Monde / Économie

Comment Poutine menace de faire monter le prix du gaz en Europe

Temps de lecture : 4 min

La crise énergétique déclenchée en Moldavie par le fournisseur de gaz russe Gazprom illustre comment le Kremlin utilise l'énergie comme outil de pression politique.

Le logo Gazprom est visible lors du Forum international du gaz, au centre de congrès et d'exposition Expoforum à Saint-Pétersbourg le 7 octobre 2021. | Olga Maltève / AFP
Le logo Gazprom est visible lors du Forum international du gaz, au centre de congrès et d'exposition Expoforum à Saint-Pétersbourg le 7 octobre 2021. | Olga Maltève / AFP

L'hiver approche, et la Moldavie vient de décréter «l'état d'urgence énergétique», le 22 octobre. Le géant russe Gazprom, son seul et unique fournisseur de gaz, menace de couper le robinet à ce petit pays de l'ancienne sphère d'influence soviétique qui pourrait tout simplement se retrouver plongé dans le noir.

En apparence, ce conflit n'est qu'un simple différend commercial. La Moldavie doit encore payer 610 millions d'euros au groupe russe dans le cadre d'un contrat qui prenait officiellement fin le 30 septembre dernier. Depuis, les deux parties ne parviennent pas à s'entendre sur un nouvel accord.

En représailles, Gazprom menace donc d'imposer une hausse tarifaire de 40% si les dettes ne sont pas épongées et si un contrat n'est pas signé par le gouvernement moldave d'ici décembre. Un prix qualifié de «déraisonnable et irréaliste» par Andrei Spînu, le vice-Premier ministre de la Moldavie, l'un des pays les plus pauvres d'Europe.

Doubles standards

En août dernier, la Moldavie a élu un gouvernement pro-européen, qui a défait le camp pro-russe. Ce qui n'est pas du goût du Kremlin, actionnaire majoritaire du géant gazier, mais qui assure que les négociations avec la Moldavie sont purement commerciales et n'ont rien de politique.

Pourtant, à titre de comparaison, la Biélorussie, dirigée par l'autocrate Alexandre Lukachenko, soutenu par Vladimir Poutine, a signé l'an passé un accord avec Gazprom pour des tarifs préférentiels. Ainsi, la Biélorussie paye environ 110 euros pour 1.000 m³, là où la Moldavie paie 470 euros pour le même volume. Un prix qui pourrait passer à 680 euros si Gazprom met ses menaces à exécution.

Signe que la pression pourrait porter ses fruits, le gouvernement moldave a annoncé qu'il pourrait reporter l'application d'un accord de coopération avec l'Union européenne (UE) dont l'objectif était justement de casser le monopole de Gazprom, premier fournisseur de l'Europe, en échange d'une baisse des tarifs, selon l'agence de presse publique russe Tass.

Signe que la pression agit, la Moldavie pourrait reporter l'application d'un accord avec l'UE visant à casser le monopole de Gazprom.

Au-delà de la Moldavie, les livraisons de gaz russe à destination de l'Europe via le pipeline Yamal, qui passe par la Biélorussie et arrive en Pologne, ont baissé de 77% en octobre, Gazprom ne livrant qu'à un tiers de ses capacités. D'après certains analystes financiers, cette raréfaction du gaz russe pourrait entraîner une flambée des prix du gaz sur le marché européen pour l'hiver.

En septembre, une quarantaine d'eurodéputés ont demandé à la Commission d'enquêter sur le rôle de Gazprom dans la montée des prix du gaz. Ils suspectent le groupe russe de manipuler le marché européen pour pousser l'UE a accélérer la mise en service du très controversé gazoduc Nord Stream 2.


De l'eau dans le gaz

Là encore, Gazprom dément fermement jouer à un jeu politique et assure qu'il ne fait que remplir ses obligations contractuelles, ce qu'a confirmé Kadri Simson, commissaire européenne à l'Énergie, le mois dernier, mais avec une nuance de taille: «Notre évaluation initiale indique que la Russie a bien rempli ses contrats, sans fournir aucun approvisionnement supplémentaire», contrairement par exemple à la Norvège, deuxième plus gros fournisseur d'Europe après Gazprom, qui a augmenté sa production pour répondre à une demande en hausse depuis le début de la pandémie.

