Politique / Monde

Joe Manchin, le Démocrate qui voulait détruire Biden

Temps de lecture : 4 min

Du fait de l'étroite majorité démocrate au Congrès, le «baron du charbon» dispose d'un pouvoir de nuisance considérable. Et n'hésite pas à s'en servir pour contrecarrer les plans de Joe Biden.

Le sénateur Joe Manchin, au Capitole, le 1er novembre 2021, à Washington D.C. | Chip Somodevilla / Getty Images / AFP
Le sénateur Joe Manchin, au Capitole, le 1er novembre 2021, à Washington D.C. | Chip Somodevilla / Getty Images / AFP

Joe Manchin est-il le nouveau président américain? Non, il n'y a pas eu de coup d'État aux États-Unis. Joe Biden occupe toujours la Maison-Blanche tandis que Donald Trump se repose dans son palace de Mar-a-Lago en Floride. Le Capitole n'a pas été souillé une seconde fois par des fanatiques et les adeptes de la secte QAnon se font plus discrets depuis que leur prophétie ridicule s'est heurtée de multiples fois à la réalité.

L'homme dont nous allons parler aujourd'hui n'éprouve pas le besoin d'être au centre de l'attention médiatique et n'a pas pour ambition de s'installer dans le Bureau ovale. J'avais dressé son portait en mai dernier, mais le titre de l'article «Joe Manchin, l'épine dans le pied de Joe Biden», policé et modéré, n'était pas suffisamment réaliste. Une épine ne blesse que superficiellement lorsque l'on marche dessus. La métaphore adéquate serait probablement celle du couteau sous la gorge ou de la prise d'otages. Manchin, sénateur démocrate conservateur, mène la danse au Congrès et décide du sort des Américains et de la présidence Biden. L'homme le plus puissant de Washington est prêt à crucifier ses concitoyens et mettre son président en danger dans le seul et unique but de servir ses intérêts personnels.

L'argent au détriment des gens

Élu depuis plusieurs années d'un État pro-Trump au passé minier, la Virginie-Occidentale, Joe Manchin est l'un des derniers exemplaires de Démocrate conservateur. Surnommé le «baron du charbon» par ses opposants, il tire une partie de sa fortune, estimée à plusieurs millions de dollars, d'Enersystems Inc., une compagnie charbonnière qu'il a fondée à la fin des années 1980, aujourd'hui aux mains de son fils.

Proche des grandes organisations patronales américaines et des plus fortunés, il a depuis longtemps délaissé la défense des intérêts des habitants de son État. Astreint à satisfaire les demandes des lobbys qui financent ses campagnes, comme l'industrie des énergies fossiles, il a passé les six derniers mois à dépecer le «Build Back Better Act» –un plan d'investissements infrastructures, social et climat, considéré un temps comme le petit cousin du New Deal– du président Biden.

Les Démocrates ayant une majorité étroite au Congrès et notamment un sénat à 50/50, le vote de Joe Manchin est crucial et lui offre un pouvoir de nuisance considérable. Très impopulaire de par ses prises de positions, le sénateur se justifie en invoquant régulièrement la «nécessaire rigueur budgétaire» et le particularisme de son État. Arguments qui semblent plutôt n'être qu'une façade servant à masquer ses multiples conflits d'intérêts.

Une vice-présidente nommée Sinema

Dans cette entreprise de destruction du programme du président, Joe Manchin n'est pas seul. Il est épaulé par la sénatrice démocrate d'Arizona Kyrsten Sinema. Auparavant militante progressiste, élue grâce à ce positionnement politique, elle renie depuis son passé pour embrasser les vues de ses généreux donateurs dont un certain nombre est issu de l'industrie pharmaceutique.

Kyrsten Sinema, à Washington D.C., le 19 octobre 2021. | Canne Lamkey / AFP

Ainsi, elle est devenue l'opposante numéro 1 aux propositions visant à encadrer le prix de certains médicaments et étendre le programme social Medicare incluses dans le plan Biden. Tout comme Manchin, elle semble très attentive aux conseils du grand patronat américain et s'est opposée aussi à toute hausse d'impôt sur les sociétés et les hauts revenus pour financer les investissements du «Build Back Better Act». Elle qui dénonçait vigoureusement les cadeaux fiscaux votés lors de la présidence Trump par la majorité républicaine, refuse aujourd'hui de voter leur annulation.

Sinema est énigmatique et erre en silence dans les couloirs du Capitole ces derniers mois. Elle n'accorde aucune interview aux journalistes et lorsque des militants l'interpellent dans sa circonscription, elle les ignore et dénonce, par le biais d'un communiqué, des méthodes de harcèlement. Moins puissante et virulente que Manchin, ce rôle imaginaire de nouvelle vice-présidente lui va comme un gant. Et ceux qui veulent lire dans le mot vice autre chose que «second» seront pardonnés.

Une majorité démocrate au bord de l'implosion

«Le problème n'est pas avec le président, le problème est avec des membres du Congrès qui, bien qu'en très petit nombre, pensent qu'ils ont le droit de choisir ce que le reste du Congrès devrait faire.» Cette déclaration fracassante du mercredi 27 octobre est signée Bernie Sanders, excédé par le comportement de Joe Manchin et Kyrsten Sinema.

Après plusieurs mois éreintants de négociations, le sénateur socialiste du Vermont s'est lâché et a exprimé tout haut ce qu'une majorité d'élus démocrates pensent tout bas. Pour réussir à conclure un accord sur le plan d'infrastructures social et climat issu du programme de Joe Biden, l'aile gauche du parti a accepté à plusieurs reprises de renoncer à certains dispositifs pour réduire la facture totale du projet à 2.000 milliards de dollars sur dix ans au lieu des 3.500 initialement prévus.

Exit le Clean Energy Program, les deux années de collège communautaire gratuites, la réforme fiscale sur les sociétés ou encore la pérennisation des allocations familiales. Insuffisant pour le dissident en chef Joe Manchin, qui a aussi exprimé son opposition à la création de congés payés parentaux et familiaux ainsi qu'à la mise en œuvre d'un impôt sur la fortune des milliardaires, obligeant ainsi les élus progressistes à avaler une nouvelle fois des couleuvres.

Amputé de toute part par les exigences de Manchin et Sinema, le «Build Back Better Act» de Joe Biden n'aura pas l'allure promise lors de la campagne électorale –montant final, 1.750 milliards de dollars– ce qui pourrait coûter des voix aux Démocrates lors des élections de mi-mandat en 2022. Mais, malgré cela, il sera, une fois adopté, considéré comme l'un des programmes les plus marquants des dernières décennies. Cet épisode aura surtout mis en lumière la faiblesse de la démocratie américaine et l'immense influence des intérêts privés dans le jeu politique.

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