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Comment Instagram m'a rendue anorexique

Temps de lecture : 10 min

Une étude commandée par Facebook montre que le réseau social favorise les troubles de l'image corporelle chez un tiers des ados.

«Les descriptions sans filtre des troubles alimentaires des autres filles sur le réseau ont peut-être plus nui à ma guérison qu'elles ne m'ont aidée.» | cottonbro via Pexels
«Les descriptions sans filtre des troubles alimentaires des autres filles sur le réseau ont peut-être plus nui à ma guérison qu'elles ne m'ont aidée.» | cottonbro via Pexels

Les études internes de Facebook récemment divulguées au sujet des méfaits d'Instagram sur la santé mentale des jeunes font part d'une information que beaucoup considèrent particulièrement consternante. Pour une adolescente sur trois, son utilisation aggrave les problèmes d'image corporelle. Cette statistique, dévoilée par le Wall Street Journal, ne me surprend pas. Quand j'étais au collège, j'étais l'une d'elles.

Un jour, alors que je scrollais machinalement sur mon fil Instagram, je me suis arrêtée entre deux photos de chiens et de couchers de soleil pour lire plus attentivement un post en particulier. Un compte de fitness donnait un conseil tout simple pour perdre du poids: il suffisait de ne jamais manger lorsqu'on n'avait pas faim.

Ayant alors du mal à accepter les changements de mon corps, il m'avait semblé que ce post proposait la solution dont j'avais désespérément besoin. Lorsque je n'avais pas faim à l'heure des repas, je me lamentais sur les kilos que j'allais prendre si je mangeais. Aussi, pour éviter ce problème, je diminuais mes portions un peu plus chaque semaine et m'autorisais rarement à manger si j'avais faim entre les repas. Je me pesais plusieurs fois par jour, ignorant ma faim si l'aiguille de la balance ne bougeait pas. En quelques mois, mon poids était descendu dangereusement bas, et mon comportement était devenu suffisamment inquiétant pour qu'on me diagnostique une anorexie.

Même lorsque j'ai commencé à aller mieux, je n'ai pu me résoudre à dire à mes amis ce que je traversais. Ayant tout de même besoin de sentir que je n'étais pas seule, je me suis tournée à la place vers Instagram. Sur ce réseau même qui avait déclenché mes troubles alimentaires, j'ai passé des heures à parcourir des dizaines de comptes, la plupart tenus par des adolescentes, où nous partagions nos expériences de guérison et nous soutenions mutuellement. Il suffisait de chercher un hashtag sur les troubles de l'alimentation pour obtenir un éventail de repas (trop) soigneusement composés, de récits de mauvais jours et de photos de corps squelettiques.

Je me sentais liée aux filles qui se cachaient derrière ces comptes d'une manière dont je ne pouvais l'être avec mes amies, avec mon groupe de soutien hors ligne ou mon psychiatre. Toutefois, les descriptions sans filtre de leurs troubles alimentaires ont peut-être plus nui à ma guérison qu'elles ne m'ont aidée. Seule dans ma chambre, sans personne réelle vers qui me tourner, je n'étais pas prête à affronter la peur et le désespoir que je ressentais lorsque je revivais par procuration les expériences des autres, si similaires aux miennes. Pourtant, j'avais l'impression qu'Instagram m'apportait un plus grand soutien que les médecins qui n'avaient pas vécu de troubles alimentaires –ce qui me dissuadait de suivre sérieusement mon traitement.

Plus inquiétant encore, les posts de «guérison» banalisaient les pensées et les comportements dangereux. Mon corps ne me semblait plus si malade que cela lorsque je le comparais à celui des jeunes filles qui devaient être hospitalisées. Quand chaque photo de nourriture que je voyais sur Instagram était accompagnée de la description de la tourmente émotionnelle qui couvait en dessous, je ne pouvais pas m'imaginer remanger un jour un vrai repas sans être interrompue par la voix de mon trouble alimentaire.

32% de jeunes filles touchées

Ce que j'ai vécu n'est pas rare. Comme le prouvent les documents de Facebook qui ont fuité, Instagram augmente les problèmes d'image corporelle chez 32% de jeunes filles qui se sentent mal dans leur peau. Pas moins de 40% des personnes qui utilisent Instagram et déclarent se sentir peu attirantes rapportent qu'Instagram est à l'origine de ce sentiment. Ces résultats corrélationnels fondés sur des données rapportées par l'entreprise elle-même ne constituent pas une étude rigoureuse à même de prouver la relation de cause à effet. Mais, si des vies sont en jeu, il serait irresponsable de ne pas s'en préoccuper sérieusement.

Selon les recherches internes de mars 2020, «la tendance à ne partager que les meilleurs moments de son existence, la pression sociale qui pousse à paraître parfaite et les produits addictifs peuvent être à l'origine des troubles du comportement alimentaire grandissants des adolescents». J'admets que la recherche de la perfection peut être dangereuse en soi, mais il m'est apparu que les communautés qui en découlent, plongées dans des pensées et des comportements malsains, en quête d'idéaux impossibles à atteindre, l'étaient tout autant.

