Sports

Pour le rugby, grandir, c'est raccourcir un peu

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.05.2010 à 17 h 00

Pour devenir plus universel, le jeu à VII, plus spectaculaire, s'impose. Au détriment du sport?

Samedi 22 mai, la finale de la coupe d'Europe de rugby oppose deux clubs français, le Stade Toulousain et le Biarritz Olympique dans une enceinte de circonstance: le Stade de France. Une semaine plus tard, toujours au Stade de France, la vraie finale du championnat de France, marquée par la conquête du Bouclier de Brennus, mettra aux prises Perpignan et Clermont-Ferrand.

Signe de notre toute puissance rugbystique, nos deux meilleurs clubs de l'année ne sont donc pas nos meilleurs représentants européens. Deux mois après le Grand Chelem du XV de France dans le Tournoi des VI Nations, voilà qui pose la domination du rugby français sur le Vieux Continent en attendant de savoir ce qu'il vaut plus largement lors de la prochaine Coupe du Monde disputée en Nouvelle-Zélande à la fin de l'été 2011.

Etrange Coupe d'Europe, cependant, limitée à quatre pays, la France, l'Irlande, l'Italie et la Grande-Bretagne, la nation britannique permettant de multiplier les drapeaux avec des équipes issues d'Angleterre, d'Ecosse, du Pays de Galles et d'Ulster. Comme si le rugby à XV, en dépit de son succès notamment en France où les affluences et les audiences sont à la hausse, n'arrivait pas à élargir ses frontières et restait éternellement confiné au territoire riquiqui du Tournoi des VI Nations.

Le cheval de Troie olympien

Toulouse-Biarritz, c'est bien joli, mais ça n'a pas évidemment, sur la balance de l'exploit, le même poids qu'un Manchester-Chelsea en finale de la Ligue des Champions en 2008. Pour en arriver là et asseoir ainsi la suprématie des clubs anglais en Europe, Manchester et Chelsea avaient dû se battre, cette année-là, face à une concurrence autrement plus diverse et plus complexe.

La prochaine Coupe du Monde de rugby réunira seulement 20 pays sachant que 18 nations, aux niveaux très disparates, ont gagné directement leur ticket pour la Nouvelle-Zélande. Là encore, on est loin du football et de sa Coupe du Monde dont les qualifications ont mobilisé et passionné 203 pays pour déboucher sur une très compétitive phase finale à 32 en Afrique du Sud. Pourtant, le rugby progresse et la dernière Coupe du Monde, jouée en France en 2007, a semblé faire état de ce frémissement. Mais son développement passe obligatoirement par une hausse de la participation lors de ses rendez-vous majeurs et par l'obligation de trouver de nouveaux marchés.

Petit cousin du rugby à XV, le rugby à VII sera peut-être ce cheval de Troie à partir de 2016. C'est cette année-là, en effet, que le rugby à VII effectuera ses grands débuts aux Jeux Olympiques à Rio de Janeiro. Le 9 octobre dernier, à Copenhague, lors de sa 121e session, le Comité International Olympique a adoubé son intégration, à titre probatoire, pour les Jeux de 2016 et 2020 alors que le rugby à XV avait déjà été sport olympique en 1900, 1908, 1920 et 1924. «Grâce à ce vote positif, nous allons amener de plus en plus de jeunes sur les terrains de rugby à travers le monde », s'est exclamé, au Danemark, le Français Bernard Lapasset, président de l'IRB, la fédération internationale de rugby. «Le VII est la clé du développement du XV dans le monde, avait-il ajouté. Dans un tournoi à VII, tous les pays sont capables de gagner aujourd'hui. C'est un sport festif avec un public jeune.»

Un sport de boucher

Le XV tirera-t-il bénéfice de cette exposition médiatique à venir du VII? Les avis divergent tant les deux disciplines sont différentes, même si dans le passé, le VII a attiré beaucoup de grands joueurs du XV qui y ont fait leurs premières gammes à l'image de Jonah Lomu et Tana Umaga.

