Société / Culture

Dave Chappelle n'a pas changé, c'est nous qui nous sommes trompés sur son compte

Temps de lecture : 6 min

On a cru que l'humoriste était progressiste, ce n'est pas le cas.

Dave Chappelle lors de son spectacle The Age of Spin, en 2017. | Netflix Is A Joke via YouTube
 
Dave Chappelle lors de son spectacle The Age of Spin, en 2017. | Netflix Is A Joke via YouTube  

Dave Chappelle suscite un bon paquet de réactions indignées depuis la diffusion de son dernier spectacle sur Netflix, The Closer. Ses soixante-deux minutes de performance visent directement à remettre les pendules à l'heure après les critiques nourries à la suite de ses précédents spectacles, dans lesquels il se moque des trans, des gays et des victimes de violences sexuelles. Il annonce que telle est son intention dès le début du numéro. Il faut le prendre au mot. C'est exactement ce que fait son show, aussi discutable soit-il.

Ce que révèle ce succès, ce n'est pas qu'il n'est pas drôle (il l'est). Ce n'est pas juste qu'il tire sur l'ambulance (il tire) ou que ses blagues n'ont pas bien vieilli (elles n'ont pas bien vieilli). Ce dernier spectacle confirme une bonne fois pour toutes que Chappelle n'a jamais été le gentil progressiste que beaucoup voyaient en lui. En 2019, quand il a remporté le prix Mark Twain de l'humour américain, Jon Stewart l'a qualifié de «Bourdain noir», clin d'œil au chef et documentariste à la grande popularité dont l'œuvre explorait les complexités de la condition humaine.

Les souffrances des autres

Cette image est relativement compréhensible. Ce qui a fait à la fois la beauté et, finalement, la chute du Chappelle's Show, c'est sa capacité à explorer ouvertement et habilement les épreuves et les tribulations de la vie des Noirs. À l'époque, son humour était provoquant, nouveau, éclairant, même. En toute logique, nous attendions la même nuance à l'endroit des autres groupes opprimés. Or, il se trouve que nous ne faisions que projeter sur lui une chose qui n'était pas réellement présente dans son travail. Nous attendions une analyse intersectionnelle là où il n'y en avait pas.

Le fil rouge qui parcourt toute l'œuvre humoristique de Dave Chappelle est que le racisme anti-Noirs est la mère de toutes les oppressions. Les douleurs et les souffrances de tous les autres ne lui arrivent pas à la cheville, et par conséquent ne méritent pas le niveau d'indignation et d'attention que les cercles progressistes lui consacrent actuellement. Voyez une de ses premières répliques dans The Closer: «Je voudrais commencer par m'adresser directement à la communauté LGBT+, dit-il avec un sourire narquois. Je veux que chaque membre de cette communauté sache que je viens en paix, et que j'espère négocier la libération de DaBaby.» Dave Chappelle reconnaît que le rappeur a fait «une méchante bourde» avec ses commentaires sur scène lors d'un concert à Miami, en juillet, à propos des gens qui vivent avec le VIH ou le sida. Mais ensuite, la blague prend un autre tournant.

«Un jour, il a tiré sur un nègre et l'a tué, à Walmart... Oh, c'est vrai. Regardez sur Google. DaBaby a tiré sur un nègre dans un Walmart de Caroline du Nord et l'a tué, et ça n'a pas nui à sa carrière. Vous voyez où je veux en venir? Dans notre pays, vous pouvez abattre un nègre, mais par contre, ne vous avisez pas de vexer un gay. Et c'est précisément ce deux poids, deux mesures, que je veux aborder. [...] Vous croyez que je déteste les gays, alors qu'en réalité, je suis jaloux des gays. Oh, je suis jaloux. Et je ne suis pas le seul Noir à ressentir ça. Nous les Noirs, on regarde la communauté des gays et on dit: “Mais la vache, regardez comme ce mouvement s'en sort bien. Regardez comment vous vous en sortez bien, alors que nous ça fait des centaines d'années qu'on est coincés. Mais comment vous arrivez à progresser aussi vite?”»

Cette soi-disant inégalité de traitements est au cœur de l'œuvre de Dave Chappelle depuis des années. Mais voilà qu'enfin, il l'expose au vu et au su de tous. D'un côté, nous avons la communauté noire obligée de subir l'exploitation, l'indignité et le traumatisme de la soumission quotidienne à la suprématie blanche. Et de l'autre, nous avons la communauté LGBT+, qui, selon Chappelle, a surmonté en un temps record le pire de l'oppression à laquelle elle a été soumise. Dans ce monde, ces deux camps sont séparés et opposés, et ne se recoupent pas (les Noirs LGBT+ ne sont peut-être pas du même avis.)

Un manque d'empathie

Dans la bouche de Dave Chappelle, surmonter l'oppression est une course de vitesse, une compétition faisant naître des jalousies et où les progrès d'un groupe ne peuvent se faire qu'au détriment d'un autre. Mais l'oppression des homosexuels n'appartient pas franchement au passé. On est encore en train de se demander s'il faut obliger les chrétiens conservateurs à confectionner des gâteaux pour les mariages entre personnes de même sexe.

