Politique

Abaisser le droit de vote à 16 ans favoriserait surtout les extrêmes

Temps de lecture : 4 min

L'affaire semblait entendue: être jeune, c'est être de gauche. Une estimation bien hasardeuse, qui ne correspond plus à la réalité.

Un électeur vote pour le second tour des élections régionales françaises, au Touquet, le 27 juin 2021. | Ludovic Marin / AFP
Un électeur vote pour le second tour des élections régionales françaises, au Touquet, le 27 juin 2021. | Ludovic Marin / AFP

«Nous ferons de la lutte contre l'abstention un combat quotidien. Nous abaisserons l'âge du droit de vote à 16 ans. Pourquoi exclure de la vie démocratique ceux qui sont les plus concernés par des décisions prises aujourd'hui, mais qui pèseront demain?»

En meeting à Lille le 23 octobre dernier, Anne Hidalgo se rangeait du côté de l'une des mesures qui fait le plus consensus à gauche: le droit de voter à partir de 16 ans. Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et, par le passé, Philippe Poutou, se sont aussi dits prêts à soutenir cette mesure. «Les acteurs favorables à cette idée ne sont pas à n'importe quelle distance du pouvoir, explique Céline Braconnier, professeure de sciences politiques spécialiste de la participation électorale. Ils sont rarement au cœur du pouvoir, ce sont souvent ceux qui ont intérêt à ce que les choses changent.»

Malgré tout, même au sein de la majorité présidentielle, des voix s'élèvent en faveur de cette mesure. Une proposition de loi sur le droit de vote et le permis de conduire à 16 ans a ainsi été déposée, le 24 octobre, par le député de l'Indre François Jolivet, rattaché au groupe LREM, mais encarté au parti politique d'Édouard Philippe, Horizons.

Face au YouTubeur Hugo Travers, Emmanuel Macron avait lâché, en 2019, ne pas s'opposer à cette mesure… seulement si la jeunesse allait voter massivement aux européennes et aux municipales. «Si vous me saturez tous les compteurs de vote aux européennes, aux municipales, aux départementales, aux régionales en allant voter massivement, là, je serai obligé de dire “regardez les jeunes de 18-25 ans, ils ont une conscience politique aiguë, ils vont à tous les votes, allez-y”», avait répondu le chef d'État. Raté. Aux régionales de juin 2021, Ipsos a estimé que 87% des 18-24 ans s'étaient abstenus. Pas sûr que cela suffise à «saturer tous les compteurs de vote».

Des voix pour la gauche?

«Si on n'est pas communiste à 20 ans, c'est qu'on n'a pas de cœur. Si on l'est toujours à 40 ans, c'est qu'on n'a pas de tête.» Cette formule célèbre n'est peut-être plus autant d'actualité qu'elle ne l'a été. L'idée que l'on se fait d'une jeunesse à gauche, puis déviant vers la droite avec l'âge, un peu à l'image de certains soixante-huitards, pourrait être de moins en moins vraie. Si on se réfère à un sondage de l'Institut Ipsos pour France Inter, publié début octobre et réalisé à partir d'un panel représentatif, mais restreint, de 500 jeunes de 18 à 29 ans, les figures de gauche ne sont pas nécessairement celles qui ont le plus la cote.

À la question: «Pour chacun des candidats déclarés ou potentiels suivants à l'élection présidentielle de 2022, pouvez-vous dire, sur cette échelle de 0 à 10, si, selon vous, il sera capable de répondre aux attentes et aux aspirations de votre génération?», le quinté dans l'ordre est Emmanuel Macron, Xavier Bertrand, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Yannick Jadot.

«Penser que les jeunes vont voter à gauche et voir la jeunesse comme une catégorie homogène, ce sont
des idées surfaites.»
Bernard Fournier, politologue

Ce résultat ne démontre pas un attrait éclatant de la gauche auprès des 18-29 ans. Rien de bien surprenant pour Bernard Fournier, politologue à la Haute École de la Province de Liège: «Penser que les jeunes vont voter à gauche et voir la jeunesse comme une catégorie homogène, ce sont des idées surfaites. Beaucoup de jeunes étaient contre le mariage pour tous ou même, en 1968, dans les manifs de soutien à De Gaulle.»

Le chercheur estime donc que penser que la gauche française soutient la mesure par simple calcul électoral est assez «hasardeux». «Les jeunes votent plus à gauche que le reste de la population, rappelle Céline Braconnier. Mais il est clair que, de façon générale, les électeurs, jeunes ou pas, n'ont plus des contours aussi nets aujourd'hui qu'il y a vingt ans.»

Un rempart contre l'abstention… et un vivier pour les extrêmes?

Le vote des 16-18 ans pourrait bien arranger d'autres bords politiques. «Ce qu'on voit, c'est une tendance assez générale dans la population à aller vers des extrêmes», estime Bernard Fournier, s'appuyant, notamment, sur des études réalisées en Autriche, où les 16-18 ans votent depuis 2007. «Une grosse proportion de jeunes votent en ce sens. Donc on peut penser qu'une telle mesure pourrait favoriser Zemmour et Mélenchon.» Une enquête Opinionway réalisée après le premier tour de la dernière présidentielle estimait ainsi que 25,7% des 18-34 ans avaient voté pour Marine Le Pen, et 24,6% pour Jean-Luc Mélenchon.

Bernard Fournier a un argument massue pour légitimer l'abaissement de la majorité électorale: «Dans la balance démographique des pays développés, il y a de plus en plus de personnes âgées et de moins en moins de jeunes. Ça permettrait de balancer le rapport entre les aînés et la jeunesse. Je pense que c'est un argument de poids. Et puis, ça demanderait aussi aux politiques de s'intéresser à cette catégorie d'âge et de se pencher davantage sur leurs problèmes.»

L'autre argument récurrent en faveur de cette mesure est qu'elle permettrait de lutter efficacement contre l'abstention grandissante. Mais ce lien de cause à effet n'a rien d'automatique. Céline Braconnier estime qu'il s'illustrerait uniquement si cette mesure n'était pas isolée: «Si on se contente d'abaisser l'âge, sans interroger le rôle de l'école, on risque de ne faire qu'augmenter l'abstention. Il faut que l'école forme les élèves sur les enjeux électoraux et le fonctionnement démocratique, pour accompagner ces premières expériences électorales.»

Abaisser l'âge de la majorité électorale est d'autant plus important que la professeure de sciences politiques explique qu'il est plus facile d'aller voter de 16 à 18 ans, un âge auquel on habite bien souvent chez ses parents, qu'après 18 ans, où l'éparpillement géographique de la jeunesse pose des problèmes d'inscription sur les listes électorales.

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«Les niveaux d'abstention [chez les jeunes] sont élevés, mais ce n'est pas un problème de rupture avec le vote, poursuit Céline Braconnier. Le problème se situe davantage dans le fait de ne le faire qu'une fois de temps en temps, surtout pour les présidentielles.» D'ailleurs, toujours selon le sondage Ipsos réalisé pour France Inter au début du mois d'octobre, 87% des jeunes sondés se disent certains ou avoir de grandes chances d'aller voter. Et si, comme lors de la dernière élection présidentielle américaine, l'abstention rampante et générale de ces dernières années débouchait sur un record de participation?

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