Culture

«Le Dernier Duel», récit moderne d'un viol médiéval

Temps de lecture : 6 min

​​​​​​​Le nouveau film de Ridley Scott raconte une affaire de viol au Moyen Âge, mais son récit féministe est on ne peut plus contemporain.

Jodie Comer dans le rôle de Marguerite de Carrouges, dans Le Dernier Duel. | 20th Century Studios, capture d'écran via YouTube
Jodie Comer dans le rôle de Marguerite de Carrouges, dans Le Dernier Duel. | 20th Century Studios, capture d'écran via YouTube

Une jeune femme est violée, elle dénonce son agresseur et, immédiatement, sa parole est mise en doute, sa réputation et sa sûreté menacées. Cette histoire aurait pu se produire à n'importe quelle époque. Dans Le Dernier Duel, en salles depuis le 13 octobre, il s'agit d'une véritable affaire, vieille de huit siècles: le viol de Marguerite de Carrouges (Jodie Comer), et le duel qui a opposé son mari, Jean de Carrouges (Matt Damon), au violeur, Jacques Legris (Adam Driver).

C'est le récit historique du dernier duel judiciaire autorisé par le Parlement en France. Mais c'est aussi l'histoire, tristement actuelle, d'une culture du viol omniprésente, dans laquelle la femme est toujours perdante –comme l'affirme un des personnages féminins du film, «la vérité ne compte pas. Seul le pouvoir des hommes compte.» L'action du Dernier Duel a beau se situer en 1386, l'œuvre de Ridley Scott est plus contemporaine que jamais.

Trois versions, une seule vérité

Le Dernier Duel s'appuie sur une structure redoutablement efficace. Co-écrit par Ben Affleck, Matt Damon et Nicole Holofcener, le film est divisé en trois chapitres, racontant trois versions de la même affaire. Chaque partie a sa spécificité, mais les faits de base sont les mêmes: Marguerite raconte à son mari avoir été violée par Legris. Outré, Carrouges demande à affronter Legris en duel. Si l'accusé ressort vainqueur, il sera innocenté et Marguerite sera brûlée vive pour faux témoignage. Pour laver son propre honneur, le mari risque donc… la vie de sa femme.

Le film a beau s'ouvrir sur une image de Marguerite, l'héroïne est étrangement effacée pendant ses deux premiers tiers, qui se concentrent sur le point de vue des personnages masculins. Logique: dans leur perception du monde, Marguerite n'est qu'un accessoire. Au fil de ces deux volets, on suit plutôt la camaraderie des deux hommes devenue rivalité, leurs faits d'armes, les problèmes financiers de Jean de Carrouges et les nombreuses orgies de Jacques Legris, en compagnie de son ami le comte d'Alençon (Ben Affleck). Après cette longue plongée dans le male gaze, ce n'est que dans son dernier tiers, raconté du point de vue de Marguerite, que le film révèle entièrement son ampleur.

Alors que les deux premiers chapitres étaient intitulés «La vérité selon Jean de Carrouges», puis «La vérité selon Jacques Le Gris», le dernier, d'abord titré «La vérité selon Marguerite», est légèrement modifié. Sur l'écran, quelques mots s'effacent et le titre devient simplement «La vérité». Ce changement simple mais puissant aurait donné des frissons à la co-scénariste Nicole Holofcener lorsqu'elle l'a découvert, et confirme le positionnement du film.

«Nous n'avons jamais eu de doute quant à la vraie version, nous n'avons jamais pensé que Marguerite mentait», a-t-elle expliqué lors d'une rencontre avec la presse à Paris. «Ce n'est pas le genre de film dont les gens sortiront en se disant “mais à ton avis, qu'est-ce qui s'est réellement passé?”», ironise la cinéaste.

Culture du viol

Plutôt que de laisser planer un doute sur l'accusation de Marguerite, Le Dernier Duel s'attèle en fait à décortiquer tous les travers d'une culture du viol qui perdure encore aujourd'hui. Les trois parties du film sont très similaires, reprenant souvent les mêmes dialogues au mot près, et ce n'est qu'à travers d'infimes changements dans les comportements des acteurs ou dans la mise en scène, que l'on saisit la différence des points de vue.

Dans la version de Jacques Legris, par exemple, sa rencontre avec Marguerite dure très longtemps, et ressemble presque à un meet cute de film romantique. Lorsque Marguerite lui sourit, on pense à du flirt. Mais dans la version de Marguerite, l'échange entre les deux personnages n'a même pas lieu, et ce sourire n'est rien d'autre qu'une simple marque de politesse envers un inconnu.

La scène du viol, elle aussi, est racontée deux fois, d'abord du point de vue de Legris, puis de celui de Marguerite. Dans la première version, le visage de Marguerite est souvent obscurci, et la photographie ne permet pas de voir ce que ressent l'héroïne, illustrant à quel point son consentement est insignifiant pour Legris. Les hésitations de Marguerite sont perçues comme des invitations, ses protestations comme une méthode de séduction. Dans sa version à elle, plus aucune ambiguïté n'est possible: on voit la peur de la jeune femme, ses nombreux refus, sa sidération, ou encore les bleus qui apparaissent plus tard sur ses bras. Comme l'ont précisé Ridley Scott et Nicole Holofcener, dans les deux cas, il s'agit d'un viol –c'est juste que l'un des deux est beaucoup plus évident.

