Médias / Culture

«The Many Saints of Newark», le film qui donne envie de revoir «Les Soprano»

Temps de lecture : 8 min

Bien que s'adressant principalement aux fans de la série, ce prequel parvient à séduire par son histoire propre.

Le Tony adolescent est interprété par le fils de James Gandolfini, Michael Gandolfini, 22 ans. | Warner Bros. Pictures via YouTube
Le Tony adolescent est interprété par le fils de James Gandolfini, Michael Gandolfini, 22 ans. | Warner Bros. Pictures via YouTube

Si, comme moi, vous faites partie de ceux qui ont regardé Les Soprano lors de sa première diffusion, vous vous souvenez sans doute de l'endroit où vous vous trouviez lorsque vous avez vu l'épisode final de la série en 2007. Personnellement, j'étais à un séminaire d'entreprise avec l'équipe de Slate.com dans les monts Catskills, à la Mohonk Mountain House, où la diffusion du dernier épisode était considérée être un événement assez important pour que le personnel de l'hôtel nous apporte une grande télé afin que nous puissions tous le regarder ensemble après notre dîner du dimanche soir. Lorsque, dans la toute dernière scène, Tony Soprano et sa famille se retrouvent dans un restaurant, où l'on sent qu'il est peut-être sur le point de se faire tuer (ou pas)… et que l'écran devient soudainement noir, nous nous sommes mis à penser à une panne. Après tout, nous étions dans un ancien centre Quaker au beau milieu des montagnes… il était tout à fait possible que la réception télé laisse à désirer.

Lorsque la chanson «Don't Stop Believin'» a fini par céder la place au générique, il y a eu un cri d'indignation général, suivi par une heure ou presque de débats pour savoir si cette fin abrupte était un incident technique ou –comme cela s'est avéré– un choix délibéré de la part de David Chase, le créateur de la série, dans le but de frustrer les spectateurs. Vu que c'était avant que les réseaux sociaux ne deviennent le phénomène qu'ils sont aujourd'hui (il fallut encore attendre un an pour que Facebook remplace Myspace au titre de plateforme la plus utilisée), il était encore possible de discuter de quelque chose autour d'un verre sans que quelqu'un ne se rue immédiatement sur internet pour vérifier.

Je me souviens avoir mis un certain temps pour me convaincre que cette fin abrupte avait été une manœuvre intentionnelle de la part de Chase. Lorsqu'il est devenu clair, en lisant la presse le lendemain, que c'était bien le cas, je me souviens avoir été frappée par l'audace de cette fin qui refusait tout simplement de dire ce qui était arrivé à Tony. Est-ce qu'il était mort? Si c'était le cas, qui l'avait tué et qu'était-il arrivé ensuite aux autres membres de la famille Soprano? En donnant à sa série une fin d'une telle ambigüité, David Chase s'assurait que les spectateurs n'en aient jamais vraiment fini avec les Soprano. Ni avec Les Soprano.

Tony n'est pas le personnage principal

Quatorze ans après, la manière dont Chase a fait finir sa série ressemble à un somptueux fuck you adressé à un public aussi accro à la vie des gangsters que le Tony incarné par James Gandolfini l'était au pouvoir, à l'argent et à la violence. En raison de la nature presque agressivement avant-gardiste de cette fin –«Ah, vous voulez une conclusion? Je vais vous en donner, moi, de la conclusion»– il est difficile d'imaginer que Les Soprano puisse un jour avoir une suite. Mais avec The Many Saints of Newark - Une Histoire des Soprano, la série a désormais un prequel, un prologue produit et coécrit par Chase et réalisé par Alan Taylor, un vétéran de la télévision qui avait déjà réalisé de nombreux épisodes de la série originale. L'objet du film est de montrer comment Tony est devenu cet homme dont la vie s'est achevée, ou non, dans ce restaurant du New Jersey, un tueur à qui il restait juste suffisamment d'âme pour vaguement comprendre qu'il était devenu quelqu'un de mauvais, mais qui n'eut jamais la lucidité ou le courage de devenir autre chose.

The Many Saints of Newark s'ouvre sur une narration d'un genre qui fait craindre un instant la mièvrerie: Christopher Moltisanti (joué par Michael Imperioli), le protégé de Tony dans la série, qu'il envisage même à un moment pour lui succéder, nous parle d'outre-tombe en nous expliquant les circonstances de sa mort (circonstances que je ne dévoilerai pas ici, mais disons que si vous avez vu Les Soprano, vous savez déjà qu'il ne finit pas ses jours paisiblement dans son lit entouré de ses petits-enfants). Heureusement, cette voix off finit vite par disparaître au fur et à mesure que le film nous ramène à l'été 1967. Avant la naissance de Christopher, Tony (interprété à cet âge par l'excellent William Ludwig) est un jeune collégien qui vit à Newark. Son père, Johnny Boy (Jon Bernthal), est un petit mafieux qui, au début du film, est envoyé en prison pour agression à main armée. Tony et sa sœur sont confiés à leur mère dépressive, Livia (Vera Farmiga), qui semble presque aussi incapable de profiter de la vie ou de montrer le moindre signe d'affection maternelle que lorsqu'on la retrouve plus âgée, incarnée par Nancy Marchand, dans la série de HBO.

«“The Many Saints of Newark” oscille librement entre une narration originale et une sorte de fan service du pauvre.»

