Parents & enfants / Société

Violences sexuelles faites aux enfants: pour en finir avec le pseudo-syndrome d'aliénation parentale

Temps de lecture : 7 min

Près de 22.000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles commises par leur père, selon la Ciivise.

Il est tellement rare que les enfants osent dénoncer leur agresseur que nous devons y prêter la plus grande attention. | Stefan Lobont via Pexels

 
Il est tellement rare que les enfants osent dénoncer leur agresseur que nous devons y prêter la plus grande attention. | Stefan Lobont via Pexels  

Le premier avis rendu public par la Ciivise (la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) est un véritable coup de tonnerre. Il attaque frontalement le fonctionnement général du système en préconisant une chose qui peut paraître tomber sous le sens: ne pas commencer par mettre en doute la parole des enfants accusant un parent d'inceste, mais à l'inverse, les croire. Or, par rapport à la situation actuelle, c'est bougrement révolutionnaire.

Pour mieux comprendre, il faut revenir à la fin des années 1990. Des associations de pères s'indignent et accusent les mères d'utiliser de fausses allégations de violences sexuelles contre leur mari pour obtenir la garde exclusive des enfants. On dit alors qu'il y aurait une hausse du nombre de violences sexuelles rapportées dans le cadre d'un divorce. Il se trouve que c'est faux, les chiffres de l'époque montrent une stabilité. Mais médiatiquement, ça prend. On entend ces pères un peu partout, assez vite s'ancre le stéréotype de l'enfant manipulé par sa mère et le concept fumeux d'aliénation parentale est brandi. C'est au point que, en 2001, le ministère de la Justice demande un rapport sur la situation.

Quand on le lit, on se rend compte à quel point il est opposé aux conclusions actuelles de la Ciivise. Ses auteurs expliquent longuement le syndrome d'aliénation parentale et surtout se félicitent de la prudence de l'institution face à ces paroles d'enfants. «La réaction des juges aux affaires familiales face à ces contentieux peut être résumée en trois mots: attentive, prudente, mais nullement excessive. On pourrait ajouter qu'elle n'est pas systématique: l'enquête pénale n'influence pas la décision civile. ( …) On ne saurait donc déduire ni de la jurisprudence ni de notre étude que l'existence d'une plainte pour abus sexuel entraîne une conviction absolue, et des mesures radicales.» Ce qui, dans l'esprit de l'époque, est une bonne chose.

La théorie du pseudo-syndrome d'aliénation parentale

À l'époque, on pense donc que ce n'est pas parce qu'un enfant dit avoir été violé par son père et qu'une procédure pénale est ouverte qu'il faudrait priver ce père de ses droits. Ce n'est pas parce qu'il y a plainte qu'il faudrait «pré-juger», sans tenir compte de la… de la… je vous laisse deviner: oui, de la présomption d'innocence. En cas de plainte contre le père, on ne voit donc pas pourquoi on le priverait d'un droit de visite de son enfant.

Dans ce rapport, assez édifiant, les auteurs sont même outrés parce qu'une juge a suspendu le droit de visite d'un père à sa fille, alors que c'est son fils qui se disait victime. Ils trouvent la juge un peu trop sévère…

Mais ce rapport n'était pas exceptionnel. C'était l'opinion générale qui prévalait à l'époque. On a été abreuvées de cette idée d'enfants manipulés qui mentent. Et cela a été malheureusement renforcé par l'affaire Outreau dans les années suivantes.

À l'époque, on pense que ce n'est pas parce qu'un enfant dit avoir été violé par son père qu'il faudrait priver ce père de ses droits.

On peut également se reporter aux travaux de Gwénola Sueur sur la propagande autour du pseudo-syndrome d'aliénation parentale. Cette théorie a connu un immense succès, y compris au sein de l'institution judiciaire, avec des formations sur le sujet proposées aux magistrats. Dans le succès, toujours actuel, de cette théorie, on retrouve l'idée qu'en règle générale, il faut se méfier de ce que disent les victimes (adultes comme enfants). Il flotte une présomption de mensonge permanente à leur encontre.

Présomption de mensonge

Et puis, si ce syndrome fonctionne aussi bien dans nos esprits, c'est parce qu'il résonne avec nos inconscients sexistes. Plus précisément, c'est parce qu'il fait appel à une image sexiste des mères. Les pères seraient des victimes et les mères des bourreaux. Les mères sont soupçonnées d'être trop fusionnelles avec leurs enfants. On voit dans leur fonction maternelle un pouvoir dont la société doit se méfier.

D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si on nous a seriné que le rôle des pères était de séparer enfant et mère et que c'était nécessaire et sain. Il y a une injonction paradoxale. Il faudrait à la fois se consacrer à son foyer et à ses enfants, et, en même temps, on est toujours soupçonnées de ne pas bien faire. D'en faire trop ou pas assez. Bref, les pères seraient heureusement là pour stopper les délires érotico-fusionnels des mères. Mais les mères ne le supporteraient pas et seraient en permanence en train d'essayer de monter leurs enfants contre les pères –notamment au moment de la séparation.

Des juges aux affaires familiales disent ne rencontrer que trois à quatre fausses allégations d'agressions par an, sur 700 à 1.000 dossiers.