Bien que ces résultats soient les premiers à provenir de Facebook même, des chercheurs universitaires tirent la sonnette d'alarme depuis des années déjà à propos de la relation entre les troubles alimentaires et les réseaux sociaux. Il est difficile d'évaluer la relation de cause à effet, mais une étude de 2013 a montré que les lycéennes qui avaient un compte Facebook souffraient de problèmes d'image corporelle beaucoup plus importants que celles qui n'utilisaient pas ce réseau social. D'après une autre étude de 2013, réalisée par les mêmes chercheurs, les adolescentes qui surfaient sur Facebook étaient plus susceptibles de suivre un régime, d'idéaliser la minceur et d'avoir une mauvaise image de leur corps. Une autre étude de 2017 souligne une forte corrélation entre le temps passé sur les réseaux sociaux et les symptômes ou problèmes liés aux troubles alimentaires.

«Keep calm and the hunger will pass»

Il faut mettre au crédit d'Instagram que le réseau a pris des mesures pour protéger ses utilisateurs des contenus faisant l'apologie des troubles alimentaires. Ses standards de la communauté interdisent d'ailleurs les contenus promouvant les troubles de l'alimentation et la publication d'images explicites d'automutilation. La politique plus détaillée de Facebook concernant les troubles de l'alimentation interdit certains contenus déclencheurs spécifiques, tels que les thigh gaps (écarts entre les cuisses), lorsqu'ils sont partagés avec de termes associés aux troubles alimentaires. (Comme l'ont fait remarquer mes collègues du Stanford Internet Observatory dans leur analyse des politiques des médias sociaux en matière de santé mentale, il n'est pas clairement précisé si ces directives détaillées s'appliquent aussi à Instagram.)

En 2012, Instagram a désactivé la recherche de hashtags utilisés dans les posts encourageant les troubles de l'alimentation, tels que #ProAnorexia et #ProBulimia. En début d'année, la plateforme a annoncé avoir renouvelé son engagement à combattre les troubles alimentaires. Depuis ces mises à jour, lorsque je lance des recherches sur certains termes relatifs aux troubles alimentaires qui n'ont pas été interdits, Instagram m'invite à écrire à un ami, à appeler une ligne d'écoute, à lire des conseils pour renforcer ma confiance en mon corps ou à consulter un site internet contenant des informations sur les troubles alimentaires.

Capture d'écran via Instagram

En dépit de ces avancées, neuf ans après l'interdiction du hashtag #ProAnorexia par Instagram, je peux toujours obtenir des résultats si je fais une recherche avec le hashtag #ProAnaTips (Conseils pro ana –le terme «ana» est fréquemment utilisé pour faire référence à l'anorexie) et tomber sur des posts montrant des corps dangereusement maigres et proclamant «Keep calm and the hunger will pass» (Du calme et la faim passera).

Les ressources proposées par Instagram en matière de troubles de l'alimentation seront peut-être utiles à quelques personnes disposées à trouver de l'aide, mais il est difficile de tomber par erreur sur un hashtag comme #ProAnaTips, et je doute que les personnes qui recherchent activement des suggestions pour développer une anorexie puissent être influencées par des conseils généraux les encourageant à «accepter son corps tel qu'il est» et à «nourrir son corps avec une grande variété d'aliments». Mais même si des liens utiles sont proposés, j'estime qu'en aucun cas des guides pratiques pour être anorexique ne devraient être aussi facilement accessibles sur un appareil que l'on retrouve dans la poche de presque tous les adolescents.

La régulation à son minimum

Les changements effectués ne sont qu'un strict minimum. Instagram refuse d'assumer la responsabilité des contenus plus subtils, mais parfois tout aussi dangereux, qui se multiplient sur la plateforme. Par exemple, même avec cette politique mise à jour, j'aurais pu voir le conseil pour perdre du poids qui a déclenché mon trouble de l'alimentation sans qu'aucun avertissement n'apparaisse. Ce conseil ne parlant pas explicitement des troubles alimentaires, Instagram estimait que ce n'était pas son problème.

Cela aurait pu être évité grâce à l'algorithme de recommandation d'Instagram. En raison de mes recherches pour cet article, mon historique de recherches sur Instagram est désormais rempli de termes que quiconque qui connaît ou a connu une personne souffrant de troubles alimentaires considérerait comme extrêmement inquiétants.

Instagram pourrait diminuer le nombre de contenus relatifs à la perte de poids ou les compenser avec des messages de positivité corporelle et des posts anti-régime.

En dépit de cela, je peux continuer librement à rechercher des conseils pour perdre du poids, ainsi que des photos avant/après qui s'avèrent tout aussi susceptibles de déclencher un trouble de l'alimentation qu'un contenu explicitement pro-anorexie. Les recettes hypocaloriques et les vidéos «ce que je mange en une journée» figurent toujours sur ma page d'exploration, à côté (drôle d'ironie) de posts de sensibilisation aux troubles alimentaires.

