Égalités / Société

L'invisibilisation des femmes de plus de 50 ans, un signe éclatant de la misogynie de notre société

Temps de lecture : 5 min

Où sont les vieilles? Comment apprivoiser le vieillissement si mon corps à venir n'existe nulle part?

La mannequin Caroline Ida se définit comme «sexygénaire». | Capture d'écran Darjeeling Lingerie via YouTube
La mannequin Caroline Ida se définit comme «sexygénaire». | Capture d'écran Darjeeling Lingerie via YouTube

Où sont les vieilles? Où sont leur corps?

J'ai 41 ans. Quels modèles la société me propose-t-elle? Des femmes plus jeunes, de cinq ans, de dix ans, ou des femmes qui ont carrément la moitié de mon âge. Partout. Tout le temps. Dans la pub, dans les fictions, les séries, à la télé, au ciné. Comme si je devais me projeter en arrière. Non, je ne peux pas prendre pour modèle des femmes de 20 ans. D'ailleurs, peut-être suis-je trop vieille pour avoir des modèles? Mais je ne cherche pas un modèle à copier, je ne vais pas coller des posters de stars au-dessus de mon lit. J'aimerais simplement, dans ma vie au quotidien, être confrontée à des images vers lesquelles projeter mon avenir. Quel est mon avenir de femme de 40 ans? La société me dit qu'il n'y en a pas. Hormis une invisibilité croissante. Je ne vais pas vieillir, je vais disparaître. Je vais non-exister. Comment apprivoiser le vieillissement si mon corps à venir n'existe nulle part? La société m'incite à vivre dans le déni le plus complet.

Vieille is beautiful

Mais voilà que, cette semaine, un miracle a eu lieu: le corps d'une femme de 59 ans était là, présent, vibrant, vivant. Sophie Fontanel (qui avait déjà libéré les cheveux blancs) a posé nue pour le magazine Elle et je ne suis pas la seule à qui ça a fait du bien. C'était à l'occasion de la sortie de son livre Capitale de la douceur, dans lequel elle raconte son corps à travers son expérience de nudisme sur une île dédiée.

Certaines vont peut-être trouver que Sophie Fontanel présente malgré tout un corps en adéquation avec les standards actuels de minceur. Mais, il y a quelque temps, j'ai eu la surprise de voir s'afficher dans l'espace public une autre photo révolutionnaire: un corps de femme réaliste et âgée. (Photo retouchée ceci étant.) Celle d'une publicité pour Darjeeling. Y apparaît en sous-vêtements la mannequin Caroline Ida (qui avait déjà posé pour la lingerie de Maison Louve).

Quand la commission AAFA-Tunnel de la comédienne de 50 ans réclame que davantage de personnages féminins de cet âge-là soient visibles au cinéma, ce n'est pas pour le plaisir de jouer les emmerdeuses. C'est pour enrichir notre imaginaire collectif. Nous nous appauvrissons sous l'effet de l'âgisme. Le cinéma est représentatif de notre société tout entière. Évidemment, il existe des contre-exemples comme Catherine Deneuve. Mais les chiffres sont là: sur l'ensemble des films français de 2016, seulement 6% des rôles étaient attribués à des actrices de plus de 50 ans.
Pour rappel, dans la population française, une femme majeure sur deux a plus de 50 ans. Le compte n'est pas bon.

Des objets sexuels, oui, mais fertiles

C'est même pire. Comme le dit l'actrice Jacqueline Ricciardi, citée par Anne-Claire Adet dans le journal Culture Enjeu: «Il est courant de voir un acteur de 50 ans avec pour compagne une femme de 35 ans, qui ont des enfants qui sont adolescents ou jeunes adultes. Alors qu'une mère de jeunes adultes a généralement 50 ans. On ne sait plus ce qu'est une femme de 50 ans.» Ainsi, non seulement, on n'écrit pas de rôles pour elles, mais quand par hasard l'histoire pourrait les faire exister, on embauche une actrice plus jeune. Dernier exemple en date: dans Kitbag, film de Ridley Scott sur Napoléon, l'empereur est joué par Joaquin Phoenix (46 ans) et Joséphine par Jodie Comer (28 ans), alors qu'en réalité, Joséphine avait six ans de plus que Bonaparte...

