Culture

«Once Upon a Time in Shaolin» du Wu-Tang Clan, un cas unique dans le business de la musique

Temps de lecture : 10 min

Pour le groupe de hip-hop, ne commercialiser qu'un seul exemplaire de leur album inédit est une manière de contester une économie liée davantage à la consommation de données qu'à une valorisation des artistes.

Le Wu-Tang Clan en 2010.| Steven Ferdman / Getty Images / AFP
Le Wu-Tang Clan en 2010.| Steven Ferdman / Getty Images / AFP

Comme si le Wu-Tang Clan n'avait pas déjà un statut mythique, presque plus proche du culte que du groupe de musique, la légende de leur septième album ne cesse de croître. Le dernier rebondissement remonte à quelques jours.

Once Upon a Time in Shaolin a été réalisé en secret par la formation new-yorkaise, de la fin des années 2000 jusqu'en 2013. Une fois révélé, on a vite compris qu'il ne s'agissait pas d'un projet comme les autres. Il n'y en aurait qu'un seul exemplaire, pressé sur un double CD. Pendant que le Clan sortait son sixième opus A Better Tomorrow au grand public, celui-ci était considéré comme une œuvre d'art. Pour ses créateurs, c'est une manière de contester une économie de la musique de plus en plus déséquilibrée, liée plus à une consommation de données qu'à une valorisation des artistes. Le producteur Cilvaringz, rappeur lié au groupe depuis la fin des années 1990, a dit s'être inspiré du principe de mécénat à la Renaissance.

Sur le plan musical, il a été annoncé pas moins de trente-et-un titres, soit plus de deux heures de hip-hop réparties sur un double album. Quant au casting, il oscille entre lourd et improbable: les neuf rappeurs de Staten Island (RZA, GZA, Ghostface Killah, Inspectah Deck, Method Man, U-God, Raekwon, Masta Killa et Cappadona), qui seraient accompagnés par des groupes affiliés au Wu-Tang Clan (Sunz of Men, Killarmy, Gravediggaz) et leur camarade de longue date Redman, mais aussi des joueurs du FC Barcelone, l'actrice Carice van Houten (Melisandre dans la série Game of Thrones) ou une chanteuse sous pseudo qui serait en fait... Cher.

Le double album Once Upon a Time in Shaolin présenté dans un coffret en argent serti de pierres précieuses. | Capture d'écran Chris Burns via YouTube

Le magazine Forbes a eu l'opportunité dès 2014 de rencontrer Cilvaringz et d'avoir accès à cinquante-et-une secondes de l'un des titres, que l'on peut entendre dans une courte vidéo. Avant sa mise en vente en 2015, quelque 150 privilégiés ont également pu entendre treize minutes de l'album lors d'une exposition dans le Queens à New York. Évidemment, ils n'ont rien pu enregistrer, mais ce qu'ils ont pu écouter rappellerait la puissance sombre et sophistiquée de l'âge d'or du Wu-Tang Clan.

L'œuvre a été présentée tel un objet de luxe, dans un coffret en argent serti de pierres précieuses, avec beau livret en cuir, contrat bilatéral, et certificat d'authenticité scellé à la cire. Mais la particularité de Once Upon a Time in Shaolin ne s'arrête pas là: il ne doit pas être distribué dans le commerce avant quatre-vingt-huit ans, soit au minimum en 2103. À moins que l'acheteur ne décide de le diffuser gratuitement, impossible donc que vous comme moi puissions l'entendre avant notre mort. Il demeurera un objet privé.

Trois proprios en six ans

La vente aux enchères avait fait grand bruit en 2015, puisque c'est le très controversé Martin Shkreli, patron de fonds d'investissement dans le domaine pharmaceutique, qui l'a acquis pour une somme qu'on estime à hauteur de 2 millions de dollars –une vente que regrette RZA aujourd'hui. Il aurait envisagé, d'après Vice, de le détruire ou de mettre en place des écoutes privées dans un endroit reculé. Surtout, il a diffusé quelques extraits en ligne à la suite de la victoire de Trump en 2016, et l'a mis en vente sur eBay l'année d'après. Il n'a pas pu aller au bout de sa transaction, puisqu'il a été arrêté pour fraude (pour ses autres activités financières), mais son livestream a pu être enregistré par un internaute. Après sa condamnation en 2018, l'État américain a saisi l'œuvre, et le département de la Justice l'a remise en vente et trouvé un nouvel acquéreur cet été.

Mi-octobre, on a appris que PleasrDAO, une coopérative qui a fait fortune en moins d'un an sur le marché des ventes de jetons non fongible (NFT), s'est adjugé Once Upon a Time in Shaolin pour une somme estimée à 4 millions de dollars. Logiquement, les soixante-quatorze membres de l'organisation ont voulu faire le lien avec leur activité: les NFT, comparables à des certificats d'authenticité pour un fichier numérique, qui ont trouvé un écho grandissant dans l'industrie de la musique en 2021. Ainsi a été créé un NFT qui sert d'acte de propriété de l'album physique, qui appartient donc à tous les associés.

