Société

«On vend sa jeunesse»: la parenthèse secrète des escort-boys étudiants

Temps de lecture : 6 min

Rencontre avec des jeunes hommes, «auto-entrepreneurs du sexe», qui nous racontent leurs motivations, leurs avantages et leurs souffrances.

Les jeunes travailleurs du sexe ont aussi beaucoup souffert de la crise sanitaire. | aeneastudio via Flickr
Les jeunes travailleurs du sexe ont aussi beaucoup souffert de la crise sanitaire. | aeneastudio via Flickr

Gagner beaucoup d'argent rapidement, concilier travail et scolarité, faire des rencontres et se constituer un réseau haut de gamme... Pour ces jeunes hommes en études supérieures, dont la jeunesse est prisée sur le marché de l'escorting en ligne, les motivations pour proposer du sexe tarifé varient. Une activité temporaire, qui n'échappe pourtant pas au tabou de la prostitution.

Chemise colorée, pochette d'ordinateur à la main, visage juvénile. Au jardin du Luxembourg, cœur du quartier étudiant de la capitale, Mathieu* se fond dans le décor. Comment se douter que, dans une heure, cet étudiant en master de marketing se rendra dans le IVe arrondissement pour passer la nuit chez un client? Ce type de rendez-vous, il en a environ trois par semaine.

Comme lui, d'autres étudiants, en médecine, mathématiques, ou encore sciences politiques, choisissent, le temps de leur formation, de pratiquer l'escorting. Plusieurs fois par mois, ou par semaine, ils sont payés par des clients en échange de prestations sexuelles. Pour la plupart, les rencontres se font par internet, sur des plateformes spécialisées et des applis de rencontres. Le client, souvent un homme, contacte l'étudiant en ligne depuis son profil. Quelques messages, parfois des photos, une mise au point sur le contenu de la prestation. Le rendez-vous est fixé.

Jeunes et jolis

L'ampleur du phénomène est difficile à quantifier. D'abord, parce qu'il n'existe pas de statistiques. Et surtout, parce qu'il s'agit d'une activité stigmatisée, difficile à revendiquer, autant pour les travailleurs que pour les clients. En particulier depuis la pénalisation de ces derniers par la loi de 2016.

Mais ce phénomène «n'est pas un fantasme, c'est une réalité», atteste le sociologue Vincent Rubio, spécialiste de la prostitution masculine. Agathe de l'association belge Alias, engagée dans la prévention des risques affectant les travailleurs du sexe (TdS), confirme que «la part des escorts étudiants n'est pas anecdotique. On sait qu'ils sont nombreux à se prostituer.»

Parmi ces jeunes hommes, tous ne se sentent pas forcés de recourir à la prostitution pour survivre. «Ils appartiennent aux classes moyennes et supérieures, il y a même un certain nombre de fils de bonne famille», constate Vincent Rubio. Mathieu, du haut de ses 22 ans, l'assume totalement: «Je fais ça parce que j'en ai envie, je n'ai pas de contrainte. Je ne fais pas ça en me disant “sinon je ne pourrai pas manger ou payer mon loyer”.» Un cas de figure bien éloigné du cliché du jeune homme sans ressource, se prostituant contre son gré pour échapper à la misère. Pour ces étudiants, les motivations se trouvent ailleurs.

«J'ai demandé à deux ou trois clients s'ils n'avaient pas des gens à qui transmettre mon CV.»
Mathieu

Moins de temps, plus d'argent. En 2016, pour Francis, alors âgé de 20 ans, l'équation paraît simple, loin de tous ses petits boulots d'avant. «Si tu es serveur, que tu bosses vingt heures la semaine, en finissant à 2h du matin, c'est là que tu rates tes études», schématise-t-il. Quelques clics sur HUNQZ, premier site d'escort gay, et l'étudiant en sciences politiques booke ses premiers rendez-vous. Une grosse centaine d'euros en moyenne pour un rapport, indexé sur les prix du marché. «En temps normal, c'était juste pour compléter le loyer, deux à trois fois par mois. Mais une fois, j'ai accéléré pour partir en vacances.» Résultat: plus de 1.000 euros en une semaine.

Cette activité «d'auto-entrepreneur du sexe» durera jusqu'en 2019. Une «parenthèse», selon l'expression de Vincent Rubio. Avec un objectif premier chez les trente-six étudiants interrogés pour son enquête de 2013 «Prostitution masculine sur internet»: arrondir les fins de mois –et même un peu plus–, en «échappant à un job étudiant aliénant et mal payé» pour un autre bien plus modulable.

«J'adapte mes rendez-vous à mes cours, explique Mathieu. Là, par exemple, j'ai des examens, donc je réduis un peu.» Mais il a bien conscience que son âge, son milieu social (fils de chef d'entreprise), et ses études supérieures constituent un avantage comparatif sur d'autres escorts. Comprendre: une plus grande liberté dans le choix de ses clients et de leurs créneaux. «On vend sa jeunesse», résume Vincent Rubio. Mathieu, lui, va plus loin sur l'effet du tampon «étudiant» et affiche cette mention dès la première ligne de son profil Tinder: «La plupart de mes clients sont des cadres supérieurs, donc ils aiment bien parler avec quelqu'un et pas à un mur.»

