. Elle précise que, chez eux, «les pulsions pédophiles sont souvent apparues très tôt et que 30 à 40% d'entre eux ont eux-mêmes subi des violences sexuelles durant l'enfance».

Reste que nous parlons là d'une minorité des auteurs, comme le souligne à son tour le sociologue Josselin Tricou, coauteur de l'enquête de l'Inserm pour la Ciase et auteur de Des soutanes et des hommes – Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques (septembre 2021): «Les violences sexuelles exercées sur les enfants au sein de l'Église ne sont sans doute pas uniquement le fait de prêtres ayant des penchants pédophiles. Vu le nombre important de cas de violence, on peut en effet douter que tous les abuseurs soient marqués par cette paraphilie.»

Mais alors, l'Église forge-t-elle des pédocriminels? Assurément oui. Reste encore à savoir comment.

Le saint-célibat et l'indistinction adultes-enfants

Commençons d'abord par une idée reçue habituelle selon laquelle le célibat des prêtres serait responsable des violences sexuelles commises. Si certains prêtres ont reconnu se trouver dans un certain isolement affectif, «un isolement dans lequel ils peuvent développer un investissement affectif sur un ou une adolescente et vont confondre affection et désir sexuel», pour reprendre la professeure Florence Thibaut, le lien direct entre le célibat et le passage à l'acte pédocriminel est loin d'être établi.

On aurait en effet tort de mettre sur le même plan désirs pour une personne adulte et désirs pour une personne mineure, et ce, malgré la tendance de l'Église à confondre les deux en faisant de n'importe quel acte sexuel un péché.

Le sociologue et journaliste Frédéric Martel, auteur de Sodoma – Enquête au cœur du Vatican, l'indique ainsi dans son audition à la Ciase: «Les relations sexuelles dans l'Église −y compris homosexuelles− avec un adulte consentant sont légales, quoi qu'en pense l'Église. [...] ll en va bien sûr tout autrement des relations avec un mineur de 15 ans, des abus et agressions sexuelles et des situations avec une autorité d'une personne sur une autre, qui toutes tombent sous le coup de la loi. En d'autres termes, l'Église devrait distinguer le fait qu'on ait une sexualité avant le mariage, qu'on divorce ou qu'on soit homosexuel, mais aussi qu'un prêtre puisse avoir une maîtresse ou un amant d'une part, et, d'autre part, les abus sexuels sur des adultes ou des enfants.»

«Certaines personnes en difficulté avec leur orientation sexuelle peuvent préférer des partenaires mineurs aux partenaires majeurs, car ils leur font moins peur.»
Florence Thibaut, psychiatre

Parfois, il semble que certains prêtres abuseurs soient relativement immatures sur le plan affectif –ce qui n'est pas surprenants pour les plus âgés dans la mesure où jadis, ils rentraient au petit séminaire à 11 ans et qu'à partir de ce moment, ils n'avaient aucune éducation sexuelle et que la sexualité même y était vue comme un interdit sinon la menace de l'enfer.

Alors, Florence Thibaut explique: «Dans toute société, certaines personnes en difficulté avec leur orientation sexuelle peuvent préférer des partenaires mineurs aux partenaires majeurs, car ils leur font moins peur, mais c'est vrai dans la population générale sans spécificité et nous y sommes souvent confrontés dans nos prises en charge de criminels sexuels.» Si ceci est glaçant, sans, bien sûr, que cela puisse servir d'excuse, c'est aussi une des conséquences du tabou profond de la sexualité au sein de l'Église.

Josselin Tricou établit pour sa part un lien plus indirect entre célibat et actes de pédocriminalité commis par des prêtres: «Le célibat participe aux abus sexuels, non pas en tant que tel ou du fait de l'abstinence, mais en lien avec sa sacralisation, parce qu'il entretient l'idée chez les fidèles que le prêtre est désexualisé, échappe à la condition masculine, et serait donc incapable de passer à l'acte sexuel ou violent. Pire, si le prêtre passe à l'acte, ce lien célibat-sacralisation fait ou a fait que longtemps on lui a pardonné, parce que son célibat est vu comme un sacrifice d'une sexualité masculine jugée par ailleurs irrépressible. Ce célibat empêche aussi de parler de toute sexualité –légale ou criminelle– entre prêtres et participe ainsi à entretenir un silence coupable au sein même du clergé.»

Le célibat encourage donc, au niveau micro, la confiance presque absolue des parents envers le prêtre qu'ils accueillent comme un membre de la famille, la silenciation, et la minimisation ou l'excuse des crimes sexuels commis.

Pris isolément, le célibat des prêtres ne saurait expliquer le caractère systémique des violences sexuelles au sein de l'institution. Pour cela, il faut passer à une analyse plus macro, en allant chercher du côté des dispositifs créés à la fois par la société et par l'Église. «Les pulsions sexuelles ne relèvent pas de l'instinct incontrôlable, elles sont toujours déjà travaillées par le contexte social. Il existe donc des conditions sociales favorisant leur contrôle ou, au contraire, favorisant leurs usages aux dépens des autres», expose Josselin Tricou.

