Monde

L'empoté de chez BP

Daniel Gross, mis à jour le 21.05.2010 à 19 h 36

Le PDG de la compagnie, Tony Hayward a l'art d'aggraver le désastre de la marée noire.

Tony Hayward, le président-directeur général de BP, a connu des jours meilleurs. Dans les semaines qui ont suivi la fuite massive de pétrole dans le golfe du Mexique, il lui est arrivé de prendre des accents churchilliens: «Nous allons protéger les plages, a-t-il ainsi proclamé. Nous allons régler ce problème.» Mais s'il fallait vraiment le comparer à un dirigeant britannique, ce serait plutôt Ethelred le Malavisé.

Lorsqu'un PDG est confronté à une crise, il se contente généralement d'appliquer les règles de base: il faut savoir estimer la gravité de la situation, rester calme face à l'urgence, et mettre en place une rhétorique (et des actes) à même de rétablir un rapport de confiance. Pour l'instant, on peut donc dire qu'Hayward a tout faux. Dès les débuts de la catastrophe, le PDG de BP n'a ni donné l'impression d'être en mesure de faire face, ni de comprendre les véritables enjeux des événements. Selon le Wall Street Journal, Hayward «a admis que le géant pétrolier n'avait pas la technologie nécessaire pour arrêter la fuite». Il a également déclaré qu'avec le recul, qu'il était «probablement exact» que BP ne s'était pas assez préparé «pour ce type de situation d'urgence».

Coupable... et victime?

La marée noire a progressé, et Hayward s'est mis à s'apitoyer sur son sort (et sur celui de son entreprise). «Bon sang, mais qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça?», aurait-il ainsi déclaré en présence de cadres dirigeants de la société. Il va sans dire qu'Hayward n'a rien d'une victime. La vie aquatique, l'océan, les employés qui ont perdu la vie, les pêcheurs qui sont en train de perdre leur gagne-pain, l'industrie du tourisme, les professionnels du forage dignes de confiance - voilà les véritables victimes. Et voici les questions qu'Hayward aurait dû se poser: Qu'ont-ils fait pour mériter ça? Et que puis-je faire pour y remédier?

Les pleurnicheries privées ont vite été assorties de cafouillages publics. Hayward s'est laissé aller à quelques malencontreuses métaphores. «Nous ne sortirons vainqueurs de cette situation que si nous arrivons à gagner les cœurs et les esprits de la population locale», a-t-il ainsi déclaré; ignorant sans doute que l'expression «les cœurs et les esprits» sera pour toujours associée à la débâcle de la guerre du Vietnam. On peut citer une autre déclaration du plus parfait mauvais goût: «Le programme spatial ne s'est pas arrêté avec Apollo 13. L'industrie de l'aviation ne s'est pas arrêtée lorsque l'avion d'Air France a disparu au large du Brésil.» La mission Apollo 13 et cette fuite de pétrole ont assez peu de points communs, mais parmi toutes leurs différences, citons la plus fondamentale: l'échec d'Apollo 13 s'est transformé en succès réconfortant, en triomphe de la technique; les astronautes ont survécu au désastre. La marée noire de BP, en revanche, est une gigantesque catastrophe - et rien de plus.

Tony Python

Parfois, Hayward semble tout droit sorti d'un sketch des Monty Python - son art consommé de la litote serait drôle, si la situation n'était pas à ce point tragique. Voici comment il résumait, récemment, la réaction première de BP: «La mise en route a connu de légers ratés. Nous avons fait quelques petites erreurs.» Hayward est assez fier des efforts déployés pour endiguer la marée noire, comme le souligne un article du Financial Times. «Nous n'avons quasiment rien laissé s'échapper», a-t-il ainsi affirmé. Mais la palme revient à cette déclaration citée dans un article du Guardian: «Le golfe du Mexique est un très grand océan. La quantité de pétrole et de produits dispersants que nous y déversons est minuscule lorsqu'on la compare au volume d'eau total.» Mais c'est bien sûr à peine une égratignure!

Malheureusement pour BP, le flux irrégulier des informations décrédibilise chaque jour un peu plus le discours de son patron. Le New York Times écrivait samedi que les «scientifiques découvrent d'énormes nappes de pétrole à grande profondeur dans le golfe du Mexique; l'une d'entre elles s'étend sur 16 km de long et 5 km de large; elle est épaisse d'environ 100 mètres par endroits. Ce nouvel élément prouve que la fuite du puits sous-marin pourrait être considérablement plus importante que ce que ne laissaient penser les estimations initiales du  gouvernement et de BP». Mais comme le souligne le Times, «malgré les demandes insistantes des scientifiques, BP leur a refusé l'utilisation d'instruments perfectionnés au fond de l'océan - instruments qui permettraient de se faire une idée beaucoup plus précise des quantités réelles de pétrole qui s'échappent du puits». Pendant ce temps, lors d'une interview accordée à la BBC, Hayward déclarait qu'«il n'est pas possible de mesurer la quantité de pétrole qui s'échappe par la fuite».

Hayward fait preuve d'un impressionnant sang-froid. Lorsqu'on lui demande s'il avait peur de perdre sa place, il répond simplement: «Pas pour le moment. Mais cela pourrait bien évidemment changer.» Je ne m'attendais pas à ce qu'il sillonne les îles-barrières du golfe du Mexique pour tenter de repousser la marée à la manière du roi Knut le Grand. Mais il faut bien admettre qu'il s'est planté sur toute la ligne. BP a péché par négligence, et la société ruine aujourd'hui les ressources de ses actionnaires comme celle de la planète; elle détruit de nombreux emplois ;empoisonne l'atmosphère de l'industrie pétrolière. Bien évidemment, tout PDG digne de ce nom -et de son parachute doré- se doit de minimiser les conséquences d'un tel incident. Mais lorsqu'on écoute Hayward, on est en droit de se demander s'il a bien pris la mesure de l'impact négatif qu'aura cette catastrophe -et les insuffisances de la direction de BP- sur les actionnaires de la société.

Certaines entreprises savent comment transformer une crise en occasion à saisir. Si BP était immédiatement parvenue à colmater sa fuite, elle aurait pu faire l'économie de considérables dégâts en termes financiers et d'image. Mais la marée noire perdure -et cette situation confirme l'opinion répandue selon laquelle BP peine à garantir la sécurité de ses installations en Amérique du Nord. Et son PDG apparaît décidément comme un homme désinvolte, dubitatif, égocentrique et imprudent.

Daniel Gross

Traduit par Jean-Clément Nau

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