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Après sa discrète ascension, la Corée du Sud veut compter parmi les puissants

Temps de lecture : 7 min

En vingt ans, le pays est entré dans la modernité au point d'être invité à la table du G7. Celui qui a rejoint le cercle des moyennes puissances peut s'appuyer sur son économie et sa gestion exemplaire du Covid-19 pour assumer son envie d'autonomie.

Le président sud-coréen Moon Jae-in et la première dame sud-coréenne Kim Jung-sook arrivent à l'aéroport de Cornwall Newquay, le 11 juin 2021, pour le sommet du G7. | Peter Nicholls / Pool / AFP
Le président sud-coréen Moon Jae-in et la première dame sud-coréenne Kim Jung-sook arrivent à l'aéroport de Cornwall Newquay, le 11 juin 2021, pour le sommet du G7. | Peter Nicholls / Pool / AFP

La Corée du Sud n'est plus le petit pays asiatique qu'elle était il y a une vingtaine d'années. Elle sortait alors avec succès du sous-développement et cherchait à renouer avec certaines de ses racines impériales.

En 1993, avant que la France ne réussisse à passer un contrat pour la construction d'un TGV à la Corée, François Mitterrand s'était rendu en visite à Séoul. À la suite d'une demande discrète de l'ambassade de Corée à Paris, il emmenait dans sa délégation deux conservatrices de la Bibliothèque nationale de France (BNF) qui avaient compris qu'elles devraient montrer l'un des 297 manuscrits royaux coréens ramenés à Paris sous le Second Empire. Mais, une fois sur place, les deux fonctionnaires de la BNF comprennent que, en réalité, il s'agit d'offrir le manuscrit –ou plus exactement de le restituer– à la Corée. Elles tentent de s'y opposer, avant de devoir le laisser dans une mallette dont elles emportent la clé.

Dix-sept ans plus tard, en 2010, l'économie coréenne s'est grandement développée et la démocratie du pays est solidement installée. À la demande renouvelée de Séoul, le président Nicolas Sarkozy décide de rendre les 296 manuscrits royaux restants. Cette fois-ci, cette restitution ne provoque pas de remous particulier. Depuis quelques années, la Corée est entrée dans une nouvelle phase: elle se situe au 11e rang des nations industrielles et elle veut s'intégrer au mieux dans le cercle des nations qui comptent. Cela l'amène à renforcer sa relation avec l'Europe, et en particulier avec la France.

Il se trouve que, à Paris, un dialogue s'est instauré depuis quelques années entre l'institut de recherche Asia centre et l'ambassade de Corée en France. Et, ce mois d'octobre, l'institut publie sous le titre Asia Trends: Korea, une revue, dans laquelle divers aspects des réalités de la Corée du Sud sont abordés. C'est l'occasion d'organiser, le 13 octobre à Paris, une rencontre d'universitaires et de connaisseurs de la Corée actuelle. Certains sont à Paris, d'autres interviennent en visioconférence de Séoul.

Jean-François Di Meglio, le président d'Asia centre, explique l'intention de cette réunion: «[Il est] nécessaire de réduire la tension entre cette volonté de la Corée d'entrer dans le jeu mondial et la relative ignorance dans laquelle on est en France et en Europe occidentale de ce qui se passe dans le pays. La Corée est un interlocuteur naturel qu'on a tendance à mettre au second plan.»

Soft power

La Corée du Sud marque actuellement des points importants dans le domaine de la culture. Ses productions artistiques rencontrent un succès planétaire. C'est le cas de la pop coréenne, la K-Pop, comme ce fut, en 2019, celui du film Parasite, qui a obtenu la Palme d'or aux Oscars à Hollywood. Et actuellement, les neuf épisodes de la série Squid Game ont été regardés en un mois par plus de 100 millions de foyers dans le monde, ce qui est un record.

Netflix diffuse cette histoire de personnages défavorisés et endettés qui s'affrontent dans des jeux où ils peuvent gagner des milliards et qui seront abattus s'ils perdent. Cette élimination des plus faibles se veut le reflet d'une réalité sociale en Corée du Sud. La lutte contre la pandémie a ralenti une grande partie du commerce et les jeunes ne trouvent plus guère de petits boulots. D'où un engouement certain pour les connexions télévisées ainsi que pour les jeux en ligne.

Ces situations coréennes fournissent toute sorte de sujets aux programmes audiovisuels produits en Corée. Ils sont très regardés dans ce pays hyper-connecté et largement exportés à travers le monde. La Corée est ainsi devenue un producteur de premier plan en matière de soft power.

Angeliki Katsarou, qui travaille sur le cinéma coréen à l'université de Stockholm, contribue à la revue Asia Trends: Korea. Elle détaille comment, alors que les diffusions de films américains ont longtemps dominé en Corée et que, dans les années 1970 à 1990, les œuvres japonaises connaissaient une renommée mondiale, des professionnels coréens sont peu à peu apparus «avec beaucoup de vitalité et d'énergie créatrice. Ils puisent leurs sources dans un passé où il fallait se battre contre la censure d'un régime politique autoritaire et où l'économie était instable.» En revanche, aujourd'hui, le gouvernement coréen encourage et soutient le secteur audiovisuel.

Une gestion réussie de la pandémie

Autre sujet abordé lors du colloque d'Asia Centre le 13 octobre: le Covid-19 et la façon dont sa diffusion a été limitée en Corée du Sud. Cédric Legrand, directeur général de la Chambre de commerce et d'industrie française à Séoul, rappelle qu'en Corée, le port du masque est répandu depuis longtemps et que chacun sait dans quel hôpital il doit se rendre en cas d'alerte de santé.

