Parents & enfants / Société

Ce que pensent les enfants qui ont grandi avec des parents âgés

Temps de lecture : 6 min

Plus de disponibilité et de sérénité, mais, fatalement, un temps compté à partager ensemble. La parentalité tardive a ses avantages et ses inconvénients.

«J'étais le petit prince de la famille, j'avais toujours quelqu'un pour jouer ou s'occuper de moi», se souvient Eli, 32 ans aujourd'hui, mais qui a déjà perdu ses deux parents. | Cottonbro via Pexels
«J'étais le petit prince de la famille, j'avais toujours quelqu'un pour jouer ou s'occuper de moi», se souvient Eli, 32 ans aujourd'hui, mais qui a déjà perdu ses deux parents. | Cottonbro via Pexels

«Une fois, en primaire, une copine m'a invitée à jouer chez elle. Son père nous surveillait en organisant une soirée pour son quarantième anniversaire. La même semaine, le mien fêtait son départ à la retraite. C'est là que j'ai compris qu'il y avait une différence entre mes parents et ceux des autres.» Anna est née en 1993. Sa mère avait alors 45 ans, son père 49. En France, la moyenne d'âge du premier enfant est de 28,7 ans chez les femmes et entre 30 et 39 ans chez les hommes (un chiffre vague dû au manque criant de statistiques sur le sujet).

Ces moyennes n'ont de cesse de reculer. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène, indique Mélissa-Asli Petit, docteure en sociologie sur la thématique du vieillissement: «Avoir des enfants plus tard que les générations précédentes semble assez logique. Cela suit les courbes d'espérance de vie en bonne santé, d'accès à la contraception, d'allongement de la durée des études… Il n'y a quasiment plus de tabous liés à l'âge. En revanche, il en reste un lié au genre. Une maternité tardive est bien moins acceptée socialement qu'une paternité tardive.»

Pour la sociologue, la vie des femmes est délimitée par des bornes qui commencent avec les règles, puis la maternité et enfin la ménopause. Cette «horloge biologique», dont les effets supposés restent très ancrés dans les mentalités, explique pourquoi les mères plus âgées sont confrontées à davantage de remarques que les pères ou pourquoi elles attirent plus l'attention. «C'est l'un des nombreux doubles standards sexistes auxquels ces mères doivent faire face, note Mélissa-Asli Petit. S'y ajoutent entre autres des normes stéréotypées concernant le vieillissement, puisque l'on tolère beaucoup moins les signes qui témoignent du temps qui passe dès lors qu'il s'agit d'une femme.»

Cette différence de traitement, Anna la ressentait très distinctement lorsque sa mère venait la chercher à la sortie de l'école: «Ma mère avait les cheveux blancs et des vêtements classiques. Pas ringards, mais très sobres. Face aux mères de mes copains et copines qui étaient plus jeunes et arrivaient en talons hauts, jeans moulants et maquillées, on voyait tout de suite la différence. Je me faisais souvent chambrer. On me disait que ma grand-mère était venue me chercher. À l'adolescence, j'en ai un peu eu honte, mais ça m'est vite passé», confie la jeune femme en reconnaissant n'avoir pourtant jamais «tiqué» sur la calvitie et les rides de son père. «Au fond, leur physique ne m'importait pas tant que ça. Là où je sentais un écart, c'était plutôt au sujet de ce qui était “à la mode”: les films, la technologie ou la musique. Là, ils étaient souvent largués.»

Des parents plus coulants

Axel, 13 ans, confirme cet écart générationnel d'autant plus important. «Mes parents viennent d'avoir la soixantaine. Alors quand je leur parle de TikTok ou de Lil Nas X, ils ont un peu de mal à suivre. Mais c'est aussi le cas pour d'autres parents, je crois.» Axel le crie haut et fort, il n'échangerait ses «vieux parents» pour rien au monde. «Mes parents sont encore très actifs. On fait plein de choses ensemble. On va au musée, au cinéma, faire du sport ou des balades à vélo. Petit, ils m'emmenaient tous les jours jouer au parc après l'école. Je n'ai pas du tout la sensation d'être élevé par des papys ou de rater quoi que ce soit.»

Au contraire, l'adolescent assure que ses parents lui semblent plus disponibles et plus à l'écoute que ceux plus jeunes de ses amis: «Ils rentrent plus tôt du travail, ils m'aident à faire mes devoirs, ils prennent le temps de m'écouter leur raconter ma journée. Ils me laissent beaucoup le choix, aussi. Je sens que j'ai mon mot à dire dans notre vie de famille. Ils ont une grande confiance en moi. Je me sens très libre. Bizarrement, je les trouve beaucoup plus chill et moins stricts que les autres parents qui me paraissent parfois hyper stressés.»

Cette approche plus détendue de la parentalité n'étonne pas Annie Ferrand, psychologue: «Avoir des enfants plus tard amène beaucoup de questions très concrètes: “Vais-je tenir le coup physiquement?”, “Comment vais-je faire si les grands-parents ne sont plus là pour filer un coup de main?”, “Pourrais-je être présent dans sa vie assez longtemps”, «Comment faire pour lui faciliter ma prise en charge une fois plus vieux?”»