Si Instagram est capable de déterminer quelles photos d'animaux je vais trouver les plus mignonnes ou quels mèmes vont me faire rire, je suis certaine qu'il pourrait avoir recours aux mêmes outils pour déterminer que je suis à risque de développer un trouble alimentaire. Instagram pourrait alors diminuer le nombre de contenus relatifs à la perte de poids ou les compenser avec des messages de positivité corporelle et des posts anti-régime. Ce n'est pas une question de complexité technologique qui empêche cette évolution, c'est une question de volonté d'assumer sa responsabilité et de privilégier la sécurité des internautes.

Entre maladie et guérison, une frontière floue

Une question plus délicate est celle des comptes de guérison. Déjà anciennes, les règles de la communauté d'Instagram permettent les discussions de sensibilisation aux troubles de l'alimentation ou de soutien aux personnes qui en souffrent, tant que ces comportements ne sont pas encouragés. Si la plupart des posts sur lesquels je suis tombée ne sortent pas du cadre de ces règles, je sais d'expérience que la frontière entre soutenir la guérison et encourager les troubles alimentaires est beaucoup plus floue que ne le laissent penser ces règles. Dans leurs commentaires sur les politiques en matière de santé mentale, les chercheurs du Stanford Internet Observatory ont noté que les posts portant sur la guérison peuvent aider certaines personnes à sentir qu'elles appartiennent à une communauté tout en déclenchant des comportements dangereux chez d'autres.

Si Instagram estime que ce problème dépasse les capacités d'une application de partage de photos, on ne peut qu'approuver. Ce qui ne signifie pas qu'ils peuvent se dédouaner. Dans ce cas, assumer ses responsabilités revient à reconnaître que, pour un sujet aussi complexe que la santé mentale, la participation de professionnels est nécessaire.

Instagram devrait tirer profit de son partenariat avec la National Eating Disorders Association (Association nationale pour les troubles de l'alimentation, NEDA) pour fournir, aux internautes qui s'apprêtent à publier un post contenant des termes en lien avec les troubles de l'alimentation, le guide de la NEDA qui explique comment partager ses expériences de manière responsable. En se fondant sur l'argument du guide selon lequel une expérience racontée de manière irresponsable peut provoquer de graves dégâts, la mise en œuvre de la politique d'Instagram devrait garder à l'esprit que tout post un peu limite est plus susceptible de nuire que d'aider.

En fin de compte, étant donné le fort taux de troubles alimentaires chez les adolescents, dont les trois quarts vont sur Instagram, la plateforme devrait penser à développer un centre de ressources dédié aux troubles alimentaires directement intégré dans les fils des internautes appartenant aux groupes d'âge les plus à risques. Inspiré du Centre d'information sur les élections, cet espace pourrait encourager les jeunes gens à se renseigner sur les troubles alimentaires auprès d'experts de confiance, dans un cadre créé hors ligne, avant qu'ils ne se heurtent au problème sur les réseaux sociaux.

Enfin, je n'étais plus seule

Quelques semaines après mon entrée à l'université, je me suis retrouvée assise sur un pouf en compagnie d'une dizaine d'autres étudiants qui s'étaient également inscrits à une discussion sur l'image corporelle. L'un après l'autre, nous avons partagé nos expériences, parlé de nos troubles de l'alimentation et ri de l'absurdité qu'il y avait de servir des cupcakes à une réunion sur ce sujet.

Lorsque mon tour est venu de prendre la parole, j'ai été surprise d'être si émue que j'avais du mal à parler. En apparence, les histoires qu'avaient racontées les autres étudiants n'étaient pas très différentes de celles que j'avais lues sur les réseaux sociaux. Pourtant, ces échanges m'ont paru infiniment plus importants, car toutes les personnes présentes étaient en premier lieu des connaissances que je saluais lorsque je les croisais sur le campus ou des camarades de classe.

Pour appartenir à une communauté, j'avais besoin d'un espace physique dans lequel je pouvais m'exprimer et laisser libre cours à mes sentiments.

Leurs troubles alimentaires n'étaient qu'un élément secondaire de leur identité, un élément dont j'ignorais totalement l'existence jusqu'à cette réunion. J'ai été submergée par le chagrin que nous avons partagé au fil des années d'une vie silencieusement perturbée par les troubles alimentaires. Et ce sentiment a été immédiatement suivi par un soulagement: enfin, je n'étais plus seule.

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Une photo ou une légende peut donner un aperçu de ce qu'est un trouble alimentaire. Mais pour réellement appartenir à une communauté, j'avais besoin d'un espace physique dans lequel je pouvais m'exprimer et laisser libre cours à mes sentiments. Alors que les posts parlant de guérison disparaissent de mon fil Instagram, je reste très reconnaissante pour toutes les conversations que je peux avoir hors ligne avec les personnes qui me soutiennent et m'entourent… sans le moindre téléphone à l'horizon.

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