Culture

Dans les salles de concert, le public manque à l'appel

Temps de lecture : 5 min

Alors que les annonces de tournée se multiplient, les ventes de billets sont loin de ce que les programmateurs et tourneurs espéraient.

Le public est plus que jamais sélectif quant à ses sorties. | Joshua Hanson via Unsplash
Le public est plus que jamais sélectif quant à ses sorties. | Joshua Hanson via Unsplash

Sur le papier, le tableau paraît idyllique: certains groupes voient leur prochaine tournée remplir les salles (Feu! Chatterton, Black Country, New Road, etc.), d'autres viennent d'ajouter de nouvelles dates (Rone, Odezenne), venant ainsi densifier une offre toujours plus riche. À Tourcoing, par exemple, le Grand Mix connaît une rentrée particulièrement chargée avec quarante-cinq concerts programmés de septembre à décembre, soit un événement tous les deux jours, là où la salle en accueille habituellement trente sur la même période.

«Parmi tous ces spectacles, il faut compter les nouveautés, les groupes qui attendent de tourner depuis quelques mois et tous ces artistes qui ont vu leur concert être reporté à plusieurs reprises depuis an et demi. Étant soucieux de respecter nos engagements, on a décidé de maintenir leur venue», commente Julien Guillaume, programmateur de la salle tourquennoise.

S'il se réjouit de la reprise, Julien Guillaume ne masque pas pour autant son inquiétude au moment d'évoquer la situation actuelle. «Toutes ces propositions, sur le papier, c'est très bien. Malheureusement, ça a forcément une incidence sur la fréquentation. Il y a un embouteillage de dates, les gens ne peuvent pas être partout, ni se payer deux ou trois concerts par semaine. Dès lors, depuis septembre, on a plus de mauvaises que de bonnes surprises par rapport au taux de fréquentation.»

Tributaire du contexte économique

Le Festival Pop Factory, par exemple, n'a réuni que la moitié des spectateurs espérés sur deux jours (300 par soir au lieu de 600) malgré un line-up alléchant, défricheur et 100% francophone (Lala &ce, Bonnie Banane, Claire Laffut, Victor Solf, etc.), tandis que des artistes qui avaient fait sold out lors de leur dernier passage il y a deux ou trois ans peinent parfois à affoler les compteurs de la billetterie.

«À l'inverse, précise Julien Guillaume, les concerts d'artistes tels que Arlo Parks ou Black Country, New Road, pourtant auteur d'un seul et unique album, devraient afficher complet. Ce qui tend tout de même à démontrer que la machine redémarre peu à peu.»

En discutant avec différents professionnels du secteur, c'est toutefois la prudence qui prévaut. Tous témoignent d'une saturation de l'offre et sont conscients que les nombreux reports ont fini par refroidir le public. «Certains spectateurs ont tout simplement oublié que le concert avait lieu, d'autres n'ont plus trop envie d'y aller», estime Jules Frutos, l'un des dirigeants d'Alias Production (Charlotte Cardin, Damon Albarn, Foals, Idles, etc.), qui prévoit une perte de 50% sur le premier trimestre 2022 par rapport au nombre de places vendues en 2019.

Il poursuit: «Après deux ans d'inactivité, les gens ont peut-être besoin de consommer autre chose que ce que la société leur donne à bouffer. Pour l'heure, le marché est saturé. Même si certains artistes annulent leur tournée par peur de jouer devant une salle à moitié vide, préférant retenter le coup plus tard avec un nouvel album à défendre sur scène, on se rend compte qu'il n'y a déjà presque plus de dates disponibles à Paris en 2022... Peut-être que c'est le moment pour nous de proposer de la nouveauté.»

Chez les tourneurs, l'idée est donc d'avancer à tâtons, de recréer du désir chez un public qui, avec les confinements successifs, a eu le temps de se rendre compte de l'argent dépensé en loisirs, et de rester attentifs aux souhaits des spectateurs, plus que jamais sélectifs quant à leurs sorties.

«C'est sûr que dans le contexte actuel, les groupes en fin de vie, ceux qui donnent des concerts depuis un moment ou qui tournent en rond musicalement risquent de dégager», prophétise Christophe Davy, dit Doudou, à la tête de Radical Production, une société produisant des concerts et faisant tourner des centaines d'artistes. Sur sa lancée, l'Angevin de 54 ans, dans le milieu depuis trois décennies, énumère quelques pistes à même d'expliquer la dynamique actuelle.

