Monde / Culture

Jadis, quand les Grecs et les Turcs savaient s'entendre

Temps de lecture : 8 min

La relation entre les deux peuples était beaucoup plus complexe que ne le laissent entendre les narrations nationales.

L'entrée de Mehmed II dans Constantinople. | Peinture de Fausto Zonaro (1854-1929) via Wikicommons 
L'entrée de Mehmed II dans Constantinople. | Peinture de Fausto Zonaro (1854-1929) via Wikicommons 

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Existe-il des anecdotes historiques où les Grecs et les Turcs savaient s'entendre?»

La réponse de Nomikos Sakis:

L'histoire entre les Grecs et les Turcs regorge d'anecdotes où ils savaient coopérer, bien évidemment. Ce fut à des moments si antérieurs à notre époque qu'ils se nommaient eux-mêmes de bien des manières avant que le nationalisme moderne ne définisse les deux peuples.

Les relations de coopération ont été de diverses natures, favorisées par le fait que les Turcs ne constituaient pas une entité politique unique, mais étaient un amas de peuples nomades qui, tour à tour, allaient manifester leur présence à Byzance de diverses manières. Les relations étaient presque exclusivement intéressées, très rarement par pure fraternité, bien que je connaisse une seule anecdote que j'évoquerai un peu plus bas.

Les relations entre les Byzantins et les Khazars

Les Khazars, peuple turcophone issu des steppes d'Asie centrale, ont constitué un puissant empire autour de l'actuelle mer Caspienne. C'est ce peuple qui a préservé le Caucase de la conquête arabe musulmane et soutenu la lutte de l'Empire byzantin contre son puissant voisin perse sassanide. Alors que les armées du basileus Héraclius sont occupées en Asie mineure à lutter contre les Perses, les Avars, un peuple turcophone allié à des Slaves venus des Balkans, assiègent Constantinople.

Héraclius renversera la situation en nouant une alliance avec les Khazars. L'année suivante, il fait sa jonction avec les troupes du grand-khan khazar Ziebil devant Tiflis (Tbilissi), actuelle capitale de la Géorgie. Pris en tenaille, les Perses sont vaincus, propulsant les Khazars sur les devants de la scène de l'histoire.

Les relations entre les Byzantins et les Coumans

S'inscrivant dans un contexte de guerre contre les turcomans Petchénègues, la diplomatie byzantine se rapprocha diplomatiquement d'un autre peuple de cavaliers turcomans qu'on appelle les Coumans. Ce sont eux qui participeront à la bataille de la colline de Lebounion où la coalition de Byzantins, Coumans et Valaques écraseront les Petchenègues. L'empereur Alexis Ier intégrera ultérieurement les Petchénègues vaincus (ou une partie) dans l'armée byzantine, et les installera dans la région de Moglena, en Macédoine.

Plusieurs autres tribus turcomanes se constitueront comme mercenaires au service de l'armée byzantine, par exemple les cavaliers Ouzes, ceux qui abandonneront le camp de Romain IV Diogène pour celui d'Alp Arslan, à la bataille de Manzikert, 1071. Il y avait des anecdotes, où même dans un moment d'hostilité, l'un considérait l'autre comme un homme d'honneur.

Lors de la première croisade, devant les murs de Nicée, les croisés qui assiégeaient la ville exigeaient la reddition sous peine de mort. Comprenant la gravité de leur situation, et ne faisant pas du tout confiance aux forces croisées, les Seldjoukides retranchés répondirent qu'ils n'accepteraient de se rendre que si l'empereur de Constantinople en faisait la demande.

Durant le blocus, Alexis Ier avait fait mener des négociations secrètes qui aboutirent à un accord de reddition: en échange de la vie sauve, les Seldjoukides ouvrirent les portes de Nicée permettant le passage des forces impériales byzantines durant la nuit, du côté du lac –là où les croisés n'étaient pas présents.

Et, au petit matin, lorsque ces derniers préparaient l'assaut décisif, ils eurent la mauvaise surprise de voir l'étendard byzantin flotter sur les remparts, décevant leur espoir de mettre à sac la ville et de passer leurs ennemis au fil de l'épée. Parfois, on pouvait observer des membres de la famille impériale byzantine se réfugier chez les Seldjoukides, comme ce fut le cas pour la plupart des membres de la famille Komnenos en séjour chez les Danichmendides, vers le XIIe siècle. À l'inverse, beaucoup de Turcs étaient bien accueillis à Constantinople, dont plusieurs d'entre eux étaient même devenus fonctionnaires, voire membres de la famille impériale.

