Politique

Ce que nous disent les sondages à six mois de la présidentielle

Temps de lecture : 9 min

Les enquêtes électorales inquiètent les uns, réjouissent les autres et énervent certains observateurs. Elles donnent juste la température du moment.

Emmanuel Macron. | Miguel Riopa / Pool / AFP - Éric Zemmour. | Joël Saget / AFP - Marine Le Pen. | Philippe Lopez / AFP – Montage Slate.fr
Emmanuel Macron. | Miguel Riopa / Pool / AFP - Éric Zemmour. | Joël Saget / AFP - Marine Le Pen. | Philippe Lopez / AFP – Montage Slate.fr

Parler des sondages sur les intentions de vote à six mois d'une élection majeure, c'est s'assurer de recevoir une volée de bois vert! Il est vrai que les lanceurs de bois aiment bien les enquêtes des instituts de sondage quand elles sont bonnes pour leur paroisse... et qu’ils les jugent détestables quand elles le sont moins. Ne voit-on pas ces responsables politiques ou ces personnalités en piste pour l'Élysée se féliciter bruyamment sur les réseaux sociaux quand leur score d'intentions de vote s'accroît d'un ou deux points et rester totalement muets quand il fait le chemin inverse?

À six mois de l'échéance ou même à trois mois, il est de bon ton de taper sur ces sondages qui tombent jour après jour. Mais celles et ceux qui n'ont pas de mots assez durs pour les vilipender sont probablement les mêmes qui les scrutent et les dissèquent avec grande attention. Et les candidats ou candidates en lice, déclarés ou potentiels, ne sont sûrement pas en reste. Car tous savent que ces fameuses enquêtes donnent l'état des rapports de force au moment où elles sont réalisées.

Et ce moment, justement, n'est pas tout à fait indifférent. Une succession d'événements montrent qu'une pré-campagne présidentielle très active est déjà largement engagée. Cela ne signifie nullement que l'état des lieux actuel sera l'état des lieux définitif tant on a démontré ici même que le scénario final n'a jamais été écrit à l'avance dans aucun des scrutins de la «mère des batailles électorales» de la Ve République.

Ne pas comparer les données d'instituts différents

La primaire écologiste de septembre chez Europe Écologie-Les Verts (EELV) qui a vu la victoire de Yannick Jadot à l'arraché, la désignation en octobre de la maire de Paris, Anne Hidalgo, par un Parti socialiste (PS) exsangue, l'émergence médiatique d'un «presque candidat» de l'extrême droite radicale, Éric Zemmour, qui marche sur les plates-bandes de Marine Le Pen, tout en séduisant une partie de l'électorat filloniste de 2017 et la valse-hésitation de Xavier Bertrand qui s'est achevée, finalement, par sa participation à la primaire fermée réservée aux adhérents du parti Les Républicains (LR) prévue début décembre donnent une petite idée du paysage déconstruit qui se met en place. Et des rapports de force qui s'installent.

Ces événements successifs, qui ont un impact indéniable sur l'opinion publique, voient leur traduction à peine décalée dans les sondages sur les intentions de vote. En observant une série longue de ces données produite par le même institut (l'erreur commune est de comparer entre elles des indications électorales venant d'organisme de sondage différents), on peut visualiser clairement les mouvements d'opinion, la percée de telle personnalité, le sur-place de telle autre ou le recul progressif d'une troisième.

Ainsi une série de dix sondages effectués par l'IFOP, entre le 11 mars et le 15 octobre, soit sur une période de sept mois, permet de pointer quelques observations qui ne cadrent pas avec le militantisme exacerbé, souvent lénifiant ou trompeur, quand il n'est pas franchement incorrect ou stupide, qu'on subit en permanence sur un réseau social comme Twitter. Il est vrai que cette communauté a une particularité singulière: celles et ceux qui sont les moins nombreux sont celles et ceux qui font le plus de bruit, en saturant l'espace.

Les dix derniers sondages IFOP sur les intentions de vote des principaux candidats et candidates déclarés, plus Emmanuel Macron et Éric Zemmour. | IFOP

Nous avons retenu, pour cet examen, les candidats et candidates, déclarés ou non, investis ou non, qui obtiennent au moins 5% dans les intentions de vote sur cette période de sept mois, excepté Zemmour qui a rejoint le panel plus tardivement dans l'année. Son irruption médiatique, qui est concomitante à la décision du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) de demander aux médias audiovisuels de décompter son temps de parole portant sur le débat politique national, a eu un effet pratiquement immédiat, détectable dans les chiffres et le tracé des courbes.

