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Aux États-Unis, l'autre «cancel culture»

Temps de lecture : 5 min

Dans de nombreux États américains, les législations visant à interdire la «théorie critique de la race» se multiplient.

Une famille tenant un drapeau américain et des pancartes se rend à une manifestation contre la gestion de la pandémie du Covid-19, les lois sur l'avortement et l'enseignement de la théorie critique de la race, au capitole de Frankfort, dans le Kentucky, le 28 août 2021. | Jon Cherry / Getty Images North America / AFP
Une famille tenant un drapeau américain et des pancartes se rend à une manifestation contre la gestion de la pandémie du Covid-19, les lois sur l'avortement et l'enseignement de la théorie critique de la race, au capitole de Frankfort, dans le Kentucky, le 28 août 2021. | Jon Cherry / Getty Images North America / AFP

Le 15 juin dernier, le gouverneur républicain du Texas Greg Abbott déclarait: «La proposition de loi 3979 est un geste fort vers l'abolition de la théorie critique de la race, mais il faut en faire davantage.» La théorie critique de la race (Critical Race Theory, abrégée en CRT), devenue aujourd'hui une expression attrape-tout destinée à diaboliser tout ce qu'exècre la droite réactionnaire américaine, n'est pourtant rien d'autre qu'un courant intellectuel né dans les années 1980.

«Au cours des années 1980, le champ du droit dans le domaine académique se modifie –notamment parce que des chercheurs afro-américains, plus sensibles à la question raciale, font leur entrée dans le champ académique– en même temps que les militants se trouvent prisonniers de ce qu'ils vivent comme un retour du conservatisme après les avancées des années 1960 et 1970: le grand enjeu de la CRT est d'expliquer pourquoi les progrès formels dans l'égalité des droits pour les Afro-Américains liés à la fin de la ségrégation légale n'ont pas produit d'amélioration réelle dans leurs conditions de vie et n'ont pas fait progresser ni l'idée ni l'espoir d'une intégration socio-politique de la société américaine toujours aussi fermement ségréguée», analyse Magali Bessone, professeure de philosophie à Paris I Panthéon-Sorbonne dans la Revue philosophique de la France et de l'Étranger.

Fagoter des épouvantails idéologiques

Sous l'influence de figures majeures du courant conservateur telles que Christopher Rufo et James Lindsay, la CRT est devenue un épouvantail destiné à susciter la peur et le rejet, et ainsi justifier le recours à l'arsenal législatif. «Il faut que lorsque le public lise un truc dingue dans le journal, il pense immédiatement à la Critical Race Theory», avait avoué le premier, quand le second considère que cette même discipline, à l'instar de l'éducation sexuelle, devrait être interdite d'enseignement car jugée contraire à l'esprit de la Constitution.

Une entreprise de diabolisation suffisamment efficace pour que se matérialisent dans de nombreux États républicains des propositions de loi «anti-CRT». Au Texas, où la House Bill 3979 est en vigueur depuis le 1er septembre, ces nouvelles dispositions ont entraîné une refonte du contenu des bibliothèques scolaires. À Southlake, dans la banlieue de Dallas, la bataille idéologique bat son plein.

Cette ville, dont les écoles sont gérées par le district scolaire indépendant de Carroll, est au cœur de vives polémiques après que la commission scolaire a sanctionné une enseignante pour avoir conservé dans sa salle de classe un livre intitulé This Book is Anti-Racist (Ce Livre est antiraciste) de Tiffany Jewell. Un livre jugé contraire «aux valeurs morales et à la foi» de sa famille par un parent d'élève, qui en avait alors référé à la commission.

L'autre «cancel culture»

Après la promulgation de la loi 3979, le district scolaire a émis de nouvelles directives relatives au sujet des livres présents dans les bibliothèques d'établissements. Pour la commission du district de Carroll, ces directives sont nécessaires compte tenu des dispositions de la loi, lesquelles interdisent par exemple au personnel scolaire de parler de racisme systémique, de société patriarcale ou d'aborder la question de l'esclavage par le prisme du «Projet 1619» du New York Times: le fruit d'un travail de sape orchestré par des organisations politiques conservatrices, à l'image de la Texas Public Policy Foundation.

