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21 mai 2010: et l'homme créa la vie

Le biologiste américain John Craig Venter et son équipe annonce la naissance d'une bactérie au génome synthétique.

Certains y voient un prodige scientifique sans précédent, la première démonstration que l'homme peut non seulement maîtriser la vie mais bel et bien la créer de ses propres mains. Pour d'autres c'est, tout simplement, l'annonce de l'approche de l'Apocalypse. En toute hypothèse le 21 mai 2010 devrait rester comme une date majeure et irréversible dans l'histoire de la biologie, celle de l'annonce de la création par une équipe dirigée par le charismatique John Craig Venter [email protected] d'une bactérie dont le patrimoine génétique (génome) a été créé par synthèse. Ce travail, signé de 24 chercheurs travaillant dans les Instituts J. Craig Venter de Rockville et de San Diego. Les spécialistes prendront connaissance de ce travail dans le dernier numéro de Science. Les responsables de la prestigieuse revue américaine avaient reçu le manuscrit de ce travail le 9 avril et, signe de l'importance qu'ils y accordaient, ont, après relecture par des pairs, accepté sa publication dès le 13 mai (un délai très rapide). Et comme toujours dans l'histoire des grandes découvertes scientifiques (ce fut par exemple le cas avec la création par clonage de la brebis Dolly) l'embargo imposé par Science n'a pas résisté à l'appétit de certains médias.

Ce travail est intitulé «Création d'une cellule bactérienne contrôlée par une synthèse chimique du génome». A priori, l'affaire n'est pas des plus simples. Les auteurs écrivent:

«Nous rapportons la conception, la synthèse et l'assemblage de 1,08 Mb du génome Mycoplasma mycoides JCVI-syn 1.0, numérisés à partir des informations sur la séquence du génome et sa transplantation dans un Mycoplasma capricolum, cellule receveuse, pour créer de nouveaux Mycoplasma mycoides, cellules qui sont contrôlées uniquement par le chromosome synthétique. L'ADN présent dans les cellules n'est que de l'ADN conçu par synthèse y compris (...) les polymorphismes et les mutations acquises au cours du processus de construction. Les nouvelles cellules ont les propriétés phénotypiques prévues et sont capables d'autoréplication. »

On peut le dire plus simplement: ces vingt-quatre chercheurs américains sont parvenus à créer des bactéries dont le patrimoine héréditaire a été construit par synthèse informatique et chimique, bactéries qui sont aujourd'hui «naturellement» capable de se diviser pour se reproduire. Une vie synthétique en somme. «Il s'agit de la création de la première cellule vivante synthétique au sens où celle-ci est entièrement dérivée d'un chromosome synthétique, explique John Craig Venter qui, entre autre talent, possède celui de vulgariser à merveille ses travaux. Ce chromosome a été produit à partir de quatre flacons de substances chimiques et d'un synthétiseur, le tout ayant commencé avec des informations dans un ordinateur.» Et sans immodestie aucune, Venter de qualifier son propre succès d'étape scientifiquement et philosophiquement importante ajoutant qu'un tel résultat «change certainement sa vision de la définition de la vie et de son fonctionnement». Sans s'aventurer plus avant dans des considérations de nature religieuse, il précise: «Cette approche est en effet un très puissant instrument pour tenter de concevoir ce que nous attendons de la biologie et nous pensons à cet égard à une gamme étendue d'applications.»

Copie de génome

En octobre 2007, le biologiste américain avait tenu des propos similaires en proclamant «un pas philosophique important dans l'histoire de notre espèce» en annonçant déjà la création par synthèse d'un chromosome complet de la bactérie Mycoplasma  genitalium sans pour autant parvenir ensuite à lui «insuffler» la vie. Les puristes ou les ennemis de John Craig Venter (il en compte un certain nombre parmi ses confrères) souligneront qu'il ne s'agit pas véritablement encore de la création d'une vie bactérienne. Les bactéries ainsi créées ont certes un génome créé par synthèse humaine, mais elles n'existeraient pas sans une autre bactérie amputée de son propre matériel génétique. De plus, ils n'ont pas stricto sensu «inventé» une nouvelle espèce bactérienne mais ont, pour l'heure, copié le génome d'une bactérie existante.

Il n'en reste pas moins que ces chercheurs fournissent la double démonstration que l'on peut créer par synthèse la molécule ADN souvent présentée comme le «Livre de la vie» mais aussi et surtout que cette création synthétique peut dans un environnement adéquat entrer dans le cycle de la vie.  On attend désormais avec le plus grand intérêt les réactions des différentes autorités religieuses face à un spectaculaire résultat qui, pour certains, rapproche l'homme du divin et, pour d'autres, du démon. En toute hypothèse, cette double démonstration ouvre pleinement les portes à une nouvelle ère de la science du vivant: la «biologie synthétique», un champ scientifique combinant biologie et ingénierie dans le but de concevoir et construire de nouvelles formes du vivant. A ce titre, la publication de Science restera sans soute comme une étape essentielle, qu'il s'agisse de l'amélioration de la compréhension des principes gouvernant la biologie (en pianotant sur la gamme du possible génétique) ou de la construction (pour commencer) de micro-organismes accomplissant des fonctions biologiques complexes répondant à diverses applications dans différents domaines.

De l'environnement à l'énergie en passant par les vaccins

La recherche a été financée par Synthetic Genomics, une firme cofondée par Craig Venter et trois des auteurs de la publication (ainsi que le Craig Venter Institute) détiennent des actions de Synthetic Genomics. Le Craig Venter Institute a d'autre part déposé des brevets recouvrant certaines des techniques décrites dans les travaux publiés par Science. John Craig Venter et ses collaborateurs n'ont bien évidemment  pas manqué de vanter les applications environnementales et énergétiques pouvant désormais être envisagées. Ils évoquent notamment la conception d'algues capables de capturer le CO2, principal gaz à effet de serre, ou de produire de nouveaux hydrocarbures «propres». Ils disent aussi travailler sur des techniques capables d'accélérer  la production de vaccins et de fabriquer de nouveaux ingrédients alimentaires, des substances chimiques ou des bactéries capables de purifier l'eau. Un véritable Eldorado en gestation.

On ne saurait pour autant, et sans faire ici preuve de catastrophisme, masquer l'autre volet de ce progrès. Cette nouvelle maîtrise et compréhension du vivant pourrait notamment, si elle n'était pas strictement encadrée, conférer un formidable pouvoir de nuisance à certains biologistes en augmentant considérablement la gamme des armes pouvant à l'avenir être utilisées dans le cadre de la guerre biologique ou environnementale. Et plus généralement encore cette étape majeure de la biologie synthétique nous rapproche à grand pas du moment où se posera, en des termes concrets, la question fondamentale  du «post-humain»: celle de la modification dirigée du génome de l'espèce humaine. Non plus pour y corriger le pathologique, mais bel et bien pour «améliorer» l'existant.

Jean-Yves Nau

Photo: Au J. Craig Venter Institute, à Rockville. REUTERS/Larry Downing

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