Santé / Sciences

Les cancers contagieux chez les animaux devraient préoccuper les humains

Temps de lecture : 8 min

Manque de diversité génétique, agressivité, activités humaines poussant les écosystèmes à bout... Les tumeurs transmissibles n'ont rien d'un bon signe.

Les blessures menacent rarement la vie des diables de Tasmanie, ce qui n'est pas le cas des cellules cancéreuses. | David Clode via Unsplash
Les blessures menacent rarement la vie des diables de Tasmanie, ce qui n'est pas le cas des cellules cancéreuses. | David Clode via Unsplash

On se croirait dans un mauvais film de zombies: un être grognant, bouche béante, se jette sur vous et vous arrache un bout du visage. Si vous êtes un diable de Tasmanie, on parle là de votre vie sociale quotidienne. Pour ces animaux, ce genre de contact agressif est routinier. Mais les risques dépassent de loin ceux d'une simple morsure douloureuse. En effet, ces marsupiaux carnivores sont aujourd'hui menacés par un cancer transmissible, la «maladie de la tumeur faciale du diable», qui se propage par les combats et les morsures.

Nous aimons songer à l'apocalypse comme à un événement lointain et hautement improbable; une histoire pour Hollywood, avec des scénarios écrits et produits pour nous divertir. Mais des apocalypses se produisent tout autour de nous –même si nous ne sommes pas forcément toujours touchés. Cette réalité est particulièrement vraie pour les espèces confrontées au cancer transmissible. Outre le diable de Tasmanie, cela concerne plusieurs espèces de bivalves (par exemple, les palourdes et les moules) et nos chiens adorés.

Dans l'histoire de la vie sur terre, les trois exemples de cancer transmissible généralisé que nous connaissons semblent tous reliés à une intervention humaine. Cette épidémie croissante de cancers contagieux chez plusieurs espèces pourrait être le signe avant-coureur d'un nouvel ordre écologique, ou de sa disparition. Habituellement, les cellules des organismes restent à l'intérieur de celui dont elles sont issues ou meurent et se détachent de manière ordonnée. L'incidence de plus en plus élevée des cancers contagieux est un signal d'alarme sur les changements massifs que nous avons provoqués dans les écosystèmes mondiaux –et une invitation à admettre notre responsabilité et à chercher à endiguer les apocalypses écologiques affligeant aujourd'hui notre planète.

Transmission des cellules

Le cancer est l'un des trucs que l'évolution nous a appris à gérer et à vaincre assez bien. Durant grosso modo 500 millions d'années (depuis les origines de la multicellularité) l'évolution aura sélectionné des organismes capables de contenir le cancer. Notre corps surveille en permanence les cellules aberrantes et régule le comportement cellulaire afin que nous n'y succombions pas. Parfois, ces systèmes de contrôle échouent, ce qui entraîne l'émergence et la propagation du cancer dans un organisme. Le cancer transmissible se produit lorsque des cellules cancéreuses évoluent et acquièrent la capacité de se propager à de nouveaux individus, un événement biologiquement rare et quasi inexistant chez les humains.

De par leur mode de vie, les mollusques sont très vulnérables quand il s'agit d'attraper et de transmettre des cancers contagieux.

Lorsque cela se produit dans un organisme, c'est souvent du fait d'un manque de diversité génétique entre les individus d'une population, en plus d'un contact étroit permettant la transmission des cellules (par exemple, par morsure ou coït). Pour le dire autrement, tous les individus de la population deviennent comme une extension génétiquement homogène du premier malade, avec des cellules qui se répandent et se multiplient, créant comme un monstre métastatique à plusieurs corps.

Les coquillages –y compris les palourdes, moules et coques– subissent aujourd'hui une pandémie de cancers contagieux se propageant dans l'Atlantique et dans le Pacifique. Une étude publiée en 2019 avait ainsi découvert des cellules cancéreuses contagieuses génétiquement identiques chez des moules françaises et chiliennes, prouvant que ce cancer transmissible s'était propagé sur des milliers de kilomètres par voie maritime. Dans certaines des zones analysées par les scientifiques, le taux d'infection atteignait 13%. Ces dernières années, les mollusques et crustacés ont également connu des mortalités massives, atteignant dans certains cas jusqu'à 90%. Selon Michael Metzger, un ami et collègue étudiant le cancer transmissible chez les mollusques, ces mortalités sont très probablement le résultat de la propagation d'un cancer contagieux, bien que cela soit difficile à prouver rétrospectivement.

