Culture

Avec «8 Rue de l'Humanité», Dany Boon fait rimer Covid et vide

Temps de lecture : 5 min

Directement sorti sur Netflix, le nouveau film du réalisateur de «Bienvenue chez les Ch'tis» se distingue avant tout par son sens de la blague éculée. Tout ça pour ça.

Dany Boon dans 8 Rue de l'Humanité (2021). | Capture d'écran Netflix France via YouTube
Dany Boon dans 8 Rue de l'Humanité (2021). | Capture d'écran Netflix France via YouTube

Entre le 17 mars 2020, date de démarrage du premier confinement, et le 20 octobre 2021, date de sortie du nouveau Dany Boon, il s'est écoulé 582 jours. Dix-neuf mois au cours desquels beaucoup d'eau a coulé sous les ponts, et où le Covid-19 est devenu un sujet de conversation inévitable dans tous les repas de famille et devant toutes les machines à café de France et de Navarre.

Pendant le confinement, des humoristes au chômage technique nous ont abreuvé de vidéos à tendance drolatique dont le coronavirus était le héros. Blagues sur les pangolins, réflexions sur le port du masque et la distanciation physique, vannes sur la difficulté de cohabiter en permanence avec son mec/ses enfants/sa belle-mère: on nous aura tout fait. Mais cet humour, souvent de bas étage, aura au moins eu le mérite de divertir certains d'entre nous, en plus de leur réchauffer un peu le cœur.

Plus cher et moins réactif qu'une story

Il y a plusieurs différences entre une story Instagram (ou une vidéo YouTube) réalisée pour faire sourire les gens et un film comme 8 Rue de l'Humanité. D'abord le budget: le film de Dany Boon a coûté près de 15 millions d'euros. Ensuite, l'immédiateté. Entre le moment où un humoriste ou un aspirant à le devenir pensait à une blague sur le confinement et le moment où ladite blague était diffusée sur les réseaux, il ne s'écoulait que quelques jours tout au plus. Dans le cas du réalisateur ch'timi, il a fallu plus d'un an et demi.

En un sens, c'est logique: faire un long-métrage prend du temps. Si, à l'inverse, Dany Boon avait sorti un film sur le confinement en un temps record, on l'aurait accusé d'avoir fait preuve d'opportunisme et d'avoir bâclé son travail afin d'être le premier à proposer un film sur le sujet. Mais si 8 Rue de l'Humanité fait gravement tiquer, c'est parce qu'à aucun moment il ne semble avoir tiré profit de sa durée de production.

Le scénario, coécrit avec l'actrice Laurence Arné (que Dany Boon ne quitte plus depuis leur rencontre sur La Ch'tite Famille en 2017), ne fait qu'accumuler les situations de surface et les gags attendus, comme un premier jet que personne n'aurait cherché à améliorer. C'est particulièrement criant lorsque, de façon sans doute fortuite, le film réemploie une situation rencontrée dans Problemos, réalisé par Éric Judor en 2017 sur un scénario de Noé Debré et Blanche Gardin.

Le simili TiboInShape joué par Tom Leeb comprend «pain de mie» lorsqu'on lui parle de pandémie, façon de montrer qu'il n'est pas très malin. C'était déjà le cas de la nymphette jouée par Claire Chust dans Problemos, sauf que, chez Judor, la confusion entre les deux mots n'était pas une fin en soi, mais l'élément déclencheur d'une situation tragi-comique.

Zéro plus-value

Le film nous plonge dans une étrange sensation de flottement temporel: il semble faire comme si jamais nous n'avions lu ou entendu le moindre trait d'humour lié à la pandémie. Gonflé pour un film sortant en octobre 2021. Or les blagues éculées sont plus supportables si elles ont clairement été écrites sur un coin de nappe que si elles nous sont servies un an et demi plus tard après la situation décrite, sans plus-value. 8 Rue de l'Humanité, c'est cet oncle un peu pénible qui toute l'année note dans un carnet les blagues qu'il a lues sur Facebook ou entendues au café du coin, avant d'essayer de vous les refourguer par dizaines lors du réveillon de Noël. Sauf que l'oncle, lui, fait ça gratuitement.

