Sports

Nadal, un champion en tocs

Yannick Cochennec, mis à jour le 23.05.2010 à 16 h 45

Les joueurs de tennis ont toujours eu des tics et manies, mais Nadal est un recordman en la matière.

Alors que débute Roland-Garros, nous connaissons déjà le futur vainqueur du tournoi. Il s'agit, bien sûr, de Rafael Nadal qui, dans deux semaines, remportera les Internationaux de France pour la cinquième fois de sa carrière. Enfin... sauf blessure ou tremblement de terre (battue).

Au seuil de cette quinzaine, le seul suspense est, en effet, de savoir combien de sets l'Espagnol lâchera en route. En un mois, Nadal vient de réduire la concurrence au silence et en poussière (rouge) en remportant consécutivement les tournois de Monte-Carlo, Rome et Madrid. Jamais jusque-là dans l'histoire, un champion n'avait gagné en succession les trois plus grosses épreuves préparatoires à Roland-Garros. Voilà qui vous pose un favori...

Malgré ces résultats prodigieux, Rafael Nadal, modeste parmi les modestes, refuse de jouer les fiers-à-bras et ne s'estime pas mieux placé que d'autres, à commencer par Roger Federer, le tenant du titre, qu'il vient pourtant de dominer à Madrid. Son inquiétude n'est pas feinte. Elle irrigue sa manière de jouer. Observez-le attentivement lors des jours suivants et vous verrez à quel point le Majorquin, dévoré par l'anxiété, se retrouve au cœur d'un petit théâtre nerveux et d'une drôle de chanson de gestes. Au repos ou en action, le n°2 mondial accumule, en effet, les rituels à la lisière de la superstition, piégé entre manies et tics.

Contrôler les évènements

Selon Françoise Askevis-Leherpeux (La superstition, collection Que sais-je ?), «la superstition s'avère un moyen de réduire l'angoisse résultat soit d'un sentiment d'impuissance, soit d'un état d'incertitude. En donnant à l'homme l'illusion de contrôler les événements de sa vie, elle lui permettrait de s'adapter à son environnement physique et social.» La répétition de certains gestes, le choix des tenues et des douches (qui font gagner), les objets porte-bonheur, tout s'organise jusque dans les moindres détails pour nombre de joueurs de tennis, sport stressant par excellence.

L'Allemand Nicolas Kiefer est ainsi connu pour toucher, entre chaque point, l'angle des lignes avec le bout de sa raquette. Richard Gasquet adore rejouer avec une balle avec laquelle il vient de gagner un point. Dans le passé, Conchita Martinez, sacrée à Wimbledon en 1994, avait également ce souci de la balle magique si bien qu'un jour l'une de ses adversaires, la Suissesse Patty Schnyder, usa de sadisme en mettant ostensiblement dans sa poche la balle qui venait de faire le bonheur de l'Espagnole. La poignée de main tourna à l'aigre avant un crêpage de chignon dans les vestiaires. Goran Ivanisevic réclamait également de façon systématique au ramasseur la balle avec laquelle il venait de réussir un ace. Eviter de marcher sur la moindre ligne est un autre cérémonial bien identifié du circuit professionnel.

 

Nadal se caractérise davantage par des tics dont quelques glorieux aînés n'étaient pas dépourvus non plus. Tout au long de sa carrière, Ivan Lendl s'est consciencieusement arraché les cils à chaque fois que la tension apparaissait. Avant de servir, John McEnroe pinçait systématiquement le bout de sa chemise avec ses doigts. Boris Becker faisait des bâillements de carpe. Pete Sampras a passé sa vie de champion à replacer les cordes de sa raquette qui n'avaient sans doute pas bougé. Quant à Mary Pierce, elle a excédé bien des publics en triturant sa natte pour se recoiffer avant de servir. Mais Nadal est une sorte de recordman en la matière.