J'exagère à peine, la preuve avec cet extrait du rapport de 2001: «La signification sexuelle (au sens de la pulsion –non de la réalité) du divorce pour l'enfant, à travers la perception des disputes, de la fragilité de la mère, de la régression-confusion qui peut pousser une mère à se satisfaire d'une relation de type primaire avec un enfant devenu “tout”. Plus l'enfant est jeune, moins il peut se mettre à distance d'une entreprise (inconsciente) de séduction qui va rendre d'autant plus insupportable la séparation hebdomadaire et le rapprochement physique avec l'ex-partenaire: un père séparé qui fait dormir un enfant dans son lit ne peut que “remplacer” l'objet sexuel que fut la mère de l'enfant –projection (inconsciente) de ce que réalise cette mère dans sa sur-attention envers l'enfant dans une interrelation régressive.» Je vous le traduis: c'est la mère qui projette son propre penchant incestueux sur le père.

Bien sûr, cela peut arriver. Je sais que je vais recevoir des mails pour me parler de situations bien précises, alors soyons claires: je ne dis pas que ça n'existe pas. Je dis qu'il faut cesser de faire comme si c'était le cas dans la majorité des séparations. Prenons les chiffres: d'abord, il ne faut pas perdre de vue que cela ne concerne que très peu d'affaires. Dans l'étude dont je parlais, était cité: Allégations d'abus sexuels: paroles d'enfants paroles d'adultes (Manciaux, Girodet et al. 1999). Dans ce livre Mme M.-C. Georges, juge aux affaires familiales au tribunal de grande instance (TGI) de Créteil, indique que ses collègues et elle-même considèrent qu'ils rencontrent trois à quatre fausses allégations d'agressions sexuelles par an, sur 700 à 1.000 dossiers: ce chiffre est très proche des ratios que nous trouvons dans la présente étude.

Croire l'enfant, un principe de précaution

En réalité, c'est même la faiblesse de ce chiffre qui devrait nous alerter. Comme l'écrit la Ciivise: «Nous pouvons estimer que près de 22.000 enfants sont victimes, chaque année, de violences sexuelles commises par leur père.» (Chiffre obtenu à partir de l'estimation de 160.000 enfants subissant des violences sexuelles par an, et les pères en sont responsables dans 14% des cas pour les femmes et dans 10% pour les hommes.)

Pourtant, en 2020, seules 1.697 personnes ont été poursuivies pour viol incestueux sur mineur ou pour agression sexuelle sur mineur. Attention: quel que soit le lien de parenté avec la victime (cela inclut donc les beaux-pères, grands-pères, etc.). En 2018, seules 760 personnes ont été condamnées pour l'une ou l'autre de ces infractions (incluant donc toujours tous les types de rapports parentaux). Le service statistique du ministère de la Justice ne dispose pas de données affinées sur le sujet: il n'est pas possible d'isoler le nombre de poursuites relatives à des incestes paternels. La réalité, c'est que les violences sexuelles faites aux enfants font l'objet d'une sous-révélation massive.

Or quand les enfants parlent, et que leurs mères relayent leurs paroles, ce sont elles qui sont soupçonnées. Il y a une contradiction manifeste entre notre imaginaire (toutes ces femmes qui manipulent leurs enfants pour les pousser à accuser leur ex) et la réalité (une énorme sous-dénonciation des incestes).

Il ne s'agit pas ici de juger ou de condamner, mais de voir l'intérêt supérieur de l'enfant, et donc en premier lieu de le protéger.



C'est en prenant acte de ces chiffres, et en en tirant les conséquences, que la Ciivise fait des propositions opposées à beaucoup de pratiques actuelles. (Sachant que cela dépend évidemment des juges.) Ainsi, la Ciivise note que poursuivre une mère pour non-représentation d'enfant, c'est d'abord la soumettre à l'injonction paradoxale protéger son enfant ou respecter la loi, mais c'est aussi envoyer l'enfant là où il ne veut pas aller, parce qu'il y est victime de violences. «Quand un enfant révèle des violences, il est impératif de le protéger et de le mettre en sécurité immédiatement. Croire l'enfant, c'est avant tout un principe de précaution.»

L'équation est délicate. La justice doit faire son travail: juger, condamner le cas échéant. Or il ne s'agit pas ici de juger ou de condamner, mais de voir l'intérêt supérieur de l'enfant, et donc en premier lieu de le protéger. Les dénonciations de violences sexuelles par les enfants sont tellement rares que nous devons y prêter la plus grande attention et le plus grand sérieux. C'est pour cela que la Ciivise se déclare pour des mesures immédiates, même si temporaires dans l'attente du procès.

Cela m'évoque le cas que j'avais déjà relayé. Une femme avait porté plainte pour violences conjugales. Dans l'attente du procès, la juge avait prononcé une interdiction d'approcher contre son mari. Il a tenté de la dénoncer comme illégale, puisqu'il n'avait pas été condamné et que cela bafouait sa présomption d'innocence. Le tribunal a tranché que cette interdiction ne relevait pas d'une peine suite à une condamnation, mais d'une mesure de protection préventive.

C'est dans cette même logique de protection que la Ciivise demande:

  • la suspension de plein droit de l'exercice de l'autorité parentale et des droits de visite et d'hébergement du parent poursuivi pour viol ou agression sexuelle incestueuse contre son enfant.
  • la suspension des poursuites pénales pour non-représentation d'enfants contre un parent lorsqu'une enquête est en cours contre l'autre parent pour violences sexuelles incestueuses.

Il ne s'agit pas de pré-juger, mais de mettre les enfants qui ont parlé à l'abri, et de leur dire qu'on les a entendus.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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