Pour autant, les responsables de PleasrDAO ont bien l'intention de trouver un moyen de faire écouter l'album au public. Comment? Selon le New York Times, le collectif réfléchit «à des soirées d'écoute ou des expositions façon galerie, ou même d'étendre la propriété de l'album aux fans, même si la façon dont ça pourrait fonctionner reste en suspens. Il n'y a probablement pas d'exemple comparable à Once Upon a Time pour jauger son prix, et le contrat de vente signifiait que tout acheteur devrait respecter les termes complexes qui couvrent ses droits de propriété intellectuelle.» Ces critères auraient d'ailleurs refroidi certains gros acheteurs potentiels.

En attendant de trouver un accord avec le Wu-Tang Clan, PleasrDAO fait face à des limites juridiques. Comme le résume le site Tech Crunch, «quand une œuvre est créée et mise aux enchères sur un marché de NFT, le droit d'auteur fonctionne presque exactement comme dans un scénario en personne, où le droit d'auteur est conservé par l'artiste. Mais le manque d'une infrastructure en commerce de copyrights qui respecte le droit international rend l'échange de droits d'auteur en NFT impossible sur les plateformes actuelles. Donc à moins qu'un accord extérieur soit trouvé entre l'artiste et l'acheteur, le lot de copyrights liés à un NFT appartient toujours à l'artiste original. L'acquéreur d'un NFT ne possède rien de plus qu'une empreinte unique sur la blockchain (un registre partagé et immuable) avec une trace de la transaction et un hyperlien vers un fichier de l'œuvre.»

Ce que confirme Pianity, plateforme française de NFT musicaux: «D'une manière générale, les NFT sont comme des toiles blanches que les artistes peuvent investir comme ils le souhaitent. Un artiste peut choisir d'attacher certains droits à son NFT, céder ses royalties, ou alors ne vendre qu'une reproduction de son œuvre. (...) Les fans et collectionneurs achètent une reproduction de l'œuvre, comme on collectionnait des vinyles et CD. Ce n'est pas parce qu'on détient le vinyle d'un artiste que l'on peut en faire un usage commercial, et il en va de même pour les NFT chez nous.»

Une situation paradoxale

En général, les exemplaires d'œuvres musicales qui se vendent pour des dizaines ou centaines de milliers de dollars mélangent à la fois rareté et importance culturelle: premiers enregistrements d'un artiste, copies numérotées d'un album culte, version alternative, objet promotionnel... (les Beatles sont évidemment partout sur ce marché).

De ce que j'ai pu trouver, on est là face à un cas inédit: une copie unique d'une œuvre dont on ignore quasiment tout le contenu et qui ne doit pas être commercialisée avant quasiment un siècle. Pas étonnant qu'il attire les spéculateurs: l'objet et son potentiel ont presque plus d'importance que son contenu. Le comble, c'est que si l'ambition du Wu-Tang Clan n'est pas financière, mais bien d'affirmer un propos sur la place de l'art et de l'artiste dans un modèle de production de masse, difficile de croire que les acquéreurs qui ont déboursé des millions vont accepter de garder l'album jusqu'au XXIIe siècle sans chercher à l'exploiter.

Ce cas est inédit: une copie unique d'une œuvre dont on ignore quasiment tout le contenu et qui ne doit pas être commercialisée avant un siècle.

Dans un avenir plus ou moins long, et selon l'évolution de la législation sur les titres de propriété numériques et les droits d'auteur, PleasrDAO ou d'éventuels futurs acquéreurs pourraient-ils morceler la version numérique de Once Upon a Time in Shaolin et revendre plein de petits extraits à des centaines d'acheteurs? Il n'y aurait ainsi pas de commercialisation de masse, mais un moyen de se faire une énorme marge. Et si on pousse encore plus loin, puisqu'on ignore le contenu des trente-et-une pistes, comment être sûr qu'on gagne accès à la musique de l'album et non à une contrefaçon? Par ailleurs, l'idée même de la diffusion en contexte privé comporte des risques. Déjà, que des personnes sur place capturent le son et le rediffusent en qualité médiocre sur internet, et surtout, que cette approche nuise à l'image de l'œuvre et de ses créateurs.

Le groupe new-yorkais cultive un côté fédérateur, familial avec ses fans depuis bientôt trente ans (et ODB n'a-t-il pas scandé «Wu-Tang is for the children» lors des Grammy Awards en 1998?).

Leur musique se destine à un public large. Difficile de croire qu'elle puisse être réservée à quelques privilégiés, plus présents pour leur statut social que pour leur passion du hip-hop. (En comparaison, on peut citer la démarche du rappeur Yasiin Bey (ex-Mos Def), qui a lancé fin 2019 son album Negus via une installation au Brooklyn Museum, une démarche artistique enrobée dans un certain élitisme loin de la rue.)