Capture d'écran Flix Talk via YouTube.

Ne vous y trompez pas: ce n'est pas un problème de femme de 40, de 50 ou de 60 ans. C'est un problème qui concerne toutes les femmes. Pourquoi les femmes disparaissent-elles? Pourquoi nos bornes de vie publique et médiatique sont-elles limitées aux âges de la fertilité? Les femmes n'existent-elles encore que par leur capacité à perpétuer l'espèce? Cachez de ma vie cette vieille que je ne saurais voir. Notre société ne voit en nous que des objets sexuels, et des objets sexuels à condition d'être fertiles. Pas d'objet ou de sujet sexuel chez la femme ménopausée. Nous ne servons, nous ne méritons notre place qu'à condition d'être apte à procréer. L'invisibilisation des femmes est le signe le plus éclatant de l'extraordinaire misogynie de notre société. C'est un immense scandale, qui ne scandalise personne.

Cela devrait alerter les jeunes femmes. Pas seulement concernant leur avenir, mais eu égard à leur présent. Parce que le traitement des femmes plus vieilles par la société pose la question de ce qu'est une femme pour le corps social. Or il semblerait que votre valeur sociale ne soit indexée que sur votre fertilité sexuelle. Il ne faut pas s'étonner qu'une société qui considère que les femmes ont une date péremption les traite toutes comme des pots de yaourt.

Nous ne méritons notre place qu'à condition d'être aptes à procréer.



Dans le très beau (et très complet) livre qui vient de sortir, Qui a peur des vieilles?, Marie Charrel interroge toutes les facettes de cette invisibilisation. Elle propose notamment une réflexion intéressante sur la liberté qui peut en découler, allant même jusqu'à présenter la vieillesse comme un âge queer: «Puisque l'identité des femmes est socialement définie par la fécondité et la (possible) maternité, que se passe-t-il lorsque les deux appartiennent au passé? Un espace des possibles s'entrouvre. Les règles d'autrefois se dissolvent. Un flou s'instaure». Ce qui conduit à l'invisibilisation des vieilles est aussi ce qui leur ouvre une voie vers la liberté: «À l'abri des regards, des normes et des diktats liés au désir masculin façon vieille école, elles peuvent se réinventer à leur guise. “Pour les femmes, en particulier, le dernier âge représente une délivrance: toute leur vie soumises à leur mari, dévouées à leurs enfants, elles peuvent enfin se soucier d'elles-mêmes”, écrit Simone de Beauvoir.» (L'autrice rappelle ensuite que cette libération s'accompagne souvent, malgré tout, d'une chute dramatique des revenus pour les femmes, liée au chômage et/ou à la retraite.)

Une alternative est possible. Un monde est à conquérir. Heureusement, je suis entourée de femmes plus âgées qui me montrent la voie. Et j'espère faire de même pour les plus jeunes. Dans une chaîne de femmes que nous inventons pour exister en-dehors des représentations médiatiques classiques.

Parce qu'on veut voir davantage de femmes de plus de 50 ans, je me permets de vous proposer quelques liens:

  • le site j'ai piscine avec Simone qui traite de ces questions;
  • le compte Instagram Ménopause Stories;
  • le film Aurore de Blandine Lenoir;
  • on peut aussi revoir le génial sketch (en anglais) sur le dernier jour de baisabilité des actrices;
  • pour finir, Catherine Piffaretti, comédienne, coréférente de l'AAFA-Tunnel de la comédienne de 50 ans, joue dans La Folle enchère, une comédie de Madame Ulrich, grande autrice du XVIIe siècle totalement… oubliée, bien sûr. Mise en scène (et avec) Aurore Evain, elle se joue au théâtre de l'Épée de bois. (En plus, la pièce parle de notre sujet, puisqu'il s'agit d'une femme obsédée par son âge et qui refuse que son fils se marie pour ne pas devenir grand-mère.)

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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