Jeux de pouvoir et de domination

Tout d'abord, quoique les prêtres soient parfois perçus comme des êtres éthérés, dégenrés, désexualisés, il n'en demeure pas moins qu'ils forment une communauté homosexuée jouissant des privilèges de la domination masculine. Josselin Tricou constate qu'elle en «exacerbe les effets délétères. On note d'ailleurs que dans l'Éducation nationale, où le pouvoir n'est pas attaché au genre, la fréquence des violences est moindre. Lorsque la présence de femmes est normalisée et effective dans une institution qui accueille des enfants, elle participe à la prévention des violences masculines.»

On commence ici à voir que les actes pédocriminels commis au sein de l'Église relèvent aussi de jeux de pouvoir et de domination. «La culture et la structure de l'Église catholique favorisent chez un certain nombre de clercs un sentiment de toute-puissance qui butte sur leur propre impuissance. Ils peuvent alors s'autoriser à se saisir du corps des autres pour imposer leur pouvoir. Ce qui se joue dans les violences sexuelles, c'est réellement une prise de pouvoir par la sexualité, qui s'accompagne souvent d'autres moyens d'imposer cette emprise», observe le sociologue.

«Pendant longtemps, la paroisse était la seule institution offrant des activités extrascolaires, culturelles et sportives, et le curé y était vu comme un notable.»
Josselin Tricou, sociologue

C'est là que l'Église construit des dispositifs bien spécifiques qui facilitent le passage à l'acte. «La sacralisation du prêtre et les sacrements dont il a le monopole sont facilement détournables pour obtenir des faveurs sexuelles. Le principe vocationnel (l'idée que le prêtre a été appelé par Dieu) accroît son emprise et il peut faire croire à sa victime qu'elle est elle-même choisie par Dieu lui-même. L'emprise charitable (l'idée que le prêtre n'exerce pas un pouvoir mais se sacrifie au service des plus petits) garantit son impunité et le déni qui entoure ses abus de pouvoir», énumère Josselin Tricou.

Et d'ajouter: «La logique paroissiale profite au prêtre. Pendant très longtemps, dans les “terres de chrétienté” comme la Bretagne ou certaines vallées alpines, la paroisse était la seule institution offrant des activités extrascolaires, culturelles et sportives, et le curé y était vu comme un notable.» Un notable souvent proche de certaines familles, qui fait l'honneur de sa présence et est parfois assimilé à un oncle d'adoption, provoquant un aveuglement des parents.

Un manque criant de prévention à combler d'urgence

Le prêtre n'a pas perdu de son emprise au fil du temps: cette emprise a simplement changé, comme l'énonce le sociologue: «Plus récemment, dans le contexte de perte d'emprise de l'Église et du clergé sur la société, sont apparues deux nouvelles logiques d'abus: la logique thérapeutique qui a bénéficié de l'appropriation du discours psychologique pour compenser la dévaluation du discours spirituel, et qui a placé certains prêtres en condition de thérapeute (à l'instar d'un psychologue); et la logique prophétique qui prodigue à certains prêtres charismatiques tout le pouvoir (à l'instar d'un gourou) au sein de communautés affinitaires et contre-culturelles qui se veulent en rupture avec la société, mais aussi avec une Église mainstream jugée tiède. Or ces communautés ont bénéficié d'un laisser-faire coupable de la part de l'institution, parce qu'elles apparaissaient dans ce contexte de déchristianisation de masse comme d'autant plus pourvoyeuses de fidèles convaincus et de vocations.»

Hier comme aujourd'hui, le sentiment d'impunité est souvent là, favorisé par le silence de l'institution et même par le secret de la confession. Ainsi, les prêtres coupables de violences sexuelles qui ont été auditionnés par la Ciase ne nient pas la responsabilité de l'Église, évoquant tant son silence que l'absence de prévention des viols et agressions sexuelles en son sein: «En l'absence de limites posées par leur propre jugement, par l'institution ecclésiale et les fidèles, certains prêtres semblent s'être sentis comme autorisés à perpétuer les mêmes gestes, ou du moins, entretenus dans une forme d'inconscience et d'inconséquence. [...] Un seul prêtre reconnaît clairement qu'au vu des éléments qu'il partageait alors avec son directeur de conscience, il était impossible à ce dernier de lui venir en aide», peut-on lire page 208.

D'autres déplorent l'absence d'éducation sexuelle (page 209): «Certains adoptent un ton assez militant en direction de l'institution. Ils appellent à faire évoluer l'éducation sexuelle délivrée au cours de la formation pour la rendre plus explicite, plus claire, moins axiologique. Pour ces prêtres, la formation devrait aider les impétrants à prendre conscience de leurs désirs affectifs et sexuels, pour mieux les exprimer aux supérieurs hiérarchiques sans crainte d'être jugés. L'Église serait ainsi rendue capable de détecter certaines attirances incompatibles avec la prêtrise.»

Alors, oui, par sa structure, son fonctionnement, les mécanismes d'emprise et de pouvoir qu'elle met en place, l'Église fabrique bel et bien des pédocriminels. C'est la raison pour laquelle il est urgent que l'institution libère la parole et mène activement des politiques de prévention.

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