Ses tics ont même l'apparence de tocs, c'est-à-dire de troubles obsessionnels compulsifs. Egalement répétitif, le toc est plus complexe que le tic dans la mesure où la personne est consciente qu'elle fait quelque chose qu'elle n'a pas à faire, mais qu'elle le fait quand même pour se sentir rassuré et libéré.

Lorsqu'il est sur sa chaise au changement de côté, Nadal commence ainsi toujours par s'essuyer le visage puis les deux bras dans le même ordre et avec une grande délicatesse: le gauche d'abord, le droit ensuite. Ce que Mélanie Maillard, psychologue à la Fédération Française de Tennis, appelait «un retour à soi» dans les colonnes de Tennis Magazine. «Cette douceur s'oppose complètement à la force, voire à la violence du point qu'il vient de déployer pour gagner le point», analysait-elle. S'ensuit le cérémonial des bouteilles, toujours lors du changement de côté. Il s'empare de sa bouteille qu'il a systématiquement placée au même endroit, bien au centre entre ses pieds. Avec lenteur, il enlève ensuite le bouchon puis il boit, toujours avec la même précaution, avant de revisser le bouchon toujours au ralenti. Après, il la pose là où il la laisse toujours.

«Gros cul»

Parmi les autres cérémoniaux nadaliens, il y a, bien sûr, ce sprint vers le fond du court lorsque le tirage au sort a été réalisé par l'arbitre au filet. Et vous remarquerez que l'Espagnol est toujours le dernier à se présenter à ce tirage au sort, faisant lanterner le juge de chaise et son adversaire condamnés à la regarder préparer ses affaires. Le tirage méticuleux et multiplié de ses chaussettes est un autre gimmick caractéristique. Celui, moins élégant, de son fond de short en est un autre. Il peut répéter ce geste jusqu'à environ 80 fois par set. «C'est parce que j'ai un gros cul», a-t-il rigolé un jour. Cette chorégraphie est tantôt consciente et inconsciente. Serviette et bouteille sont là effectivement, il l'a reconnu, pour un recentrage sur sa propre personne.

Comme une remise en ordre. Cette remise en ordre si chère à Andre Agassi qui ne pouvait pas engager un échange si tous les ramasseurs de balle n'étaient pas exactement à leur place. Dans le cas contraire, il faisait la police et la circulation. Ou à Maria Sharapova qui, avant de servir, replace instinctivement ses cheveux derrière ses oreilles même si pas un poil ne dépasse. Daniel Begel, un psychologue américain, a d'ailleurs remarqué que les joueurs, élevés très jeunes à la dialectique du «killer instinct», développent souvent des tics.

La peur est sous-jacente, on l'a dit, à ces étranges pratiques qui rassurent. Ce trac que chacun tente de combattre à sa manière quitte parfois à sortir des rails de sa routine lorsque l'appréhension se meut en angoisse. La mésaventure arrivée à Catherine Tanvier, l'ancienne n°1 du tennis français que l'on peut apercevoir dans le dernier film de Jean-Luc Godard, fut édifiante. Alors qu'elle devait affronter Martina Navratilova sur le central de Roland-Garros, celle que l'on surnommait la Borgette en raison de sa blondeur suédoise a soudain abandonné ses us et coutumes qui ne suffisaient plus à calmer ses terreurs intérieures. Tétanisée à l'idée d'affronter une telle adversaire et la foule parisienne, elle décida d'entrer sur le court... avec des boules Quies dans les oreilles pour ne pas entendre les spectateurs. Comme sourde, elle joua ainsi la partie sans pouvoir se référer au bruit de la balle. Résultat des courses: une défaite 6/0, 6/0. Non seulement elle n'avait rien entendu, mais elle n'avait rien vu non plus.

Une mauvaise recette à appliquer pour les adversaires de Nadal à Roland-Garros qui craindraient de «dérouiller» sur le central. Garder ses petites habitudes et manies. Ne pas tenter le diable. De toute façon, ils perdront. C'est mathéma... tic!

Yannick Cochennec

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Photo: Rafael Nadal à Roland-Garros en 2009, REUTERS/Charles Platiau

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