Société / Culture

Comment fabrique-t-on un bon personnage de flic pour une série?

Temps de lecture : 6 min

Il existe un moyen d'offrir aux spectateurs autre chose qu'une énième variation d'un archétype de policier vu et revu.

Marina Foïs et Karin Viard, dans le film Polisse de Maïwenn. | Capture d'écran Mars Films via YouTube
Marina Foïs et Karin Viard, dans le film Polisse de Maïwenn. | Capture d'écran Mars Films via YouTube

Depuis Telecrime, lancée en 1939 au Royaume-Uni et considérée comme la première série policière de tous les temps, des milliers de flics de fiction se sont succédés sur le petit écran. Mais après des décennies d'enquêtes télévisuelles, les nouveaux venus semblent bien souvent issus d'un algorithme de création de personnages: duos homme/femme qui se détestent mais se désirent en secret, personnalités décalées aux facultés de déduction hors du commun, caractère orageux cachant un grand cœur, chevaliers blancs aux valeurs inébranlables, vieux briscards hantés par une enquête non résolue, j'en passe et des meilleurs.

S'ancrer dans le réel, sans renoncer à la fiction

Si cela ne semble pas altérer la création de nouvelles séries policières, nombre d'entre elles peinent à fidéliser et disparaissent en quelques saisons. Les téléspectateurs décrochent, incapables de s'attacher à ces personnages vus et revus. Mais alors, comment écrire de bons personnages de flics? Pour Jérémy Wulc, scénariste et auteur du roman Les loups-garous d'Argentine, ce processus commence par une certaine proximité avec le réel: «Il faut écrire avec son temps. Aujourd'hui, nous avons tous été abreuvés de reportages sur les soirées à suivre la BAC. Tout le monde sait à quoi ressemble telle ou telle brigade, que les policiers ne perquisitionnent pas à 3h du matin, que les procédures ont changé.»

Ce constat, Romain R., ancien policier à la brigade de protection des mineurs et consultant sur le film Polisse de Maïwenn, ne peut que le partager. «Pour moi, il était essentiel de former les acteurs avec le plus de détails possible car je savais que ce serait regardé par des policiers, mais aussi pour que le public comprenne, témoigne-t-il. La façon de bouger, de parler, de tenir une arme, de taper au clavier avec deux doigts et pas avec les dix, de toujours parler à deux à une enfant, de ne pas poser de questions fermées, etc. C'est tout ça que je voulais faire passer. Le reste, c'est Maïwenn qui l'a fait.»

La réalisatrice ne s'est cependant pas privée de conserver une scène où la brigade part à toute vitesse sur une urgence, malgré les indications du consultant sur la véritable façon de faire des policiers. Ces derniers prennent en effet toujours le temps de s'équiper, de gear up, avant d'intervenir sur une situation tendue. Mais il faut bien garder du rythme, de la tension, du drama. Sans ça, le show tourne au documentaire.

«C'est pareil quand on construit les personnages, reprend Jérémy Wulc. Il faut trouver un équilibre entre ce qui tient le spectateur en haleine et des personnages qui entrent dans les clous du réel. On peut plus écrire un commissaire Moulin ou les Olivier Marchal d'il y a quinze ans, le flic-héros que tout le monde aime n'existe plus. Ce sont les médecins qui ont pris cette place dans l'esprit des gens, il faut faire avec.» Et pour cause, entre la pandémie de Covid-19 et les nombreuses affaires de violences policières qui ont agité la France récemment, l'image des forces de l'ordre n'est pas exactement à son meilleur niveau historique. Ce qui joue bien évidemment sur la création d'un bon personnage.

Construire sur les failles

Dans ce contexte, impossible en effet d'incarner ces personnages clichés, insupportablement purs dans leurs sentiments et dans leurs actions. «Dès le début, dès qu'on a lu le scénario, on s'est dit qu'il fallait être pionniers, qu'il fallait qu'on soit crade, qu'on déborde. Pour montrer ce qu'on ne voyait pas, ce qui nous frustrait nous, en tant que spectateurs, de la fiction française», se souvient Caroline Proust, interprète de la capitaine Laure Berthaud dans l'incontournable série Engrenages, que nous avons interviewée à l'occasion du Festival de télévision de Monte-Carlo.