Si, comme moi, vous adorez les fruits de mer, peut-être vous demandez-vous si vous pouvez encore vous bâfrer de moules dans votre brasserie préférée. La réponse tient en un mot: oui, car les cellules cancéreuses des coquillages ne peuvent se transmettre à l'humain.

Mais ils peuvent facilement se propager à d'autres coquillages de la même espèce. De par leur mode de vie, les mollusques sont très vulnérables quand il s'agit d'attraper et de transmettre des cancers contagieux: ils se nourrissent par filtration, ce qui signifie que les cellules cancéreuses d'une palourde peuvent se retrouver dans l'eau et dans les filtres de ses congénères. Nos méthodes d'élevage des bivalves dans des aquacultures massives, souvent génétiquement homogènes, peuvent créer des conditions propices à la propagation de cancers transmissibles. En outre, le cancer a très probablement été propagé avec le transport maritime international; comme les moules poussent souvent sur les flancs des navires, cela aurait permis aux cellules cancéreuses transmissibles de franchir l'équateur. (Les moules ne poussent pas dans les eaux équatoriales.)

Non seulement ces cellules cancéreuses transmissibles se propagent d'une palourde à l'autre, mais elles sont également capables de franchir la barrière des espèces –mais uniquement entre espèces étroitement apparentées– d'un coquillage jusqu'à l'autre. À l'heure actuelle, nous ne savons pas quelles en seront les répercussions pour les populations de bivalves ou leurs écosystèmes.

Une régression spontanée

Les interactions agressives ou autrement invasives entre individus contribuent également à l'émergence et à la propagation des cancers transmissibles. D'où l'apocalypse zombie chez les diables de Tasmanie. Chez cet animal, le comportement social «normal» est riche en rencontres agressives se soldant souvent par de graves morsures. En elles-mêmes, les blessures menacent rarement la vie des diables de Tasmanie, ce qui n'est pas le cas des cellules cancéreuses qui se transmettent en cours de route. Des tumeurs en viennent à défigurer les petites frimousses des diables malades qui, lors de combats et de morsures, peuvent voir des cellules cancéreuses transmissibles se détacher et tomber dans les plaies d'un congénère. Des blessures qui peuvent ensuite devenir des terrains de reproduction pour les cellules cancéreuses transmissibles, susceptibles de se développer en tumeurs mortelles.

Cet étrange problème a été créé accidentellement par l'homme. Les populations de diables de Tasmanie ont été décimées par les colons européens au XIXe siècle, ce qui a entraîné un goulot d'étranglement génétique (et d'autant plus exacerbé le manque de diversité génétique affligeant par défaut de bien des espèces insulaires). Aux yeux d'une cellule cancéreuse transmissible dans une population à faible diversité génétique, les nouveaux hôtes potentiels ressemblent comme deux gouttes d'eau à l'hôte précédent sur un plan immunologique, ce qui facilite grandement l'installation du cancer transmissible. Malgré une régression spontanée observée dans quelques cas, le cancer transmissible demeure une menace énorme pour les fragiles populations de diables de Tasmanie, qui leur doivent leur placement sur la liste des espèces menacées.

Les chiens domestiques sont une autre espèce présentant une faible diversité génétique et qui est susceptible d'être atteinte d'un cancer transmissible, plus précisément d'une tumeur vénérienne transmissible. Comme celui du diable de Tasmanie, ce cancer transmissible canin se propage par contact étroit. Chez les chiens, la copulation peut parfois entraîner des blessures dans la zone génitale. Lorsque les chiens s'accouplent, il n'est pas rare le pénis du mâle reste coincé à l'intérieur de la femelle pendant de nombreuses minutes; si les chiens essaient de se séparer pendant ce temps (ou si des humains cherchent à leur prêter main forte), cela peut occasionner des blessures.

Comme avec celui du diable de Tasmanie, ce cancer transmissible peut se développer dans les plaies. Heureusement, les chiens atteints de ce cancer transmissible s'en sortent étonnamment bien; le taux de guérison est d'environ 90% avec un traitement. Et beaucoup de ces cancers canins transmissibles régressent spontanément, même sans traitement, parce que le système immunitaire commence à pouvoir «voir» une tumeur auparavant immunologiquement invisible. Ce qui survient lorsque des cellules spéciales, les lymphocytes, infiltrent la tumeur et réussissent à la dévoiler. Comme pour les diables de Tasmanie, ces cancers canins sont probablement de notre faute. À cause de l'élevage sélectif pratiqué par l'humain pour créer des races de chiens (souvent très consanguines), la diversité génétique est faible chez nos meilleurs amis à quatre pattes.

