Santé

Le décalage horaire, un enfer à vivre

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Depuis que je suis rentré au pays après un long voyage en avion, j'erre comme un somnambule atteint de paralysie mentale.

Je suis si fatigué que je m'endors n'importe où. | Tim De Pauw via Unsplash
Je suis si fatigué que je m'endors n'importe où. | Tim De Pauw via Unsplash

En l'espace d'un voyage transatlantique, j'ai pris neuf heures de décalage horaire en pleine tronche. Je suis monté dans l'avion un dimanche matin à Paris aux alentours de dix heures, et quand j'ai atterri, neuf heures plus tard, il était à peine une heure plus tard. Mon cerveau n'a pas apprécié le tour de passe-passe. Mon estomac non plus d'ailleurs. Et le reste, yeux, nez, testicules, ne vont pas très fort. Disons pour faire court que depuis mon retour au pays, j'ai plutôt l'air d'un croque-mort que d'un animateur de centre aéré.

Je me réveille au milieu de la nuit aussi excité que si je venais d'avaler une demi-douzaine de pilules d'ecstasy. Il doit être trois heures du matin, peut-être quatre; dans mes veines coule le sang du fêtard pour qui la nuit représente un vaste parc d'attractions. Si je m'écoutais, j'irais courir à poil sous la pluie ou alors je repeindrais à cloche-pied les murs de la salle de bains. Le chat qui me voit passer et repasser devant lui me contemple d'un air effrayé comme si j'étais une apparition sortie tout droit d'un film d'épouvante.

La matinée file sans que je m'en aperçoive. J'ai une sorte d'ivresse qui me monte à la tête. Je me sens capable d'écrire un roman en une heure, d'appeler ma belle-mère pour lui dire que je l'aime, de trouver un quelconque intérêt au Nouveau Testament. Je me sens infiniment puissant, comme invincible. Mon esprit voltige, mes pensées s'envolent, je ne suis que clarté, lumière, espérance et je vois très nettement que ma vie ressemble à un diamant dont les reflets étincellent au soleil triomphant.

Vers midi apparaissent les premiers troubles du comportement. De grands bâillements me secouent l'estomac. J'ai des vapeurs, des engourdissements, une sorte de fatigue qui me gagne tout le corps. Je résiste, je me force à sortir, je marche d'un air hagard, lourd de pensées qui m'encombrent le cerveau. Tout doucement, je commence à perdre pied. L'autre jour j'étais si confus que, ne trouvant pas la marque habituelle de la litière de mon chat, au vendeur que j'interrogeais, j'ai demandé à brûle-pourpoint une baguette moulée pas trop cuite.

L'après-midi ressemble à une longue descente en enfer. Je m'embourbe au point où je me montre incapable du moindre travail. Mes yeux se ferment d'eux-mêmes, mes paupières s'alourdissent, mes mâchoires s'ankylosent. J'ai mille ans. Je m'endors au milieu de nulle part, sur une chaise, aux toilettes, sous la douche. Je dors d'un sommeil profond qui au réveil me laisse un goût amer dans la bouche. Il est dix-huit heures. Je n'ai envie de rien. La vie défile sous mes yeux comme au ralenti et je la vois passer avec l'entrain d'un bovin à l'heure de sa sieste.

Rien ne va. C'est à peine si je reconnais ma femme quand elle rentre de son travail. Tout m'apparaît comme voilé, si brumeux que j'ignore ce que ma fourchette porte comme nourriture à mes lèvres. Je ne suis plus que sommeil et malgré tous mes efforts pour lui résister, huit heures sonnent à peine quand je m'effondre dans mon lit. Défait, vaincu et infiniment las.

Cinq jours déjà que je vis de la sorte. La dépression me guette. Je n'ai goût à rien si ce n'est à dormir et à dormir encore. Un ours qui hiberne mène une existence plus palpitante que la mienne. Je confonds tout avec tout. Hier, je me suis trompé de clé pour ouvrir la porte de l'appartement. Je me suis préparé un café mais j'ai oublié d'en mettre dans la cafetière si bien que j'ai été à deux doigts d'avaler un breuvage d'eau chaude. J'ai rangé les croquettes du chat dans le frigo et les ai cherchées pendant des heures. Je ne suis que confusion.

Je ne comprends pas pourquoi je suis aussi fatigué. Sur le net, la plupart des commentateurs affirment que les effets du décalage horaire sont moindres quand le voyage s'effectue d'est en ouest. Pas pour moi. C'est même tout le contraire. J'étais fringant à Paris, je suis ahuri ici. Pour tout dire, j'ai l'impression d'être passé dans le tambour du temps comme si en l'espace d'un voyage, j'avais vieilli d'une décennie. Bientôt, je rentrerai à l'hospice et toute cette comédie cessera.

Il est cinq heures de l'après-midi.

Je vais me coucher.

Bonne nuit.

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