Non seulement le postulat du film est paresseux (une œuvre chorale autour des locataires et propriétaires d'un immeuble parisien), mais il est particulièrement mal adapté au cinéma de Dany Boon, qui avait déjà fait le tour de deux des grandes thématiques abordées ici. Dans Supercondriaque (2014), il s'était déjà mis en scène en grand angoissé de la vie, terrifié par l'idée de tomber malade. Dans La Ch'tite Famille (2018), il s'interrogeait déjà sur son rapport aux classes populaires en s'écrivant un personnage de Ch'ti monté à Paris pour tutoyer le succès quitte à se couper de ses racines.

À l'image de ses personnages, coupés du monde par décision présidentielle, Dany Boon semble lui aussi avoir perdu une partie du sens des réalités.

C'est à nouveau de cela qu'il s'agit dans 8 Rue de l'Humanité, où son personnage entretient un rapport au virus qui confine à la paranoïa, et où la petite bourgeoisie et le parisianisme montent à la tête de plusieurs protagonistes, qui étalent tout leur mépris des classes populaires quitte à oublier d'où ils viennent. Sur le fond aussi, on navigue dans la redite la plus totale.

À l'image de ses personnages, coupés du monde par décision présidentielle, Dany Boon semble lui aussi avoir perdu une partie du sens des réalités. Sa vision de la société actuelle s'avère relativement étriquée, à l'image de personnages dont le manque de dimension s'avère fâcheux. Aussi obsédé par la gonflette que par son nombre de followers, l'influenceur joué par Tom Leeb est croqué comme un débile qui finira par manger comme quatre pour parvenir à supporter le confinement. Fin de l'arc narratif. Tous les protagonistes sont dessinés de façon aussi primaire, avec peu de nuances et quasi aucun revirement. Sauf quand le nouveau riche raciste et misogyne joué par François Damiens finit par montrer qu'il a un cœur. Gloups.

Casting réussi, casting gâché

8 Rue de l'Humanité n'est pas le pire film de l'histoire (ni le plus mauvais de son auteur[1]), il est juste désespérément plat et conventionnel. Que Laurence Arné (impériale et délirante dans la série WorkinGirls) et François Damiens (dont la dimension comique n'est plus à prouver) aient si peu de matière à défendre relève de la pure aberration. Idem pour Alison Wheeler, engoncée dans un rôle d'aspirante starlette, ou encore pour la très en vogue Liliane Rovère, 88 ans, révélée au grand public grâce à ses rôles jubilatoires dans Dix pour cent et Family Business.

Dany Boon a su composer un casting alléchant, mais il n'en fait strictement rien, et c'en est plus que rageant. Une telle équipe aurait été idéale pour pousser loin le curseur du burlesque, voire du jeu de massacre façon Álex de la Iglesia dans Mes chers voisins (on peut rêver). Mais non. Rien. Encéphalogramme plat et palpitant à l'arrêt.

Le seul qui semble réellement s'amuser, c'est Yvan Attal, dans la peau d'un clone échevelé de Didier Raoult. Déjà présent et en forme dans Raid Dingue, il livre une prestation de plus en plus survoltée, quoiqu'inaboutie. Et l'on peut par exemple se demander ce que le Pierre Richard de la grande époque aurait fait d'un tel personnage, à condition bien sûr d'être dirigé par un metteur en scène de la trempe de Francis Veber. Lequel aurait aussi quelques leçons de rythme à donner au réalisateur de Bienvenue chez les Ch'tis. Cela aurait permis à 8 Rue de l'Humanité d'être plus incisif dans le registre comique. Et d'être copieusement dégraissé. Connaissez-vous beaucoup de (bonnes) comédies qui durent 2h05?

1 — C'est clairement Rien à déclarer. Retourner à l'article

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