Les intentions de vote: en bleu ciel Emmanuel Macron, en noir Marine Le Pen, en gris Éric Zemmour, en bleu foncé Xavier Bertrand, en rouge Jean-Luc Mélenchon, en vert Yannick Jadot, en rose Anne Hidalgo. | IFOP

Alors que dans les cinq premières enquêtes (11 mars au 2 juillet), celle qui était encore présidente du Rassemblement national (RN) apparaissait systématiquement devant le président de la République dans les intentions de vote au premier tour, dans le sixième sondage (2 septembre), elle perd brusquement quatre points et se retrouve, pour la première fois, derrière Emmanuel Macron. Elle va conserver cette position de challenger jusqu'à la fin de la période étudiée.

Pis encore pour Marine Le Pen, elle va dégringoler rapidement du 2 septembre au 15 octobre, perdant neuf points par rapport à la fin de la première séquence (2 juillet). C'est au tout début de cette période de recul qu'elle transmet, symboliquement, la présidence du parti d'extrême droite à Jordan Bardella, son numéro 2. Cette démarche destinée à lui fournir une posture hors parti pour se consacrer uniquement à sa campagne présidentielle ne lui porte pas chance car c'est précisément à ce moment-là que Zemmour commence à lui tailler des croupières. Jusqu'à venir tutoyer son stock, déjà amoindri, d'intentions de vote. À la fin de cette seconde période, la situation se stabilise entre les deux protagonistes.

Tendances semblables à l'IFOP et Harris Interactive

Sur la période considérée complète (de mi-mars à mi-octobre), le chef de l'État, qui n'est pas –ou pas encore— candidat à sa réélection, mais cela semble faire peu de doutes tant pour ses partisans que pour ses adversaires, conserve une stabilité qui contraste avec le déferlement de critiques ou d'accusations dont il est l'objet à flot continu sur Twitter, ce qui paraît logique dans une démocratie apaisée s'il était représentatif d'un rapport de force réel au sein de la société. Au risque de se répéter, ce n'est évidemment pas le cas sur ce réseau social qui n'est plus le lieu d'échanges et d'information qu'il semblait être à ses débuts. Ou qui semblait être la vocation assignée par ses concepteurs.

Ces évolutions sondagières sont confirmées par un autre institut, Harris Interactive, qui a lancé une série de «vagues» successives et régulières pour mesurer les intentions de vote depuis le début de l'année. Avec l'autorisation de l'institut, on a repris le graphique des évolutions électorales au moment de la 17e vague, en retenant, comme pour l'IFOP, le critère des 5% d'intentions de vote pour une meilleure lisibilité.

Baromètre d'intentions de vote pour l'élection présidentielle de 2022 - Vague 17. | Harris Interactive

La séquence qui a suivi la déclaration de candidature de la présidente du RN, le 9 avril, est marquée par une hausse des intentions de vote en sa faveur (jusqu'à trois points), puis un tassement s'effectue, traduisant une entrée en campagne médiocre et peu convaincante pour la partie de l'électorat qui lui était nouvellement favorable. Il est aussi probable que le bruit médiatique entourant la personnalité de Zemmour, qui joue depuis plusieurs mois sur l'ambiguïté de sa participation au débat présidentiel, n'est pas favorable à la candidate d'extrême droite. Même si elle affirmait, dès le mois de mars, ne «pas craindre» la candidature hypothétique du polémiste de la chaîne CNews. Sa passation de pouvoir avec Bardella à la tête du RN, le 12 septembre, n'a pas enrayé ce retrait sondagique.

En réalité, le battage médiatique dont ce dernier a bénéficié sur les ondes en continu et l'écho qu'il a reçu de la part d'une fraction de l'électorat lepéniste ainsi que de celui, en partie moindre, du François Fillon de 2017, pour les gros bataillons, a une incidence parfaitement identifiable sur les courbes de l'institut Harris Interactive. Là aussi, le démarrage de la mesure des intentions de vote zemmouriennes provoque un recul immédiatement enregistré pour Le Pen, de 23% à 19%. C'est du reste la première fois, depuis plusieurs années, qu'elle passe sous la barre des 20%.