Encore en train d'essayer d'exclure les trans des toilettes et des équipes sportives. Les adolescents LGBT+ sont quatre fois plus susceptibles que leurs pairs hétérosexuels d'envisager le suicide et de passer à l'acte. Et les trans de couleur sont confrontés à des taux de violence, de chômage et d'insécurité de logement extrêmement élevés. Est-il besoin que je poursuive?

Je comprends aussi tout à fait son raisonnement. Il n'a pas tort quand il affirme que le racisme anti-Noirs est à la fois violent et omniprésent. Il y a un an à peine, des millions de gens sont descendus dans la rue pour manifester contre la violence d'État contre les Noirs. Cette même violence contre laquelle nous protestons depuis des dizaines d'années. Sous un nombre incalculable d'aspects, les Noirs s'en tirent beaucoup plus mal dans ce pays que presque tous les autres groupes raciaux. Donc, quand je réfléchis à l'origine de la soi-disant jalousie de Dave Chappelle, je l'entends dire: si ce pays se souciait vraiment des Noirs, nous serions indignés et descendrions dans la rue tous les jours.

Mais je n'écris pas pour dédouaner Dave Chappelle des comparaisons qu'il fait. J'écris pour souligner que Dave Chappelle a toujours été concentré uniquement sur la douleur des Noirs, et que lorsqu'il parle de la communauté noire, c'est principalement des hommes noirs dont il parle. Il parle de l'expérience qu'il connaît le mieux, la sienne. Mais chaque fois qu'il tourne son attention vers d'autres groupes marginalisés, il se plante invariablement. «Je ne suis pas indifférent à la douleur des autres», déclare-t-il, reconnaissant la cruauté de la loi sur les toilettes de Caroline du Nord. Mais son moment de lucidité ne dure pas. Dans la foulée, il enfile les blagues crues qui réduisent les trans à des parties de leurs corps.

Dave Chappelle n'a jamais vraiment pris le parti de quelqu'un d'autre que lui.

Au cours de sa carrière, Dave Chappelle a dû affronter une réelle victimation et il en a tiré une œuvre artistique durable (il prend soin dans The Closer de décrire son travail comme étant de l'art). Ce qui est troublant, pour beaucoup de ses fans et de ses admirateurs, c'est que la profondeur de sa compréhension de sa place dans le monde, et les souffrances qui l'accompagnent, n'ont pas nécessairement débouché sur une plus grande empathie ou une plus grande générosité à l'égard des difficultés des autres. Pour le dire autrement, Dave Chappelle n'a jamais vraiment pris le parti de quelqu'un d'autre que lui. Son dernier spectacle n'est pas une trahison, et ne peut pas passer pour les égarements d'un humoriste vieillissant et déconnecté des réalités. En fait, c'est nous qui nous sommes trompés.

Le continuel retour de bâton

Prenez un des premiers sketchs de 2003 tiré du Chappelle's Show, la parodie d'un clip de R. Kelly dans laquelle il se moque des victimes de Kelly (la chanson s'appelait «Piss on You»); ou la séquence «Ask a Gay Dude» où des hommes hétéros posent des questions odieuses à l'acteur gay Mario Cantone. «J'ai juste une question pour vous les folles, là. C'est quoi cette histoire d'arc-en-ciel? Je le sens pas, l'arc-en-ciel», demande un type. A-t-on oublié comment les femmes sont représentées dans beaucoup de ses sketchs? Ou comme l'écrit Helen Lewis dans The Atlantic: «Est-ce qu'aucune des récentes critiques de The Closer n'a remarqué la manière dont Chappelle a toujours parlé des salopes –pardon, des femmes?»

Ses premières œuvres n'ont pas suscité le même courroux que ses derniers spectacles, ce qui est partiellement un reflet des progrès culturels que Chappelle souligne avec jalousie. Et son amertume devant ce progrès des autres et le continuel retour de bâton de ses blagues est perceptible. Il rejette ouvertement les critiques selon lesquelles il tirerait sur des ambulances. Et il est clair qu'il se considère comme une victime incomprise: «Les transgenres, [...] ces gens veulent ma mort.»

Alors que penser? Est-ce que Chappelle est un sale type? Une victime? Est-ce qu'on peut encore rire de ses blagues? Oui, oui et oui. Il nous invite maladroitement, et peut-être inconsciemment, à considérer tout le travail qu'il reste à faire dans la recherche de l'égalité. Et il nous rappelle aussi à quel point l'intersectionnalité est difficile et compliquée. Ses tentatives de décrire les relations de pouvoir à l'intérieur et entre des groupes marginalisés tombent trop souvent à plat.

Au début de The Closer, Chappelle explique sa mission et évoque la polémique suscitée par son humour. «Je suis venu ici ce soir parce que tout ce travail que j'ai fait pour Netflix, je vais le terminer. [...] Toutes les questions que vous avez pu avoir sur toutes ces vannes que j'ai sorties au cours des dernières années, j'espère y répondre ce soir.» Ces questions ont trouvé leurs réponses. Chappelle n'a pas grandi, il n'a pas appris des critiques passées, mais avec The Closer il ne laisse aucune ambiguïté sur ce qu'il pense. Et il est temps que nous commencions à le croire.

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