Toutefois, Tony a une figure paternelle de substitution: Dickie Moltisanti (Alessandro Nivola), le futur père de Christopher, qui est un mafieux d'un rang légèrement supérieur et bien plus élégant que le père de Tony, plus rustre et moins ambitieux. Personnage à la voix douce, qui cache bien son tempérament violent, Dickie gère une fructueuse loterie illégale. Son père, «Hollywood Dick» Moltisanti (Ray Liotta), est un puissant chef mafieux local qui revient tout juste d'Italie avec sa nouvelle et jeune épouse sicilienne, Giuseppina (Michela De Rossi).

Vers la moitié du film environ, l'intrigue se déplace dans les années 1970 et le Tony enfant est remplacé par un Tony adolescent, interprété par le fils de James Gandolfini, Michael, 22 ans. La présence du jeune Gandolfini a sans douté été l'élément le plus médiatisé de The Many Saints of Newark, mais même si sa prestation est on ne peut plus charmante, empreinte d'une fraîcheur brute qui ne fait qu'ajouter à sa qualité, ce n'est pas Tony qui est le personnage principal du film, mais son oncle Dickie. Le film voit Dickie passer du statut de fonctionnaire moyen de la mafia à celui de patron du crime organisé, dans une trajectoire façon Le Parain qui est un peu trop classique dans notre époque saturée en films sur la Cosa Nostra, mais à laquelle Nivola parvient à nous réintéresser grâce à son jeu brûlant et tourmenté. Passé le premier tiers du film, dont je peux révéler l'identité sans dévoiler un point essentiel de l'intrigue; leur rencontre donne lieu à certains des moments les plus calmes dans ce film riche en rebondissements, ainsi qu'à certains traits d'esprit particulièrement amusants.

Un relief psychologique

Dès le début ou presque, le film aborde une intrigue secondaire au sujet des tensions raciales dans le Newark des années 1960 à travers le personnage de Harold McBrayer (Leslie Odom Jr.), un ancien camarade de classe de Dickie qui travaille pour lui en récupérant les paiements des entreprises des quartiers noirs de la ville. Après les émeutes de l'été 1967 et le développement du mouvement Black Power, Harold a l'idée de créer sa propre organisation criminelle, ce qui entraîne une guerre des gangs longue et sanglante. Pendant ce temps, Tony, élève intelligent, mais dont les résultats scolaires laissent à désirer, s'attire des ennuis en créant un réseau de paris à l'intérieur de son école et en s'offrant une virée dans un camion de glacier volé. Lorsqu'il commence à comprendre à quel point sa famille est impliquée dans le crime organisé, Tony clame qu'il ne veut rien avoir à faire là-dedans. Le fait que les spectateurs sachent à quel point il sera plus tard impliqué «là-dedans» donne à ces scènes un relief psychologique qui va au-delà du scénario lui-même.

The Many Saints of Newark oscille librement entre une narration originale (principalement dans les scènes impliquant Dickie et son milieu) et une sorte de fan service du pauvre, qui dépend de la familiarité des spectateurs avec la série. On retrouve dans le film plusieurs personnages secondaires importants de la série, en plus jeunes –Silvio Dante, Junior Soprano, Paulie Walnuts– qui sont dépeints si grossièrement que l'on croirait une version gangster des Muppet Babies. Même Carmela, la future épouse de Tony, fait une apparition dans une scène qui semble insérée là uniquement pour permettre la présence de son personnage. Qui est cette jeune Carmela et qu'est-ce qui la séduit chez Tony? On ne le sait pas.

Cependant, il y a bien un personnage féminin dont on découvre la psychologie: Giuseppina, la jeune épouse ramenée d'Italie par Hollywood Dick, qui rêve d'avoir un salon de beauté à elle et, tout comme Carmela le fera des années plus tard, ferme les yeux sur ce que les différents gangsters de sa vie sont prêts à faire pour l'aider à réaliser son rêve.

Un très bon complément de la série

La production de Bob Shaw est une évocation joliment détaillée de la tristesse urbaine des années 1960 et 1970, avec des clins d'œil occasionnels à des décors familiers de la série de HBO. Le Satriale's Pork Store, qui est l'un des rendez-vous favoris de nos mafieux vieillissants, s'avère avoir très peu changé depuis l'époque de leur jeunesse. Les références musicales sont parfois un peu exagérées –est-ce que des gangsters noirs en devenir écouteraient vraiment Gil Scott-Heron lors de leur premier gros coup?– et certains des rebondissements les plus retentissants soulèvent des questions qui mériteraient une mini-série entière pour trouver des réponses.

Quoi qu'il en soit, si l'on met de côté le fait que le film compte sur le fait que les spectateurs vont voir le film en connaissant et aimant déjà ses personnages troublés, The Many Saints of Newark est un très bon complément de la série et un film fascinant en soi. Il recrée de manière crédible l'histoire de l'un des personnages les plus inoubliables de l'histoire de la télévision et introduit au moins un nouveau personnage, le Dickie torturé incarné par Nivola, que l'on imaginerait facilement avoir droit à une série pour lui seul.

Le choix des réalisateurs d'ouvrir le générique de fin avec le célèbre «Woke Up This Morning» du groupe britannique A3 (qui ouvrait la série) montre à quel point faire un film qui dépend de la familiarité des spectateurs avec une célèbre série télé est une arme à double tranchant. En entendant ces riffs synthétiques si familiers, j'ai eu la désagréable impression que l'on me draguait, même si cela provoquait chez moi un indéniable frisson pavlovien. En sortant du cinéma, je n'avais qu'une seule envie: rentrer chez moi et regarder le premier épisode de la première saison des Soprano, une série qui fait la même chose que son spinoff cinématographique, mais en mieux. Il ne fait pas de doute que HBO Max, chaîne sur laquelle le film est sorti en même temps qu'au cinéma, a déjà trouvé le moyen d'encourager les spectateurs à se remettre en mode lecture automatique.

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