Le VII se joue avec trois avants, qui forment les mêlées, et quatre arrières. Comparativement au XV, le rythme des rencontres — deux fois sept ou deux fois dix minutes — est donc nettement plus enlevé avec des phases de jeu à très haute intensité puisqu'on joue sur un terrain de rugby aux dimensions classiques. L'aspect stratégique y est moindre. Morphologiquement, à la différence du rugby à XV, les joueurs sont bâtis dans un même moule car c'est un sport de courses et de passes sans véritables temps morts mais physiquement moins coûteux en raison de la brièveté des duels. Le tournoi olympique, qui, de surcroît, sera mixte, pourra s'étaler sur seulement trois journées.

Selon la tradition, c'est un apprenti boucher écossais du nom de Ned Haig, soucieux de mieux remplir les caisses de son club, qui eut l'idée, en 1883, de multiplier les matches de rugby en en réduisant la durée. Mais le VII eut du mal à se faire accepter pendant près d'un siècle et il fallut attendre 1976 pour le voir enfin décoller à l'occasion de la création d'un tournoi à Hong Kong, devenu depuis un sommet de la discipline. Son succès ne s'est pas démenti depuis, le VII, contrairement au XV, tendant vers l'universalité avec plus de 100 pays qui le pratiquent plus ou moins régulièrement. A Hong Kong, le VII se trouve, par exemple, au cœur de vraies folies populaires.

Lors de la dernière Coupe du Monde du VII, organisée à Dubaï en 2009 (la première où une compétition féminine était inscrite au programme), on vit ainsi pêle-mêle, dans une mosaïque de résultats, le Portugal battre le Canada, Hong Kong dominer l'Italie, Fidji surprendre les Etats-Unis, l'Uruguay se défaire du Japon, le Kenya disposer de la Tunisie etc. En finale, le Pays de Galles eut le dernier mot aux dépens de l'Argentine tandis que l'Australie prit la mesure de la Nouvelle-Zélande lors de la finale féminine.

Cannibalisation

Et la France dans tout cela ? Eliminée dans un groupe qui comprenait les Iles Fidji, les Etats-Unis et la Géorgie. Car le rugby à VII se traîne en France comme l'a récemment souligné Thierry Janeczek, l'entraîneur national:

Actuellement, on ne peut pas rivaliser avec les meilleures nations car on ne peut pas jouer des meilleurs joueurs de club. Nous avons des joueurs de 21 ou 22 ans qui, pour certains, signeront ensuite des contrats professionnels (XV) et que nous ne pourrons plus appeler. En France, le rugby à VII n'est pas populaire et il est perçu par les clubs comme un concurrent du XV.

En effet, là où il a de puissantes racines, le XV cannibaliserait le VII vite abandonné par ses meilleurs espoirs attirés par les espèces sonnantes et trébuchantes des clubs professionnels du Top 14. Et d'ailleurs, le public ne suit pas dans l'Hexagone: les foules restent maigres. Notre rugby de terroir renâcle face à ce drôle d'intrus.

 

A long terme, certains craignent, en effet, la mort du XV au moins, et dans un premier temps, dans les petits pays où il avait réussi à émerger mais où il sera, demain, privé de sources de financement inévitablement toutes dédiées au VII à cause des Jeux Olympiques. Spécialiste du rugby à L'Equipe Magazine, Jean-Christophe Collin déplore cet avènement programmé du VII et son clinquant vernis:

Nous avons la faiblesse de penser que le rugby à XV, c'est davantage que celaNotamment parce qu'il permet à chaque morphologie de s'exprimer. Le petit gros moqué dans la cour d'école se sent valorisé le week-end dans son équipe de rugby. Le XV, ce n'est peut-être pas l'universalité géographique, mais l'universalité des corps. Le VII, c'est la mort des petits gros et des grands maigres. La modernité ne veut pas de leurs foutues carcasses. (...) On nous dit que le VII, c'est du spectacle. Mais les Folies Bergères aussi. Et nous, le spectacle, ça nous emmerde. On lui préfère le sport.

Et les Toulouse-Biarritz?

Yannick Cochennec

Photo: Finale de la coupe de Singapour, en rugby à VII, en 2005. REUTERS/Nicky Loh

Yannick Cochennec
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