Pour le Covid, une enquête serrée et systématique est effectuée sur toute personne contaminée détectée et sur ses contacts. «D'autres épidémies sont apparues dans les dernières décennies en Corée, rappelle Cédric Legrand. Et le pays a su capitaliser sur son expérience et être prêt pour une crise sanitaire de grande ampleur. Non seulement, la Corée était préparée, mais elle a su s'adapter rapidement aux spécificités et à la gravité de cette crise beaucoup plus importante que les crises précédentes.» Dès que la pandémie est apparue, une institution a été réorganisée, la Korean Disease Control and Prevention Agency (KCDA). Cette autorité administrative dispose d'une large autonomie pour son organisation et son budget. Quatre cent quarante fonctionnaires y travaillent, avec un centre de contrôle ouvert 24 heures sur 24.

Dès le début de l'épidémie, la Corée du Sud a impressionné par ses moyens pour lutter contre le coronavirus. Ces soldats s'apprêtent à pulvériser du désinfectant dans une rue de Séoul, le 6 mars 2020. | Jung Yeon-je / AFP

La lutte contre le coronavirus est une question qui apparaît également dans l'article publié par l'Asia Centre sur «Le modèle coréen de démocratie par opposition au despotisme oriental». Il est signé Christophe Gaudin, un sociologue qui vit à Séoul, où il enseigne les sciences politiques à l'université Kookmin. L'auteur considère qu'il y a en Asie un terrain culturel commun à tous les régimes politiques, démocratiques ou autoritaires. En particulier, les populations asiatiques ont très vite considéré que les décisions prises par leurs gouvernements pour lutter contre le Covid-19 étaient efficaces. Le 13 octobre, Christophe Gaudin précise: «C'est vrai qu'il y a en Asie cet appareil d'État et cette discipline collective qui ont fait la preuve de leur efficacité. Mais ce qui distingue la gestion coréenne de, par exemple, celle de la Chine, c'est le degré de transparence démocratique qui l'accompagne.»

Lors de fêtes nationales, où les Coréens se déplacent beaucoup dans le pays, le taux de contamination a parfois augmenté soudainement. L'information est alors aussitôt publiée. D'autre part, lorsque des citoyens lancent une pétition sur le Covid, des experts médicaux y répondent. Selon Christophe Gaudin, cela peut expliquer que, à la différence de ce que l'on a pu voir en Occident, il n'y a pas en Corée de théories sur un complot qui expliquerait l'arrivée du Covid. Pour ce sociologue français installé à Séoul, la question se pose d'une évolution vers une forme asiatique de démocratie où la Corée jouerait un rôle moteur. Ce qui ne signifie apparemment pas, ajoute-t-il, que, dans la période actuelle, «le monde politique coréen soit à la hauteur des évolutions de la société et des évolutions que connaît le pays».

Une place à l'international

L'évolution de la Corée l'amène à trouver une place grandissante dans les institutions internationales. Le pays a été invité trois années de suite aux sommets du G7. Paul André, enseignant en relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris, analyse la signification de cette présence coréenne au côté des grandes puissances. À l'origine, la Corée du Sud avait été invitée par Donald Trump. Son objectif était surtout de contrer le poids des pays européens membres de ce club économique.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson accueille le président sud-coréen Moon Jae-in avant une réunion bilatérale au sommet du G7 à Carbis Bay, Cornwall, le 13 juin 2021. | Stefan Rousseau / Pool / AFP

Mais l'économie innovante incarnée par la Corée justifie pleinement sa participation au G7, d'autant plus que le PNB du pays est proche de celui de l'Italie ou du Canada. Si bien que Joe Biden n'a nullement remis en cause la participation coréenne au G7. En juin dernier, la Corée a participé au sommet organisé par la Grande-Bretagne à Carbis Bay, en Cornouailles. Et Séoul s'habitue à jouer un rôle dans la gestion de l'économie mondiale. Selon Paul André, «il y a un intérêt à ce que la Corée soit dans le G7. Autant pour les pays membres du G7 que pour la Corée.» Pour autant Paul André se garde d'affirmer que la Corée va intégrer le G7 et qu'on va passer à un G8. Il pense que «c'est prématuré. Mais l'idée d'avoir la Corée comme partenaire privilégié du groupe des grandes puissances économiques, c'est une hypothèse qui semble être sur la table.»

«L'idée que la Corée du Sud devienne un partenaire du groupe des grandes puissances économiques est une hypothèse qui semble être sur la table.»
Paul André, enseignant en relations internationales

L'attrait économique de la Corée repose largement sur sa modernité. Celle-ci s'appuie sur l'innovation et la technologie, deux termes qui sont quasiment synonymes pour les Coréens. Soo Min Hong, étudiante coréenne francophone, explique qu'ils sont mis en valeur par la structure de l'économie, organisée en «chaebo», ces ensembles d'entreprises aux domaines variés qui entretiennent entre elles des participations croisées et qui occupent les trois quarts de l'espace économique. De plus, le soutien gouvernemental à l'innovation et à la technologie a aidé le pays à devenir une véritable puissance en matière de recherche et développement.

Il y a de l'originalité dans beaucoup des comportements économiques coréens. Il s'agit notamment d'éviter de suivre les solutions pratiquées au Japon. Par ailleurs, le pays ne peut ignorer son puissant voisin, la Chine, mais il doit faire en sorte d'être aussi proche que possible des États-Unis. En se développant tant dans le domaine économique que culturel, la Corée pense acquérir une force qui peut la rendre plus autonome. La nouveauté est qu'elle commence à afficher nettement cet objectif. Depuis Séoul, il était sans doute important d'observer comment on voit la Corée dans un institut de recherche français.

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