«Qu'il m'ordonne de faire sa volonté»

Les mercenaires turcomans allaient même servir d'appui lorsque les prétendants au trône impérial se déchiraient par des guerres. Au XIVe siècle, on assistera à une étroite amitié entre un certain régent du nom de Jean VI Kantakouzenos, et un certain Umur Ghazi, dit «Le lion», émir d'Aydin et de Smyrne. Lorsque Jean devint empereur byzantin, Umur lui fournit une aide matérielle pendant ses campagnes militaires, en particulier pendant la guerre civile byzantine de 1341-1347.

Umur parlait de Jean comme de «son vieil ami», si bien que, lorsqu'il succomba en défendant la ville de Smyrne sous les flèches des chrétiens occidentaux, l'empereur Jean avait beaucoup pleuré sa mort.

Lors du siège final de Constantinople, un membre de la maison impériale ottomane figurait parmi les défenseurs de la ville.

Des ententes naîtront même entre les empereurs grecs de Trébizonde et des chefs turco-mongols, comme l'émir de Chalyba, ou même le très célèbre Tamerlan qui remportera la victoire sur les ottomans à Ancyra, 1402. Lorsque Tamerlan décida d'attaquer les troupes de Bayezid, il demandera à Manuel III d'être chef d'un contingent en plus de fournir des soldats qui se battront aux côtés des armées tatares qui défieront les Ottomans. C'est sous Jean IV de Trébizonde que naîtra une amitié intéressée avec le chef des Ak Koyunlu (moutons blancs) dans le but d'arrêter les Ottomans.

Parfois, les Byzantins eux-mêmes participèrent aux guerres civiles des prétendants ottomans au sultanat, notamment dans le conflit opposant un certain Mouna à son frère Mehmed, celui qui deviendra Mehmed Ier, sultan ottoman. Vers 1413, Mouna avait subi en Serbie la sévère défaite de Camurlu.

Mehmed Ier, victorieux et souhaitant exprimer toute sa reconnaissance envers Manuel Paléologue pour le secours apporté, se serait proclamé vassal de celui-ci par des paroles très surprenantes: «Va dire à l'empereur des Romains qu'à dater de ce jour, je suis et serai son sujet, comme un fils devant son père. Qu'il m'ordonne de faire sa volonté, et j'exécuterai avec grand plaisir ses vœux, comme son serviteur!»

Voilà un revirement très surprenant, quand on sait que c'était la période où les Byzantins étaient les vassaux.

La loi des clans

Lors du siège final de Constantinople, un membre de la maison impériale ottomane, du nom d'Orhan Çelebi, figurait parmi les défenseurs de la ville. Il rejoignit la défense avec environ 600 renégats ottomans à ses côtés, ils se battront jusqu' à la chute finale, le 29 mai 1453.

La période ottomane sera plus discrète en termes d'anecdotes. On sait que durant cette période fleurira une activité de brigandage qui sera connue sous le nom de «klephtes». Ces klephtes étaient des guerriers-brigands qui vivaient sous la loi des clans. Il n'y avait guère de conscience nationale durant cette période, si bien que, probablement, des klephtes étaient employés comme mercenaires pour le compte de l'Empire ottoman lors des guerres contre les Vénitiens ou d'autres clans grecs ou albanais rebelles.

L'anecdote la plus connue sera l'entente avec un pirate maniote du nom de Limberákis Gerakáris, contemporain de la guerre de Morée entre les Vénitiens et les Turcs. Il se fera connaître lors de la guerre de Candie où il sera sollicité par le Grand Vizir dans une entreprise militaire contre la région autonome grecque du Magne. Les Ottomans firent à nouveau appel à lui à la suite de leurs défaites lors de la guerre de Morée contre les Vénitiens. Limberakis prit la tête d'une petite troupe qui prit part à différentes opérations contre les Vénitiens. Il trahira cependant les Turcs et passa du côté vénitien en 1695. Il mourra vers 1710 dans une cellule vénitienne.

Les dernières coopérations d'importance se produiront lors de la montée en puissance d'Ali Pacha de Janina.

Sous l'Empire ottoman, la coopération entre les Grecs et les Turcs prendra une forme nouvelle. Sous le règne de Mehmed II, l'extension continue des frontières ottomanes fera que le sultanat laissera se poursuivre l'administration des terres impériales par des Grecs. Ces derniers fourniront à l'Empire ottoman diverses personnalités d'importance comme des gouverneurs, des vizirs et des diplomates, dont le plus connu est Alexis Mavrocordatos. Il sera un des dignitaires ottomans qui négocieront la paix de Karlowitz, lors de la cinquième guerre austro-turque, aussi connue sous le nom de la «grande guerre turque» qui durera près de quinze ans.

Plusieurs familles de Constantinople, habitant le célèbre quartier du Phanar, étaient assignées comme Hospodars, ou gouverneur des territoires de Valachie et de Moldavie sous la suzeraineté du sultanat.

Portrait d'Ali Pacha de Janina. | Wikicommons

Les dernières coopérations d'importance se produiront lors de la montée en puissance d'Ali Pacha de Janina qui intégra plusieurs klephtes grecs comme garde du corps, comme Odysseas Androutsos ou même Georgios Karaïskakis. Elles cesseront lorsque les vents nationalistes commenceront à souffler sur les braises des vieilles identités qui reprendront feu en mars 1821. À partir de ce moment-là se construiront des identités nouvelles qui mettront les relations greco-ottomanes (puis greco-turques) dans une situation d'hostilité quasi-permanente qui atteindra son paroxysme lors des campagnes militaires anatoliennes de 1919 à 1922.

Ce sera l'époque où naîtra le concept d'ethnicité qui exclura les populations n'étant pas de la même religion. Les populations musulmanes et chrétiennes seront forcées de quitter leur foyer de toujours afin de laisser place à deux nations ethniquement et confessionnellement homogènes, et la narration nationale individuelle hissera jusqu'au plus haut sommet les faits d'armes, l'exaltation du sacrifice et du dévouement, tout en enfouissant les récits qui pouvaient jeter une lumière sur une relation beaucoup plus complexe que ce que laissent entendre les deux narrations nationales.

De nos jours

Le traité de Lausanne sera le commencement de nouvelles relations avec les deux identités actuelles: la Grèce et la Turquie. La coopération des époques précédentes a fait son temps, et les deux entités uniques ne permettent plus de tels récits, ce qui n'était pas du tout le cas du temps où les Grecs et les Turcs étaient divisés en plusieurs entités pas forcément fraternelles, mais qui favorisaient des ententes inter-ethniques.

Toutefois, il existe encore au moins un domaine où on peut toujours observer des entités grecques et turques se proclamer frères: le football! Quoi? Cet océan d'imbécilités qui exalte et rassemble des nationalistes de tous bords en chantonnant des chants racistes et xénophobes derrière des joueurs qui n'ont pas besoin de croche-pied pour tomber?

Eh bien, oui, c'est bien ce sport-là. Je suis le premier étonné. Le football est le parfait exemple encore vivant de tout ce schéma de pensée exposé ci-dessus. Outre le fait que deux équipes nationales sont formées, le football national est divisé en plusieurs entités sportives dont la plupart sont très loin d'avoir des relations fraternelles, ce qui a eu le don de provoquer des amitiés inattendues avec des clubs étrangers issus de l'autre côté de l'Égée.

Et là, on assiste à des grandes amitiés quasi-inattendues:

  • Le Galatasaray qui, paraît-il est un grand ami du club Panathinaïkos
  • L'Olympiakos du Pirée qui est un grand ami du Fenerbahçe
  • Le Besiktas Istanbul qui est un grand ami du PAOK Salonique
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Et de l'autre côté, on a le Panathinaïkos qui déteste Olympiakos. Précisons que ce dernier est détesté par beaucoup d'autres clubs grecs de toute manière (et de moi-même). Tandis que le Fenerbahçe ne peut pas du tout sentir le Galatasaray, etc. Ces amitiés dignes des temps anciens sont l'heureuse conséquence de multiples entités sportives indépendantes les unes aux autres qui font poursuivre de beaux récits au XXIe siècle.

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