«Plus personne ne veut voir de chevalier blanc.»
Jérémy Wulc, scénariste

«Dans les interrogatoires, on pouvait dire ce qu'on voulait, la production nous faisait complètement confiance. C'est ce qui a donné autant de corps à ces personnages, reprend Thierry Godard, qui joue Gillou, le bras droit de Laure dans la série. Je discutais récemment avec un autre comédien qui joue un rôle de flic sur une chaîne concurrente et il m'a raconté que chaque fois qu'il dit un truc qui dépasse un peu, la chaîne le rappelle à l'ordre. Grâce à la liberté dont on a bénéficié [dans Engrenages], on a pu construire autour de la graine plantée dans la saison 1. Moi, mon flic border, qui prend de la coke, enfoui sous les emmerdes, et Caroline, une cheffe ultra dévouée mais ultra sensible.»

Les failles de ces flics sont essentielles à leur richesse, à leur profondeur, à leur humanisation. «Il n'y a pas de formule magique pour écrire un bon personnage mais moi, quand j'en conçois un, je commence toujours par ses failles de vie. Ce sont elles qui vont définir comment il réagit à certaines situations, à certaines émotions, quelles décisions il prend», confie Jérémy Wulc. Sans ces fractures, difficile d'intéresser l'audience sur le long terme. Car si les policiers fascinent autant, c'est parce qu'ils ne font pas des horaires 8h-17h dans un bureau, parce qu'ils voient des choses difficiles à supporter, parce que ça abîme leur vie de famille et que leur conception du bien et du mal est interrogée quotidiennement. «Si on leur retire ça, ça n'a plus aucun intérêt. Plus personne ne veut voir de chevalier blanc», résume le scénariste.

Entre instinct et documentation

Une fois qu'on s'est attaché à ne pas reprendre un archétype éculé, qu'on a défini les fêlures qui définissent les actions et les réactions du personnage, il ne reste qu'à se fier à l'instinct. Celui des acteurs, des scénaristes, des producteurs. «Quand je suis arrivé au HMC [habillage, maquillage, coiffure] pour mon premier jour de tournage sur Engrenages, la coiffeuse m'a demandé ce que je voulais pour mes cheveux. J'ai essayé de me mettre dans la peau de Laure Berthaud, cette femme flic très investie dans son boulot, et j'ai répondu: “une coiffure qui se fait en trente secondes”.» L'effet est au rendez-vous.

Avec son absence de raffinement, ses cheveux attachés en vitesse et ses vêtements confortables, le personnage de Laure Berthaud fonctionne. Ce qui n'a pas empêché le journal britannique The Guardian de la qualifier d'héroïne féministe et de «sex symbol la moins bien soignée de France». Une considération que Caroline Proust dit adorer, tant elle prouve qu'il n'y a «pas besoin de talons hauts ou de rouge à lèvres pour être sexy». Car ce qui fait tout l'attrait de ce personnage, c'est son naturel, sa normalité, ses fragilités. C'est ce qui fait que les soixante-dix pays dans lesquels la série a été diffusée y ont cru.

Le reste tient à la connaissance et au bon usage des émotions humaines. Comme l'explique Jérémy Wulc, les spécificités du métier des policiers ne rendent pas leurs émotions moins réelles, au contraire. «Dans leur métier, tout est plus fort, plus intense. Il faut puiser dans ce que nous savons, ce que nous ressentons et y donner encore plus de puissance.» Il n'y a donc pas de raison que tous les flics de série prennent systématiquement de mauvaises décisions, qu'ils interviennent obstinément seuls au risque de mourir connement ou qu'ils aillent interpeller le criminel sans prévenir leurs collègues et se retrouvent pris au piège. Il n'y a pas non plus de raisons qu'ils soient pires ou meilleurs que nous, qu'ils soient moins racistes ou moins bienveillants qu'un autre.

Enfin, il n'y a pas de raison qu'ils soient capables de résoudre des enquêtes d'une infinie complexité avec deux tours de passe-passe mentaux. «Ce qui me rend fou dans les mauvaises séries, c'est que l'affaire est très rapidement résolue alors qu'elle part toujours d'un événement énorme, raconte Romain R., ancien policier de la brigade de protection des mineurs et consultant sur le film Polisse. Les policiers ont toujours les bons éléments, le bon témoin qui arrive au bon moment, etc. Ça ne correspond en rien à la réalité.»

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Or, la crédibilité d'un scénario d'enquête est probablement l'ultime élément de la constitution d'un bon personnage de flic. Car suivre des fausses pistes, passer en revue des dizaines de témoins inutiles, interroger un gardé à vue pendant des heures ou consulter des tonnes d'archives administratives n'a rien d'anodin. Au contraire, c'est même une importante partie de ce qui forge la psychologie des véritables flics. Et la fiction aurait tout à gagner à y coller.

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