France

Derrière la rigueur, la réinvention de l'Etat social

Eric Le Boucher, mis à jour le 21.05.2010 à 9 h 52

La crise et les Grecs auront obtenu ce qu'aucun gouvernement français n'ose depuis 35 ans: imposer une rigueur spartiate. L'Etat, les collectivités locales, les organismes de sécurité sociale et de retraite vont devoir se serrer la ceinture à fond. Pour revenir dans le cadre maastrichtien d'un déficit de 3% du PIB en 2013, à partir des 8% de cette année, il faudra économiser 100 milliards dans des dépenses publiques de 1.100 milliards. En clair, disons couper 10% partout sur trois ans. Et ensuite il faudra continuer jusqu'à l'équilibre des comptes publics, 0%.

C'est évidemment colossal et les doutes sont permis. Doute sur la possibilité d'y parvenir sans réduire le périmètre des fonctions de l'Etat, c'est-à-dire abandonner des pans entiers: certaines allocations? Certaines fonctions militaires? Certains services publics? Doute sur l'acceptabilité de ces sacrifices par la population. Doutes sur le résultat économique de ces chirurgies qui sont opérées dans tous les autres pays européens en même temps: vont-elles précipiter l'Union, et la France, dans la récession pour dix ans?

Il eut évidemment mieux valu engager cet assainissement bien plus tôt et au cours d'une phase de croissance. Mais rien n'a été fait par les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ni par lui-même qui avait creusé le déficit à son arrivée en 2007. Nous voilà contraints d'agir dans un contexte de sortie de crise et de chômage monté à 10%, ce qui, évidemment, ne va pas faciliter les choses.

Commençons par la croissance et l'effet «récessif» de ces plans.

Mathématiquement, la contraction des dépenses publiques va restreindre l'investissement et la «demande» étatiques et freiner l'économie. Du coup, les recettes de l'Etat seront moindres et le déficit ne descendra pas autant qu'espéré. Cet effet dit «ex-post» est bien connu et le gouvernement doit prévoir de serrer la ceinture plus qu'il ne faudrait: en gros, selon Patrick Artus de Natixis, il lui faut viser de baisser de 2 points le déficit pour qu'à la fin il se réduise d'un point (en % du PIB). C'est dire la quantité d'huile de foie de morue qu'il faut ingurgiter... c'est dire que la récession n'est guère évitable dans ce cas-là.

Comment faire pour l'éviter? D'abord accélérer les réformes dites «structurelles», souligne Laurence Boone, celles qui compensent et poussent vers le haut le potentiel de croissance: concurrence, innovation, marché du travail... Ces réformes deviennent urgentissimes et il ne faut plus les conduire dans un esprit de compromis comme l'a fait Nicolas Sarkozy depuis trois ans.

Ensuite, faire comprendre aux marchés financiers aujourd'hui en ébullition qu'une réduction plus lente que prévue de la dette n'est pas catastrophique. Qu'aller trop vite poussera à la dépression et que les emprunts seront alors impossibles à rembourser. Si l'Espagne cale après la Grèce alors la France et l'Allemagne seront forcées de l'aider pour des montants qui jetteront une suspicion sur les émissions des deux grands pays de la zone euro. C'est «le scénario noir» de la spirale récessive, selon Patrick Artus.

D'où la nécessité de convaincre les marchés du bon vouloir des Etats par des mesures fortes: en France, la réforme des retraites en fait partie. Mais est-ce possible? Les syndicats ont compris le risque d'une déstabilisation possible de l'euro. Les socialistes, c'est moins sûr.

Redéfinir l'Etat et ses missions

Mais comment le faire accepter par l'opinion? Dans quel état d'esprit sont les Français et comment seront-ils dans un an, dans deux ans, au moment où les ambitions présidentielles s'affronteront? La rigueur résistera-t-elle à l'élection et à la tentation immanquable des fausses promesses? On peut craindre beaucoup de ce qui se profile pour des candidats naviguant entre les marchés en colère et les peuples en colère.

Reste à redéfinir l'Etat et ses missions. Autant savoir où placer le curseur de la rigueur est une difficulté politique, autant rebâtir l'Etat-providence est d'abord un défi intellectuel. De l'école à l'hôpital, il faut faire mieux avec moins de crédits. Une révolution dans des services publics où la culture est de réclamer «toujours plus de moyens». Les travaillistes britanniques ont introduit de la concurrence privée pour aiguillonner les fonctionnaires. Les Canadiens ont transformé des ministères en «agences» avec des personnels payés selon des critères de résultats. Que doit faire la France? La vraie question derrière la rigueur est celle de l'adaptation de l'Etat aux nouveaux besoins sociaux du XXIe siècle. Ou la France sait réinventer son modèle social à plus faible coût, ou elle déclinera dans la récession.

Eric Le Boucher

A lire également, et du même auteur, la série en cinq volets, la crise après la crise. Et vos idées pour trouver 100 milliards, nous les attendons ici.

Photo: CC flickr by Hamed Parham

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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