Pour sa part, la courbe de Macron reste pratiquement rectiligne sur toute la période, confirmant que l'aspiration d'une frange de son électorat par le polémiste radical, si elle existe, est extrêmement marginale. Elle montre que l'irruption de Zemmour met en évidence une joute interne au sein de l'extrême droite et d'une partie de la droite républicaine en voie de radicalisation politique. Ce dernier paramètre est du reste tout à fait observable sur le réseau Twitter. Pour le moment, la progression, puis le maintien à un niveau élevé du concurrent de Le Pen empêche Xavier Bertrand de s'affirmer avec netteté face à ses rivaux à droite, Valérie Pécresse et Michel Barnier. Au moins dans les sondages.

Les gauches plafonnent en dessous de 25%

Comme le montrent les graphes des deux instituts, Bertrand a vu sa courbe d'intentions de vote enregistrer une progression entre la mi-juin et la fin juillet, avant de décroître lentement et se stabiliser jusqu'à la fin de la période examinée. On a retenu le nom du candidat le mieux placé de la droite jusqu'ici, mais les observations sont semblables pour sa concurrente et son concurrent chez LR. Avec une légère progression observable pour Barnier, dont une partie des adhérents du parti espère qu'il sera la surprise du vote interne de décembre, comme le fut Fillon lors de la primaire de 2016.

Sur la gauche de l'échiquier, les trois principaux candidats –Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise (LFI), Yannick Jadot pour EELV et Anne Hidalgo pour le Parti socialiste (PS)– se partagent 20% à 24% des intentions de vote sur les sept mois de la séquence étudiée. Avec un tassement sur la dernière partie de la période. Mélenchon est et reste le mieux placé des trois, mais l'IFOP et Harris Interactive divergent sur l'évolution de ses intentions de vote.

Si Harris maintient l'ancien président des députés insoumis (il a été remplacé à ce poste par Mathilde Panot à la mi-octobre) dans une fourchette allant de 10% à 12%, avec deux pointes à 13% à la fin mai et à la fin septembre ainsi qu'un positionnement moyen à 11%, en revanche, l'IFOP, de son côté, met en évidence une pente décroissante qui présente trois phases: la première le situe au-dessus de 10% avant les vacances d'été, la deuxième autour de 9% pendant la période estivale et la troisième entre 7% et 8% à partir de la rentrée. Il n'est pas possible de dire aujourd'hui si ces tendances sont lourdes ou conjoncturelles.

La photo du jour ne préjuge pas du cliché final

Derrière le candidat insoumis, une sourde bataille oppose Jadot et Hidalgo, entre 5% et 8%, comme le montrent les courbes des deux instituts sur longue période. Le candidat écologiste bénéficie d'un léger avantage sur sa concurrente socialiste qui, pour sa part, ne parvient pas (encore?) à décoller. Les intentions de vote en faveur d'Hidalgo auraient même tendance à se tasser dans la dernière partie de la période en question. Politiquement, une pression va peser sur les épaules de Jadot et Hidalgo, dans les semaines et les mois à venir, pour tenter de pousser l'un ou l'une des deux à se ranger derrière l'autre. Sans grand espoir d'obtenir gain de cause en raison du risque d'effacement durable de la scène.

Jusqu'ici, les situations électorales observées à plusieurs mois de l'échéance présidentielle ne se sont jamais confirmées au moment de la consultation.

Un troisième institut, Ipsos, qui a réalisé cinq enquêtes sur les intentions de vote depuis le début de l'année donne des indications identiques aux deux autres sur cette longue période. Tant sur la stabilité de Macron (23% à 25%) que sur le recul de Le Pen qui est passée, en quelques mois, de 26% à 16%, ou la percée de Zemmour qui, lui, est passé rapidement de 7% à 15%.

Le profil de la courbe de Bertrand chez Ipsos montre également un petit pic de départ (18%) avant un tassement et une stabilisation (14% à 15%). À gauche, la course est plus serrée entre Mélenchon et Jadot, autour de 8% à 10%, alors que la maire de Paris semble distancée à la fin de cette séquence.

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Une fois encore, il faut répéter qu'une photographie des intentions électorales de l'opinion à un temps T, à plusieurs mois du scrutin, ne préjuge en rien du cliché final au moment du vote réel. Et redire que jusqu'ici, les situations électorales observées justement à plusieurs mois de l'échéance présidentielle ne se sont jamais confirmées au moment de la consultation. Soit parce que certains des protagonistes avaient disparu des radars, soit parce que certains d'entre eux s'étaient effondrés en cours de route. Soit, enfin, parce qu'une personnalité que personne n'attendait et à laquelle pas grand monde ne croyait avait bondi pour rafler la mise. Un scénario déjà joué se reproduit rarement une seconde fois de manière identique...

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