Depuis la crise sanitaire, comme le reste de la profession, les escort-boys étudiants souffrent aussi. «Il y a bien plus d'offres que de demandes», analyse Thomas, membre de l'association Cabiria à Lyon (action de santé communautaire avec les travailleurs du sexe). Mais, encore une fois, le statut et les contacts privilégiés des étudiants leur ont permis de mieux résister. La preuve avec Mathieu. «Un client m'a fait une attestation illimitée dans toute la France, ça m'a permis d'aller à tous mes rendez-vous.»

Rencontrer, capitaliser, investir

Ce type de passe-droit, les escorts peuvent en bénéficier car un certain nombre de clients recherchent plus que des rapports sexuels. Tous les escorts côtoient plusieurs habitués, avec qui ils ont noué des relations de proximité et de confiance. «Je suis tombé sur des personnes intéressantes, avec qui j'ai pu avoir de vrais échanges», se rappelle Francis. Mathieu estime que «c'est une expérience de vie». Selon Vincent Rubio, les relations peuvent «dépasser le cadre de la prostitution pure et dure». Plusieurs d'entre eux ont déjà été invités en vacances par leurs clients, au Luxembourg, à Dubaï ou encore à Las Vegas. «C'est un réseau pour tout, c'est comme des amis», résume Mathieu.

Cette proximité avec la classe supérieure offre des opportunités. «J'ai rencontré des médecins, c'est enrichissant pour mes études. Ils me parlent des procédures administratives, des formations...», raconte Ulysse, en première année d'études de pharmacie. Et pour certains comme Mathieu, ces échanges vont plus loin: «Depuis que je cherche une alternance, j'ai demandé à deux ou trois clients s'ils n'avaient pas des gens à qui transmettre mon CV.»

Élargir son réseau, mais aussi se constituer un capital économique avant sa vie professionnelle. Puisque ces étudiants n'envisagent pas uniquement cette activité très rémunératrice comme un moyen de subsistance, ils peuvent épargner. «Par mois, j'arrive à mettre beaucoup de côté pour mes projets futurs. Dès que j'ai mon CDI à la fin de mon M2, j'investis dans l'immobilier», prévoit Mathieu, qui a très peu de frais courants car il vit chez ses parents. De son côté, Ulysse a choisi d'investir dans le bitcoin. «Je suis un bon capitaliste, je cherche à gagner», s'amuse-t-il.

Activité temporaire, empreinte indélébile

Études, argent, réseau. Si la vie de ces jeunes escorts semble idéale, la réalité est bien différente. Leur activité les expose à un flot de souffrances psychologiques. Comme pour Sofiane, en licence de mathématiques, harcelé par des «gros pervers à longueurs de journée» à coup d'appels à répétition et de photos de leur sexe en érection. Des sollicitations d'autant plus intrusives qu'elles ne doivent pas se savoir. «Je viens d'une famille tunisienne un peu traditionnelle. À part ma sœur et mon meilleur ami, je n'en ai parlé à personne.»

La plupart de ces escorts se murent dans le silence, par peur des réactions de leur famille. «Je le dirai à mes parents quand ils seront morts», plaisante Alex, lui aussi escort depuis ses années étudiantes. Ceux d'Ulysse ont appris fortuitement que leur fils se prostituait. Il a été immédiatement forcé d'aller voir un psychiatre, mais continue son activité, en secret. Avec une précaution: un téléphone dédié. Quant à ses amis, «ils n'ont jamais su. D'ailleurs je n'ai pas d'amis». Francis a clos cette parenthèse il y a un an et demi, mais vit toujours dans l'inquiétude: «Le plus dur pour moi, c'est vraiment l'angoisse d'être reconnu, que ça se sache, encore aujourd'hui.»

«Mener une double vie et avoir peur d'être découvert» est une source de stress permanente, atteste Agathe de l'association Alias. «Les étudiants sont ceux qui en parlent le moins parce qu'ils sont assez isolés», confie-t-elle. Pour son enquête dévoilée en 2020, Alias a bataillé pour obtenir plus de trente-neuf témoignages de travailleurs du sexe étudiants, et 64,7% d'entre eux citent «le secret» comme l'aspect le plus négatif de leur activité.

L'enquête souligne également que «l'argent gagné par ces étudiants est d'abord alloué aux dépenses du quotidien». Tous n'ont donc pas les moyens d'épargner pour leurs vacances ou d'investir dans le bitcoin. Ils seraient plus de 50% à exercer un job étudiant, ou à toucher de l'argent de leur famille en plus de leur activité.

Pour l'association, difficile d'apporter une aide à des jeunes précaires qui se cachent. Quand on demande à Agathe pourquoi ils restent dans l'ombre, elle répond tout simplement: «C'est toujours très mal vu d'être une pute aujourd'hui.»

* Les prénoms ont tous été changés.


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