«Bizarrement, je les trouve beaucoup plus chill et moins stricts que les autres parents qui me paraissent parfois hyper stressés.»
Axel, 13 ans

«Ces questions, que tous parent se posent, taraudent d'autant plus ceux qui sont âgés. En s'y préparant avec zèle, il est possible qu'ils arrivent mieux armés face aux enjeux de l'éducation, ce qui les rend plus sereins», explique la psychologue, qui précise que les situations varient selon les ressources financières et le type de structure familiale. La parentalité ne s'envisage pas de la même manière si vous avez déjà des enfants, si vous êtes parent célibataire ou si vous avez un entourage disponible pour vous aider.

Eli est né en 1989. Ses parents, tous deux âgés de 50 ans à l'époque, avaient déjà quatre enfants et n'envisageaient pas d'en avoir un nouveau. «Quand je suis né, la plus jeune de mes sœurs avait 13 ans. Mon frère aîné était déjà à l'université, témoigne-t-il. J'ai quasiment autant été élevé par eux que par mes parents. Au début, ils ont hésité à me garder, mais comme ils étaient bien entourés, ils ont sauté le pas. On m'appelait le “bébé surprise”. J'étais le petit prince de la famille, j'avais toujours quelqu'un pour jouer ou s'occuper de moi.»

«Dans le cadre d'une parentalité tardive, la structure familiale est primordiale, car le foyer va devoir faire face dans un premier temps à la prise en charge du ou des enfants, mais aussi à celle des parents en cas de dégénérescence physique ou mentale et de dépendance, qui survient de facto plus rapidement», observe Mélissa-Asli Petit.


Une question difficile à aborder pour des enfants parfois à peine adulte. «J'avais 23 ans quand mon père a commencé à montrer des signes de la maladie d'Alzheimer, confie Louise, fille unique. Le week-end, au lieu d'aller aux fêtes étudiantes, j'allais visiter des établissements médicalisés avec ma mère et consulter des spécialistes. C'est à ce moment-là que j'ai compris que je ne profiterai sans doute pas beaucoup d'eux. Petite, je n'en avais jamais eu vraiment conscience.»

«Ils ne seront pas là pour me voir devenir papa»

«C'est généralement aux alentours de 7 ans que l'enfant commence à se questionner au sujet de sa mort et de celle de ses parents, explique Annie Ferrand. C'est une inquiétude normative, commune à tous les enfants, quel que soit l'âge de leurs parents. Cela fait partie de leur construction individuelle et s'ils sont rassurés et écoutés par leurs parents, alors tout se passe bien.»

C'est à l'adolescence ou à l'âge adulte que les choses peuvent se compliquer. En grandissant, on prend conscience des années qui s'écoulent et les signes du vieillissement se font plus évidents chez les parents. «C'est à ce moment-là que les enfants, comme les parents, se rendent compte que l'invulnérabilité du corps est une illusion. Les parents peuvent alors se demander s'ils pourront faire partie de l'avenir proche de leurs enfants. S'ils pourront les accompagner et les conseiller dans leurs choix de vie, détaille la psychologue. Des questionnements qui empêchent parfois de rasséréner des enfants qui eux, se demandent s'ils s'auront faire face seuls. S'ils se sentent prêts à gérer à la fois leur prise en charge et les contraintes qui vont avec. Qu'elles soient matérielles, logistiques ou émotionnelles. Émerge aussi le sentiment lié à l'approche de la perte de leurs parents. Ils ont d'un coup l'impression qu'ils ne pourront pas assez “profiter” de leur présence à leur goût.»

«Je ne pense pas vouloir de ça pour mes enfants. Mais si c'était à refaire, je ne changerais rien.»
Eli, 32 ans

Angoisses, doutes, regrets voire rancœur peuvent alors apparaître. Louise confirme: «Je me demande comment je vais m'en sortir si ma mère tombe malade à son tour. Je n'ai pas encore 30 ans. Je galère à trouver un emploi stable et à payer mon loyer. Je ne suis pas prête à ça. Surtout, je ne suis pas en mesure de perdre mes deux parents. J'ai l'impression d'être encore une enfant», confesse la jeune femme.

Elle avoue «en vouloir» parfois à ses parents de ne pas avoir pensé au long terme. «Ma mère se prépare. Elle fait en sorte que je n'ai pas à gérer trop de choses, qu'elle soit prise en charge si besoin. Mais cela ne se limite pas à l'aspect financier. Je leur en veux d'autant plus qu'ils ont été géniaux et que j'aurais aimé les avoir à mes côtés encore de nombreuses années.»

Pour Eli, dont les parents sont décédés à quelques mois d'intervalle l'année de ses 30 ans, le manque se fait sentir à chaque événement marquant de sa vie: «Ils n'étaient pas là le jour de ma soutenance de thèse ni le jour de mon mariage. Ils ne me verront jamais devenir papa. J'ai toujours un pincement au cœur en y pensant. Je ne pense pas vouloir de ça pour mes enfants. Mais ils m'ont tout de même offert une famille merveilleuse. Beaucoup d'amour et de joie. Une enfance de rêve et des souvenirs formidables. Si c'était à refaire, je ne changerais rien.»

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