«Une des pires situations pour une femme qui a été violée est de témoigner. Parce qu'on pourrait penser qu'elle était consentante et que ce n'était pas un viol.»
Ridley Scott, réalisateur du Dernier Duel

«Nous voulions que les deux agressions soient assez similaires, mais assez différentes pour que l'on sache que Marguerite n'en tire aucun profit, explique Nicole Holofcener. Elle est clairement violée dans les deux versions. On s'est demandé: fallait-il montrer le viol deux fois, et combien de temps fallait-il que la scène dure… Mais c'était impératif de le montrer deux fois, pour voir le point de vue de Legris.» Grâce à cette structure ingénieuse, et à la finesse de la réalisation et des performances, Le Dernier Duel rappelle à quel point la vérité peut être tordue et comment, dans une affaire de viol, chaque détail peut peser contre la victime et non pas contre l'agresseur.

La vérité, Marguerite de Carrouges a tout risqué pour la faire entendre, ce qui ne l'empêche pas d'être scrutée, humiliée et mise en doute par tous ceux qui l'entourent, y compris son propre mari. À chaque détour, le film souligne la difficulté pour une femme d'être crue, alors même qu'elle a tout à perdre en témoignant. Lorsque Marguerite dénonce son viol, on lui rétorque calmement que «rien ne peut empêcher une femme d'être aimée par deux hommes». Lors du procès, elle doit presque se justifier avec plus d'ardeur que l'accusé: on lui demande si elle a joui, on la qualifie d'hystérique...

Quant à Jacques Legris, qui bénéficie d'une réputation de séducteur, sa défense est simple: «pourquoi aurais-je besoin» de violer? Au XIVe comme au XXIe siècle, c'est le même combat. Ridley Scott lui-même l'a rappelé lors de sa rencontre avec la presse: «Je ne devrais pas être celui qui explique ça, mais je l'ai lu, entendu et vu: une des pires situations pour une femme qui a été violée est de témoigner. Parce qu'on pourrait penser qu'elle était consentante et que ce n'était pas un viol. Et ce depuis plusieurs siècles, jusqu'à aujourd'hui.»

Regard féminin

Hasard du calendrier, Le Dernier Duel n'est pas la seule œuvre à aborder actuellement le sujet des poursuites judiciaires pour viol. Présenté à la Mostra de Venise à un jour d'écart, Les Choses Humaines d'Yvan Attal (dont la sortie est prévue au 2 décembre) adopte une structure chapitrée quasiment identique. Le film est adapté du roman de Karine Tuil, lui-même inspiré de la retentissante affaire Brock Turner –un étudiant de Stanford condamné pour viol en 2016. Les nombreuses similitudes entre cette histoire contemporaine et le récit médiéval de Ridley Scott ne font que renforcer le caractère malheureusement universel du sujet.

«Je pense que les choses bougent, lentement, mais ça ne va pas assez vite.»
Ridley Scott, réalisateur

Si, selon Nicole Holofcener, Le Dernier Duel aurait déjà pu être réalisé il y a vingt ans, impossible de ne pas noter que sa sortie s'inscrit dans un contexte où les questions de consentement, de pouvoir patriarcal et de culture du viol ne cessent d'être explorées dans l'art et la culture. Le retentissement du mouvement #MeToo est même directement référencé par le film, lorsqu'une autre femme affirme à Marguerite qu'elle aussi, des années plus tôt, a été violée.

Après plusieurs tentatives opportunistes ou ratées, les récits fictifs de la violence sexiste post-#MeToo sont de plus en plus pertinents (on notera aussi la sortie sur OCS de l'excellent thriller The Assistant, directement inspiré par le personnage de Weinstein). Avec eux, c'est aussi l'industrie qui évolue. Porteurs initiaux du projet, Ben Affleck et Matt Damon ont réalisé qu'ils ne pouvaient pas raconter l'histoire de ce duel sans point de vue féminin. Ils ont alors fait appel à Nicole Holofcener, chargée d'écrire en grande partie le personnage de Marguerite et la section qui lui est consacrée.

Comme l'explique la scénariste, le livre dont le script s'inspire «est très peu détaillé sur le point de vue de Marguerite». C'est donc grâce à sa contribution que le personnage incarné par Jodie Comer a pu être étoffé, et récupérer sa juste place dans l'histoire. C'est notamment dans cette partie qu'on la voit s'occuper du domaine de son mari, faire les comptes, et se montrer au final bien plus capable et intelligente que les deux personnages masculins aveuglés par leur ego.

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

Quant à Ridley Scott, il sait parfaitement que son film peut aider à déconstruire certaines idées reçues sur le viol: «Je pense que les choses bougent, lentement, mais ça ne va pas assez vite. Quand on fait un film comme celui-ci, c'est aussi pour encourager ce processus.» Trente ans après Thelma et Louise, le cinéaste n'a rien perdu de sa capacité à mettre en scène de puissants récits féminins.

Newsletters

«Ailleurs, partout» et «Ziyara», trajets de vie et de mémoire

«Ailleurs, partout» et «Ziyara», trajets de vie et de mémoire

Le film d'Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter invente un émouvant dispositif visuel et sonore pour faire éprouver le gouffre ouvert par les phénomènes migratoires actuels. Celui de Simone Bitton chemine parmi les traces d'un monde disparu, qui interroge le présent.

«Le Diable n'existe pas» y va vigoureusement par quatre chemins

«Le Diable n'existe pas» y va vigoureusement par quatre chemins

Le film de Mohammad Rasoulof assemble quatre récits en forme de contes contemporains pour faire éprouver comment l'usage de la peine de mort par un régime répressif contamine chacun.

«Madres Paralelas», amours de femmes dans un palais des glaces

«Madres Paralelas», amours de femmes dans un palais des glaces

Grâce notamment à l'interprétation toute en finesse de ses deux actrices principales, le film le plus accompli d'Almodóvar depuis une bonne décennie compose une émouvante, subtile et finalement joyeuse carte des émotions.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio