Médias / Culture

«Succession» passe pour une série dramatique, mais c'est avant tout une sitcom

Temps de lecture : 6 min

Kendall veut un noyau moral, Roman veut une farce, Shiv veut juste tirer la couverture à elle.

Tant que Logan reste au pouvoir, on reste sur sa faim en matière d'intrigue. | Capture d'écran Films Exclu via YouTube
Tant que Logan reste au pouvoir, on reste sur sa faim en matière d'intrigue. | Capture d'écran Films Exclu via YouTube

Attention, cet article comporte des spoilers sur la fin de la saison 2 et sur la saison 3.

Les Roy ne changent pas. La troisième saison très attendue de Succession, la série de HBO sur une famille ultra-riche qui se dispute le contrôle de son empire médiatique conservateur, s'en accommode bien. Elle se complaît (très consciencieusement et avec des clins d'œil appuyés) dans le ronronnement gentiment grinçant qui constitue la série.

Cela peut ne pas sembler exact de prime abord, car la série, à l'instar de son générique, semble entraînante. Le premier épisode est une montagne russe qui semble impliquer des enjeux énormes, à même de changer la vie des personnages. Pourtant, il s'est rapidement avéré que les enjeux n'étaient pas si importants que cela et, au fil des deux saisons qui ont suivi, cela a même semblé être tout le principe de la série: l'univers de Roy ne change pas, il est immuable. Oh, bien sûr, il va y avoir des conflits. Il va y avoir des crises. Mais elles auront toujours lieu dans des cadres opulents et elles verront toujours s'affronter des adversaires incroyablement vicieux qui ne pensent à rien d'autre qu'à l'emporter sur les autres.

En avant les sentiments

Certes, les milliards de dollars peuvent donner l'impression qu'il s'agit d'affrontements épiques, mais ce n'est pas le cas. D'un point de vue structurel, les Roy, comme tous les ultra-riches, ne perdent jamais totalement. Les seuls véritables enjeux sont sentimentaux, fruits du rejet paternel, on ne peut les régler ni les apaiser. Et donc, certains rythmes reconnaissables se développent. Kendall se révolte contre son père. Stewy vient malmener les Roy. Shiv maltraite Tom, qui torture cousin Greg, que son grand-père harcèle avec des tests de moralité. Logan transforme une perte en réussite en étant particulièrement irraisonnable. Roman a un besoin désespéré de discipline et d'amour parental qui n'est pas sans influence sur sa sexualité.

C'est donc, on l'aura compris, une série qui se répète. Ce n'est pas une mauvaise chose en soi: il y a quelque chose d'incroyablement confortant à regarder la série comme un objet familier, car, même si Succession passe pour être une série dramatique, il s'agit en fait fondamentalement (et de manière un peu effrayante) d'une sitcom.

Les seuls véritables enjeux sont sentimentaux, fruits du rejet paternel, on ne peut les régler ni les apaiser.

Les pièces de l'échiquier se déplacent de manière agréable, mais sans réelle conséquence et tout finit par revenir au point de départ. Rien ne semble plus gravé dans le marbre que le statu quo de Succession.

Au début de la série, cette boucle de Möbius dramatique était masquée par une intrigue à la Roi Lear. Logan avait l'intention de se retirer, ce qui le faisait paraître raisonnable, et il avait failli mourir dans le premier épisode, ce qui le faisait paraître vulnérable. Toutefois, ces deux impressions étaient fausses, comme nous l'a confirmé Logan en défiant, d'une certaine manière, la mort et en se montrant à plusieurs reprises imbattable tant sur le plan stratégique que personnel ou politique. Il s'est avéré que le principe de la série n'était finalement pas de savoir comment les personnages allaient faire face au départ de Logan, mais de savoir comment ils allaient gérer le fait que Logan ne va pas mourir. Aussi, tant que Logan reste au pouvoir, la sitcom Succession perdure.

Les autres pièces de l'échiquier ne peuvent que se contenter de s'agiter futilement autour de lui, sans jamais parvenir à le mettre en échec, avant de tout reprendre à zéro. Les enfants sont ridicules. Plus ils s'entêtent à dire que quelque chose est important –malversations, messages politiques, accords, concessions–, moins cela compte. Encore et toujours, c'est l'indifférence de Logan qui l'emporte. Il est un roi Lear qui ignore la tempête au lieu de perdre la tête. Et la tempête s'arrête.

Éternel recommencement

La deuxième saison s'achève sur un Kendall –qui, sur le point d'aller en prison pour son père, paraissait on ne peut plus soumis–, qui tente désespérément de faire en sorte que la série redevienne le drame que l'on pensait qu'elle était au début. Les mots manquent pour dire dans quel état de dissonance cognitive il se trouve: il veut tuer le père et il veut en même temps l'impressionner. Celui qui a laissé se noyer un membre de l'équipe lors du mariage de Shiv et qui a laissé son père étouffer l'affaire veut que les méchants paient. Il veut de la rédemption. Il veut du respect. Alors il monte un «coup»: sachant ce que son invincible père pense de lui (qu'il est faible et soumis), il s'en sert pour faire croire à Logan qu'il va prendre la faute sur lui… puis le trahit. Voilà qui ressemble à du changement, n'est-ce pas?

La saison s'achève sur un gros plan du visage de Brian Cox, qui voyant Kendall le dénoncer, esquisse un début de sourire. S'agit-il de fierté paternelle, même si c'est à ses propres dépens? Le respect que peut avoir Logan pour une belle manigance peut-il dépasser celui qu'il a pour sa propre personne?

La troisième saison, qui a commencé récemment, reprend ce thème désormais familier de la lutte intrafamiliale pour le contrôle de Waystar-Royco, recyclant au passage un certain nombre d'éléments drôles et familiers. Ce n'est pas une critique: le comique dans les sitcoms provient généralement du fait que les personnages et les situations ne changent pas.

Succession a toujours été meilleure dans le registre de la comédie que dans celui du drame –après tout, son créateur, Jesse Armstrong, était derrière la brillante sitcom britannique Peep Show– et c'est la maîtrise comique de ses personnages qui en fait un tel plaisir à regarder. Les dialogues sont plus percutants et plus mordants que jamais. Mais la lutte pour le contrôle de la société reflète une lutte autour de ce que la série devra finalement être. Kendall veut que Succession devienne la tragédie qu'il pense qu'elle est. Il veut un noyau moral. Roman, comme d'habitude, veut une farce. Shiv, départie des rares convictions qu'il lui restait, veut juste tirer la couverture à elle.

«No Real Person Involved»

Le fait que les trois enfants soient sans arrêt en train de redoubler d'efforts pour mettre leur père en orbite ou le renverser montre la limite de cette comparaison avec une sitcom: les comédies traitent rarement des maltraitances familiales, or les maltraitances sont au centre même de l'intrigue de Succession.

La seule raison pour laquelle nous sommes en empathie avec la progéniture incroyablement repoussante de Logan est que nous avons vu de quelle manière monstrueuse il a traité ses enfants. Il les a gâtés, mais beaucoup plus au sens littéral que métaphorique, les transformant en êtres étranges qui quémandent sans cesse un peu d'attention à leurs parents narcissiques et sans amour. Cela aussi encourage au statu quo: la maltraitance engendre des cycles qui sont difficiles à changer.

Le point faible de «Succession» a toujours été que les personnages sont trop drôles et cyniques pour que l'on déplore ce qui leur arrive.

De manière générale, les Roy et autres milliardaires s'en tireront bien (ou du moins pas plus mal) quoi qu'il arrive. Il n'en ira pas de même pour le monde extérieur, pour qui les choses sont en train de devenir un peu plus effrayantes.

La troisième saison dépasse le cadre de l'économie pour s'intéresser à la politique électoraliste, avec l'aîné, Connor, qui s'imagine toujours un destin présidentiel. Et si Logan considérait auparavant la carrière politique de Shiv comme une aimable distraction, les choses commencent à devenir un peu plus sombres lorsqu'il commence à s'intéresser lui-même aux dirigeants potentiels. Les jeux auxquels s'adonnent les Roy pour le plaisir, pour l'ego et pour plaire à Papa, se rapprochent de nous, la plèbe, qui sait malheureusement que, pour elle, l'élection d'un fasciste à la tête de l'État pourrait être lourde de conséquences.

Pour les ultra-riches, même le drame fonctionne comme une sitcom. Rien ne peut les toucher. Le point faible de Succession a toujours été que les personnages sont trop drôles et cyniques pour que l'on déplore ce qui leur arrive comme il le faudrait. Ils séduisent les spectateurs contre leur gré en les incitant à prendre parti pour l'un ou l'autre des personnages et à oublier qu'il existe tout un monde en dehors de Waystar-Royco. Car le plus souvent, dans cette série, il n'y en a pas. «No Real Person Involved.»

Et même s'il sera intéressant de voir si la troisième saison de Succession cesse de ne s'intéresser qu'aux ultra-riches, il le sera encore plus de voir si c'est ce que nous souhaitons vraiment nous, accros que nous sommes à cet îlot de luxe où fusent les réparties cinglantes.

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