«Je ne suis pas devin, mais il est probable que le public rock, traditionnellement plus âgé que le public urbain, soit plus casanier, peut-être même plus frileux à l'idée de retourner en concert. Beaucoup ont quitté les grandes zones urbaines après les différents confinements. Forcément, cet éloignement peut dissuader de se rendre à un concert. Si on ajoute à ça un pouvoir d'achat plus faible, une offre culturelle extrêmement dense et des artistes qui donnaient déjà des concerts avant le Covid, on comprend vite que tout n'est pas rose en ce moment.»

Les achats de billets se font de plus en plus à la dernière minute.

Sachant cela, Doudou conseille à ses artistes d'attendre 2023 quand il n'est pas nécessaire pour eux de tourner. C'est le cas, par exemple, d'Arctic Monkeys qui devait revenir en 2022 et qui a décidé d'attendre l'année suivante pour se lancer dans une série de dates à l'internationale –à une période où, on l'espère, la situation sanitaire sera davantage propice aux mouvements frontaliers.

«Chez SUPER! (Bicep, Caribou, Future Islands, etc.), notre roster est également constitué en grande majorité d'artistes internationaux, et c'est vrai que les rares concerts qui ont été maintenus ces derniers mois sont ceux d'artistes francophones, notent d'une même voix Anne-Lise Surget et Eléonore Tallet-Scheubeck, salariées de l'agence parisienne. La faute à des mesures restrictives qui, selon les pays, empêchent les musiciens de se déplacer. À l'image de Connan Mockasin, dont la tournée européenne a été annulée à la suite de nouvelles restrictions en Nouvelle-Zélande.»

Place aux nouveaux venus

Face à tant d'imprévus, un constat émerge. Les achats de billets se font de plus en plus à la dernière minute. «Ça ne vient jamais compenser à 100% les frais, mais ça s'explique peut-être par le fait que les gens ont désormais peur que l'événement soit annulé», supposent les deux collègues.

Et d'ajouter:«La difficulté est d'attendre le dernier moment pour savoir si une tournée va s'équilibrer économiquement, mais aussi de gérer les reports que l'on a soutenus par solidarité et qui peinent parfois à séduire. Parce que l'album a été oublié ou parce qu'il est sorti depuis trop longtemps...» À l'inverse, les groupes émergents ont le vent en poupe grâce à une vraie demande de la part des petites salles qui organisent des événements avec deux ou trois concerts le même soir. «Les enjeux financiers et sanitaires sont moins élevés, ça aide. Nous-mêmes, on peut dire que les préventes du Pitchfork Avant-Garde sont meilleures que celles des années précédentes. Pourtant, cela concerne des artistes qui ont à peine sorti un album ou qui n'ont jamais tourné en France.»

Programmation du Pitchfork Music Festival 2021.

Aussi réjouissante soit-elle, cette nouvelle ne suffit pas à être pleinement optimiste. Après tout, Pitchfork est une marque bien identifiée par la majorité des mélomanes, un label faisant référence et pouvant inciter les plus curieux à aller découvrir des artistes encore méconnus. Dès lors, qu'en est-il du côté des salles, qui ont la volonté de toucher tous les publics et pourraient d'ici peu, par instinct de survie, se tourner vers des valeurs sûres?

Julien Guillaume joue les éclaireurs: «Au Grand Mix, on n'a pas à se plaindre, on a un public fidèle, une très belle salle, des concerts qui touchent le public, type Lujipeka, dernièrement, qui a fait sold out, une cantine et un bar qui fonctionnent bien. Ce qui n'empêche pas d'être réaliste. Si la tendance venait à s'éterniser ou à s'accentuer, on sait que l'on ne pourra plus forcément se permettre de prendre des risques en proposant des artistes en développement –ceux qui ont le plus de chance de ne pas remplir la salle. Et ce constat, pour en parler avec des collègues établis dans toute la France, on le fait tous.»

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Ce serait donc ça les solutions à l'avenir? Moins de prises de risques, moins de concerts, moins d'artistes indépendants et moins d'événements gratuits? De nature optimiste, Julien Guillaume se refuse à y croire, affirmant que la mise en lumière de nouveaux artistes est fondamentale à l'équilibre de l'industrie du spectacle vivant, mais reste tout de même conscient d'être salarié d'une salle tributaire de la billetterie. «Jusqu'ici, tout s'est bien passé grâce aux aides de l'État, conclut Doudou. Mais on reste affaibli et on a encore besoin de soutien. Pour revenir au niveau des ventes de 2019 et pour ne pas complètement flancher.»

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