Proche de l'idéologie libertarienne, l'association avait publié, avant de le supprimer, un mémo destiné à identifier toute référence à la CRT faite en salle de classe à l'aide de mots-clefs tels que «antiracisme» ou «diversité». Une dérive qui a abouti à des interprétations frôlant la réhabilitation du négationnisme.

«Vous vous demandez si la théorie critique de la race est enseignée dans l'école de votre enfant? Restez à l'affût de certains mots et éléments de langage moins connus de la CRT.» | Texas Public Policy Foundation via Twitter

Dans un enregistrement audio révélé par NBC News, Gina Peddy, administratrice de la commission scolaire, a récemment rappelé au corps enseignant de Southlake que les «concepts de la loi 3979» impliquent la présence de perspectives opposées. Ainsi, un livre sur l'Holocauste implique un livre de la «perspective opposée». Une interprétation rapidement qualifiée d'erronée par le sénateur républicain Bryan Hughes, auteur de la très impopulaire Senate Bill 8, relative à l'avortement.

Si l'élu chrétien a pris la parole pour infirmer les propos de Gina Peddy, c'est parce qu'il fut également rapporteur de la Senate Bill 3, destinée à expurger les amendements démocrates contenus dans la HB 3979. En effet, le texte a été considérablement remanié par l'opposition et inclut un socle d'enseignement obligatoire faisant la part belle au révérend Martin Luther King comme aux figures syndicales César Chavez et Dolores Huerta, au grand dam du Parti républicain.

«Assurez-vous que si vous avez un livre sur l'Holocauste, il y ait une opposition, il y ait d'autres perspectives.»
Gina Peddy, administratrice de la commission scolaire du district scolaire de Carroll

Ainsi, bien que le sénateur repousse l'interprétation négationniste de la loi, son parti demeure tout à fait disposé à recourir à la législation pour imposer une certaine vision de l'histoire. Un mouvement de fond actuellement à l'œuvre dans de nombreux États «rouges», durablement acquis aux idées du Grand Old Party.

Des relents de maccarthysme

À l'heure actuelle, huit États disposent d'une législation prétendument destinée à lutter contre la théorie critique de la race. Dans le Tennessee, où une législation similaire à la loi 3979 texane est en vigueur depuis le 25 mai, le groupe «Moms for Liberty» bataille fermement pour débarrasser les bibliothèques scolaires des livres qui, selon les intéressées, s'apparentent à une promotion de la Critical Race Theory. Pour ces mères, qui ont dressé une liste, des ouvrages aussi clivants que Martin Luther King et la Marche sur Washington et L'Histoire de Ruby Bridges n'ont pas leur place dans les écoles.

Plus au nord, en Pennsylvanie, le journal local York Dispatch rapporte l'étonnante décision prise à l'unanimité par la commission scolaire du district scolaire de Central York: le 11 août dernier, le professeur Ryan Caufman recevait un e-mail ayant pour objet «Ressources bannies», accompagné d'une pièce jointe mentionnant sur quatre pages toutes les ressources désormais interdites dans les classes. Parmi elles, le documentaire I Am Not Your Negro, consacré à l'auteur noir-américain James Baldwin. Une décision d'autant plus surprenante que jusqu'à présent, l'État où est né le président Biden n'a pas de législation «anti-CRT».

Dans le Wisconsin, enfin, l'élu Chuck Wichgers, rapporteur de l'Assembly Bill 411 destiné à lutter contre la CRT, proposait lors d'une audition devant le comité à l'éducation de l'Assemblée de bannir purement et simplement l'usage de certains termes, parmi lesquels «antiracisme», «équité», «multiculturalisme» ou encore «patriarcat».

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Les États-Unis semblent ainsi renouer avec leurs vieux démons maccarthystes. Ce type de chasses aux sorcières, qu'elles visent la «CRT», le «marxisme culturel» ou le «wokisme» ne sont pourtant que des prétextes pour imposer une certaine vision de l'histoire. À l'heure où, en France, chaque jour connaît son lot de paniques morales teintées de «péril woke» et de «cancel culture», force est de constater que peu s'émeuvent des assauts répétés de la droite réactionnaire américaine contre les libertés académiques.

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