Picasso, Matisse, Monet, Gauguin... Pourquoi voler des tableaux célèbres?

Au-delà des rares vols d'œuvres d'art célèbres et médiatisées, le trafic de biens culturels se porte très bien.

Devant le Musée d'art moderne de Paris, après le vol de cinq tableaux de maître, le 20 mai 2010. Benoit Tessier / Reuters

- Devant le Musée d'art moderne de Paris, après le vol de cinq tableaux de maître, le 20 mai 2010. Benoit Tessier / Reuters -

Sept toiles, dont des oeuvres de Picasso, Matisse, Monet et Gauguin, ont été volées pendant la nuit de lundi à mardi au musée Kunsthal de Rotterdam, a indiqué la police néerlandaise ce 16 octobre 2012 à l'AFP. Selon la porte-parole de la police, cela «représente une somme extraordinaire». «Une grande enquête est en cours et la police scientifique est sur place», a-t-elle ajouté.

Pourquoi voler des oeuvres aussi connues? En 2010, Quentin Girard s'était intéressé à la question, à l'occasion d'un vol au Musée d'Art moderne de Paris, qui concernait déjà un Picasso et un Matisse. En 2011, un des suspects de ce cambriolage avait affirmé que les oeuvres avaient été détruites. En mai 2012, l'enquête était toujours en cours.

Au petit matin de ce jeudi 20 mai 2010, cinq toiles ont été dérobées au Musée d'Art Moderne de la Ville de ParisLe Pigeon aux petits pois de Picasso, La Pastorale de Matisse, L'Olivier près de l'Estaque de Braque, La Femme à l'éventail de Modigliani et Nature morte aux chandeliers de Léger. Le parquet a estimé dans un premier temps que le vol était d'une valeur de 500 millions d'euros. Le casse de ce début de siècle. Puis la direction du musée a annoncé que la valeur cumulée des oeuvres était plutôt autour de 100 millions d'euros, ce qui reste une jolie somme. D'après les caméras de surveillance, un homme, seul, cagoulé et vêtu de noir, se serait introduit dans le musée après avoir brisé une fenêtre et cisaillé un cadenas. Il aurait par la suite découpé les toiles à l'aide d'un cutter avant de les rouler pour les transporter. L'alarme ne fonctionnait pas...

La question du mobile se pose. Pourquoi voler des œuvres d'une telle valeur? En effet, elles paraissent très difficilement écoulables. Dès qu'un type de vol se produit, les œuvres sont recensées en France sur la base de données de l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) puis transmis à Interpol qui tente de tenir à jour la liste de ces objets volés à travers le monde. 35.000 objets y sont recencés. Le Groupe d'experts Interpol sur les biens culturels volés a été créé en 2004 à la suite notamment à la guerre en Irak et le trafic très important de biens culturels que cela avait engendré (le musée de Bagdad avait été ainsi pillé, les Américains n'ayant pas dans un premier temps jugé nécessaire de le protéger).

En théorie, toutes les maisons d'enchères doivent consulter cette liste avant de mettre un objet en vente. Il existe aussi une autre liste, celle du Art Loss Register, un organisme spécialisé notamment dans les biens spoliés aux juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui réapparaissent régulièrement sur le marché de l'art.

Dans les grandes maisons d'enchères, comme Christie's, qui «regrette d'être contactée à chaque fois qu'il y a un vol», on assure «qu'il est totalement impossible que des œuvres d'art volées et enregistrées sur les fichiers puissent être vendues chez nous, chacune de nos oeuvres mises en vente étant photographiées, avec un numéro de série».

La présence sur ces listes n'empêche pas parfois des objets d'être vendus dans des petites maisons d'enchères. Trois majoliques italiennes, disparues d'un musée allemand pendant la guerre, ont été ainsi vendues en Basse-Saxe début mai 2010 pour un prix très en-dessous du prix du marché: la maison d'enchères et les acheteurs connaissant de toute évidence l'origine des pièces et la légalité douteuse de cette vente. Le musée spolié n'a appris l'échange qu'a posteriori.

Stéphane Thefo, officier spécialisé à l'unité d'oeuvre d'art d'Interpol, s'interroge sur les motivations du voleur du Musée d'Art moderne de Paris, parce qu'«il est très difficile d'en tirer de l'argent et d'écouler une marchandise aussi connue». Il estime également qu'il est pratiquement impossible de dresser un profil type des cambrioleurs:

«C'est très très variable. Il y a les vols à main armée, les cambriolages, parfois en pleine nuit, parfois en plein jour, les vols intéressés. Les mobiles peuvent varier. Parfois les cambrioleurs sous-estiment la difficulté d'écouler ces œuvres sur le marché, parfois c'est pour une demande de rançon, comme la salière de Benvenuto Cellini

Cette salière dorée et émaillée réalisée en 1543 pour François Ier fut volée en 2003 au Kunsthistorisches Museum de Vienne. D'une valeur de 40 millions d'euros, le malfaiteur en réclama une rançon qu'il n'obtint jamais avant d'être finalement arrêté. L'objet fut retrouvé en 2006. Dans une caisse entreposée dans un bois près de la capitale autrichienne.