Gazprom a cependant fait savoir qu'il serait bien en capacité de livrer 5,6 milliards de mètres cubes supplémentaires à l'Europe, mais uniquement via le Nord Stream 2 et à condition qu'il ne soit mis en service immédiatement, alors que son homologation pourrait ne pas être prononcée avant mars 2022.

Après des années de polémiques internationales, la Russie a annoncé en septembre l'achèvement de ce gigantesque tuyau long de plus d'un millier de kilomètres passant au fond de la mer Baltique. Il doit permettre à Gazprom de doubler les livraisons de gaz russe vers l'Allemagne. Mais, pour l'instant, rien n'en sort. Les États-Unis s'y opposent depuis longtemps, inquiets de voir l'Europe devenir encore plus dépendante du gaz russe. Donald Trump, qui souhaitait également écouler le gaz de schiste américain en Europe, avait imposé des sanctions contre les entreprises participant au projet, interrompant brièvement le chantier en 2019.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait lui aussi alerté la chancelière allemande, en août: «C'est une erreur de ne pas voir que Nord Stream 2 est une arme dangereuse non seulement pour l'Ukraine, mais aussi pour l'Europe dans son ensemble», avait-t-il déclaré en insistant sur le fait que ce serait l'Ukraine, en guerre contre la Russie depuis 2014, qui paierait le prix politique voire sécuritaire de ce nouveau projet. Mais pour Angela Merkel, le Nord Stream 2 est un mal nécessaire pour permettre à l'Allemagne d'accélérer sa transition énergétique.

Un dialogue à sens unique

En juillet, elle a fini par faire plier le nouveau président américain Joe Biden, qui a renoncé aux sanctions en échange d'un engagement de la part de Berlin de plaider pour le maintien du transit du gaz russe via l'Ukraine, dont Kiev tire d'importants revenus. Avec l'aboutissement du Nord Stream 2, l'Ukraine pourrait en effet perdre près d'1,5 milliard de dollars par an, la Russie n'étant plus obligée de passer par son territoire. Ceci pourrait aussi laisser le champ libre à une offensive militaire plus large. Le Kremlin, quant à lui, n'est pas contraint à respecter quoi que ce soit, même si Biden a annoncé que de nouvelles sanctions pourraient être prises en cas de «dérapages».

Cette crise énergétique met en exergue l'obstination de nombreux leaders européens, Angela Merkel et Emmanuel Macron en tête, pour un maintien du «dialogue» avec Vladimir Poutine. En juillet, la ministre française des Armées, Florence Parly, a pourtant admis que la relance du dialogue avec le Kremlin n'avait pas donné de «résultats tangibles».

Cette crise énergétique met en exergue l'obstination de nombreux leaders européens pour maintenir le «dialogue» avec Vladimir Poutine.

De la Syrie à l'Ukraine en passant par la Libye et les affaires Skripal et Navalny, la Russie n'a en effet jamais vraiment plié aux exigences européennes. En octobre, l'Ukraine a déjà perdu une partie de son gaz russe au profit d'un accord entre Gazprom et la Hongrie. L'Ukraine a donc demandé à l'Allemagne et aux États-Unis de tenir leurs promesses en appliquant des sanctions, pour l'instant sans succès.

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La Moldavie a aussi demandé à l'UE de soutenir ses négociations avec Gazprom afin d'éviter de passer les fêtes de fin d'année à la bougie. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen l'a assuré du «soutien total» de l'Union, qui a annoncé un don de 60 millions d'euros à la Moldavie, le 27 octobre. Qu'il soit payé par les Moldaves ou par l'UE, le gaz, lui, restera russe. Une politique du fait accompli qui semble bien porter ses fruits.

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