Éviter l'apocalypse zombie

Et chez nous, alors? Est-ce qu'un risque d'apocalypse de cancers contagieux plane sur les humains? En théorie, oui, mais pas vraiment en pratique. Il n'y a que de très rares circonstances où cela peut se produire, comme lorsque le système immunitaire est compromis et/ou en cas de grande similarité génétique. Un cancer peut se transmettre pendant la grossesse (une période de suppression immunitaire) par la mère du fœtus ainsi que d'un jumeau à l'autre dans l'utérus.

Les cancers transmissibles surviennent aussi parfois à la suite de transplantations d'organes (mais le risque de mourir en attendant une greffe est beaucoup plus élevé que celui de contracter un cancer d'un donneur; ce risque minuscule n'est donc pas une raison pour refuser un don d'organe si vous en avez besoin). Les receveurs de greffes d'organes doivent prendre des médicaments immunosuppresseurs pour ne pas rejeter l'organe transplanté. Mais ces médicaments diminuent les défenses de l'organisme contre les cellules étrangères, y compris les cellules cancéreuses qui ont pu être transplantées avec le nouvel organe.

La cicatrisation peut même aider ces cellules cancéreuses transmissibles à s'enraciner dans les tissus du nouvel individu.

Des cancers transmissibles sont également apparus lors d'accidents médicaux et scientifiques saugrenus, lorsque la peau (notre premier organe immunitaire) est lésée et permet ainsi aux cellules étrangères d'accéder aux tissus du corps. La cicatrisation peut même aider ces cellules cancéreuses transmissibles à s'enraciner dans les tissus du nouvel individu, car les plaies sont remplies de facteurs de croissance et d'autres caractéristiques créant un environnement susceptible d'encourager la prolifération des cellules cancéreuses.

Par exemple, lors d'une opération visant à retirer un sarcome, un chirurgien s'était accidentellement coupé la main gauche; cinq mois plus tard, une tumeur y a poussé et il a été confirmé génétiquement qu'elle provenait du patient. Dans un autre de ces coups du sort, une laborantine s'était accidentellement piquée avec une aiguille contenant des cellules d'adénocarcinome colique et avait développé une tumeur. Dans les deux cas, les tumeurs ont été retirées avec succès.

Les humains que nous sommes sont donc en grande partie protégés parce que notre système immunitaire multiplie les couches redondantes et que nous sommes relativement diversifiés sur le plan génétique. En outre, les cellules cancéreuses n'ont pas beaucoup d'occasions de se transmettre car nous ne passons pas (en général) notre vie à nous battre et nous mordre.

Pour autant, nous ne pouvons pas nous permettre d'ignorer les cancers contagieux. La perspective de perdre des espèces à cause de ces cancers n'est que la partie émergée du proverbial iceberg. Les cancers transmissibles à de multiples espèces pourraient indiquer que nous poussons nos systèmes écologiques et les organismes qui les composent à bout, vers une sorte de limite biologique où les propriétés fondamentales des organismes individuels que nous tenons pour acquises, la continuité et l'unité de leurs cellules, par exemple, pourraient s'effondrer.

D'un point de vue plus égoïste, comprendre comment et pourquoi ces cancers transmissibles évoluent nous aidera à les éviter dans les populations humaines. L'apocalypse zombie n'est peut-être pas (encore) pour demain, mais à cause des activités humaines, de nombreuses autres espèces sont aujourd'hui confrontées à de bien sombres destins.

Que pouvons-nous faire pour réduire le risque et le fardeau des cancers transmissibles? Commencer par œuvrer à la protection de nos écosystèmes et à la préservation de la diversité génétique. Et peut-être même décourager les comportements sociaux agressifs de zombie (en réhabilitant les hippies?) pour éviter les morsures. Il en va d'ailleurs d'excellentes stratégies pour réduire le risque d'apocalypse de morts-vivants ou autre –que vous soyez un humain, une palourde ou un marsupial chiqueur de figure.

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