Fantasmes

En 2004, les célèbres tableaux d'Edvard Munch, Le Cri et la Madone, avaient eux été dérobés en plein jour dans un musée d'Oslo par deux hommes armés, sous les yeux médusés des visiteurs, avant d'être finalement retrouvés partiellement endommagés deux ans plus tard, sans qu'ils aient été vendus ou qu'une contrepartie ait été versée. En 1994,lors du vol d'une autre version du Cri, une rançon de plus d'un million de dollars avait été réclamée. Le gouvernement norvégien avait refusé de payer et la police l'avait finalement retrouvé, trois mois plus tard, en parfait état.

Stéphane Thefo a dû mal à croire dans ce qui fait habituellement fantasmer le public, et que l'on retrouve «dans les films»: la commande d'un collectionneur un peu fou qui voudrait garder l'œuvre pour lui: 

«C'est assez délicat. Si vous voulez mettre le tableau dans votre salon, elles sont tellement connues qu'après vous ne pouvez plus inviter personne. Donc vous êtes obligé de la cacher dans un coffre et là même vous vous ne pouvez pas la voir.»

De même, il réfute l'idée d'un prestige ou d'une compétition entre gentlemans cambrioleurs.

«Ce type de vols est beaucoup plus compliqué et n'apporte pas grand-chose.»

Dommage pour les nostalgiques d'Arsène Lupin.

La France a tout de même connu, il n'y pas si longtemps, un voleur d'art en série: Stéphane Breitwieser. Cet Alsacien a volé 239 œuvres d'art en sept ans dans un grand nombre de musées d'Europe. Ayant un faible pour les peintures flamandes du XVIe siècle, il a toujours affirmé que sa seule volonté était de se constituer une collection particulière. Il entreposait ainsi ses œuvres dans deux pièces, chez lui. Avant d'être arrêté en 2001 par la police suisse après un vol commis à Lucerne. Malheur pour l'art, sa mère, tentant de le disculper, jeta une partie des œuvres volées dans le canal Rhin-Rhône ou les éparpilla dans la campagne!

Après sa libération, en 2006, il publia un livre, Confession d'un voleur d'Artaujourd'hui presque épuisé, que le journaliste Pierre Assouline avait chroniqué ainsi à l'époque de la sortie sur son blog:

«Outre l'intense suspense des vols eux-mêmes, les passages les plus forts sont ceux dans lesquels Stéphane Breitweiser s'efforce de comprendre comment il s'est laissé happer par cette spirale jusqu'à s'en "intoxiquer". Il invoque sa réaction d'enfant unique désemparé par le départ d'un père qui emmena meubles, toiles et livres rares pour laisser vivre les siens dans le monde selon Ikea ("C'était minable!"), et souligne la manière trop protectrice dont sa mère l'a élevé.»

Malheureusement, depuis la parution, selon son éditeur, cet être «un peu particulier» a «disparu de la circulation». Une piste? Le commandant Stéphane Thefo souligne ainsi par exemple, pour montrer les multiples possibilités, les différences de modes opératoires entre le vol de jeudi et ceux de notre voleur compulsif. 

«Ce n'est pas du tout le même profil. Breitwierser agissait quasiment tout le temps en journée, il profitait d'être seul dans le musée et volait un ou deux objets, sous une impulsion. Là il y a une effraction, un cambriolage.»

Trafic rémunérateur

Au-delà du vol de ces œuvres d'art très célèbres, les plus médiatisées mais les plus rares, le trafic de biens culturels se porte très bien. Interpol estime que le volume de ce trafic serait sans doute le troisième derrière celui de la drogue et des armes.

Notamment parce que «dans beaucoup de cas, les biens culturels sont peu inventoriés, explique Stéphane Thefo. Les propriétaires n'ont pas pris de photo, n'ont pas de date d'acquisition. Seulement environ 10% des biens sont retrouvés».

Sur des objets d'un valeur moyenne, il est assez facile «après sept ou huit intermédiaires, voire moins, qu'ils se retrouvent sur le marché licite». En toute impunité. «Elle peut aussi rejoindre un marché illégal mais alors l'oeuvre sera vendue moins cher», ajoute-t-il. Le trafic touche évidemment les pays comme l'Irak ou l'Afghanistan, en situation de conflit, ou ceux avec un très fort patrimoine culturel. Cela frappe moins les imaginations que le vol de jeudi, mais c'est beaucoup plus rémunérateur...

Quentin Girard

Sur le site d'Interpol, vous pouvez consulter les dernières oeuvres volées ou les 23 pages de celles qui ont été retrouvées mais non réclamées par leurs propriétaires.

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L'AUTEUR
Quentin Girard est journaliste à Libération. Il est l'un des fondateurs du magazine Megalopolis et de la revue L'imparfaite. Il vient de publier un roman numérique aux Editions les chemins de tr@verse. Ses articles
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Publié le 21/05/2010
Mis à jour le 16/10/2012 à 14h56
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