L'objet privé, la musique libre

Plus le temps avance, plus on peut se demander si le Wu-Tang Clan n'a pas été dépassé par son concept. Pour le coup, la bande à RZA aurait pu s'inspirer d'un des très rares autres cas d'une œuvre musicale unique: Musique pour Supermarché, album signé Jean-Michel Jarre en 1983. L'idée est partie d'amis artistes, qui voulaient faire une exposition de peintures et sculptures autour du thème des supermarchés et ont proposé au musicien électronique de composer une musique de fond. De là est née l'idée de traiter cette bande son comme une peinture, un seul exemplaire qui serait vendu aux enchères comme les autres œuvres présentées (une démarche à contrepied du principe des supermarchés, symbole de la production et de la consommation de masse).

L'opus d'une trentaine de minutes, diffusé en juin 1983 pendant l'exposition Orrimbe dans la galerie Jean-Claude Riedel à Paris, n'a eu le droit qu'à deux pressages sur vinyle (le premier étant raté, il a été brisé). La matrice utilisée et les masters ont ensuite été détruits sous le regard d'un huissier de justice. Mais Jarre a voulu aussi faire de Musique pour Supermarché une œuvre visuelle. Comme il l'a résumé à l'époque dans une interview pour MTV: «La pochette était une série de Polaroïds qui montraient tout le processus de l'enregistrement, où j'ai écrit la musique, le mix, et des responsables qui vérifiaient qu'il n'y avait bien qu'une copie qui serait faite. (…) Au bout, il y avait un espace vide, et pendant les enchères, j'ai pris en photo le propriétaire, et j'ai mis le Polaroïd à la fin, et ça terminait l'histoire.»

Plus le temps avance, plus on peut se demander si le Wu-Tang Clan n'a pas été dépassé par son concept.

La personne qui a acheté l'unique exemplaire, un certain M. Gerard, avait un attachement particulier avec la musique de Jarre: un accident de voiture l'a laissé inconscient quelques minutes et quand il s'est réveillé, il a entendu dans l'autoradio le morceau «Souvenir de Chine», tiré de l'album live Les Concerts en Chine sorti en 1982. Un an plus tard, le 6 juillet, il a donc déboursé 69.000 francs (soit environ 10.500 euros) pour acquérir cet objet très symbolique pour lui, avant que le matériel de production ne soit brûlé au chalumeau.

Mais la musique, elle, n'était pas vouée à restée cachée du public: après la vente, Jean-Michel Jarre est apparu à l'antenne de RTL pour une écoute unique de Musique pour Supermarché et a invité les auditeurs à enregistrer la captation d'un simple «Piratez-moi!». L'émission s'est donc retrouvée sur des bootlegs dont on trouve encore facilement la trace sur YouTube.

L'idée était de faire une «œuvre d'art» en réaction à la distribution des albums de musique dans les supermarchés tels de banals biens de consommation, pas d'en faire un objet de luxe dont le contenu serait totalement secret. Faire ça en 1983 était clairement avant-gardiste et montre l'ouverture d'esprit de Jarre quant à la circulation libre de la musique.

Logiquement, les maisons de disques n'ont pas été très contentes de cette initiative d'un artiste très populaire et ont même écrit à Jarre pour s'en plaindre: pas de distribution en masse, mais le public a quand même pu y avoir accès, un cauchemar pour les puissants intermédiaires de l'industrie musicale. (Ceci étant, il a été assez malin pour réutiliser certaines parties de ce projet dans ses futurs albums.) Comme l'a résumé Jean-Michel Jarre à Noisey en 2015, «rien n’était politiquement correct dans ce projet. Le but était de dire “on va droit dans le mur”, et l’avenir nous a plutôt donné raison.»

L'effet serait-il le même aujourd'hui? Jamis Johnson, un des fondateurs de PleasrDAO a affirmé à la suite de l'achat de Once Upon a Time in Shaolin que «l'album à la base était une sorte de protestation contre les intermédiaires en quête de rente, les gens qui prennent une part sur le dos des artistes. Le crypto partage largement la même philosophie.» Sauf que justement, on peut se demander si l'œuvre n'est pas vouée à être détenue par des intermédiaires, des propriétaires minoritaires qui vont chercher à tirer profit d'un objet dont ils ignorent presque tout sauf la valeur financière. Car une fois que la musique sera divulguée, (j'ai du mal à croire qu'elle ne le sera pas au cours des quatre-vingt-deux prochaines années, étant donné que le coffret change déjà régulièrement de main) est-ce que la copie unique sera aussi rentable?

L'album va forcément perdre un peu de sa mystique une fois qu'on aura entendu ses morceaux. Il peut aussi en retrouver s'il rencontre un succès critique et populaire. Mais peut-être ces questions sont-elles superflues, car les réponses viendront sans doute trop tard. RZA en avait conscience dès 2014 dans Forbes: «Il y aura un moment où on ne pourra plus tourner, et c'est l'évolution naturelle de l'homme. Et pourtant, cet album privatisé-là, je pense, l'idée que nous avons, sera quelque chose qui nous dépassera tous.»

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