Parents & enfants / Santé

Déjà saturés, les services pédiatriques craignent le pire pour cet hiver

Temps de lecture : 5 min

Le plan blanc devrait être déclenché dans les prochains jours dans au moins un service d'Île-de-France.

Une infirmière dans l'unité d'oncologie pédiatrique de l'hôpital AP-HP Armand Trousseau à Paris, le 16 mars 2021. | Christophe Archambault / AFP
Une infirmière dans l'unité d'oncologie pédiatrique de l'hôpital AP-HP Armand Trousseau à Paris, le 16 mars 2021. | Christophe Archambault / AFP

«J'ai honte. Ce n'est pas du soin que nous faisons. On frôle régulièrement le drame faute de pouvoir prendre correctement en charge les enfants. On manque de tout et on est tous épuisés.» Depuis le service de pédiatrie de région parisienne où elle travaille, Lydia* (le prénom a été modifié), infirmière, n'en peut plus.

Le pic des épidémies infantiles hivernales est encore loin et le manque de lits, de personnels et de moyens se fait déjà sentir. Alors que l'Île-de-France et la région Grand Est ont déjà atteint la phase épidémique de bronchiolite et que dix autres régions sont en phase pré-épidémique, la situation inquiète les professionnels et appelle à la plus grande vigilance. Elle inquiète d'autant plus qu'après quasiment deux ans de gestes barrières, le scénario redouté d'une plus faible résistance immunitaire des enfants face aux infections virales hivernales semble se préciser.

Plan blanc pour la pédiatrie

«Nous sommes extrêmement inquiets, les épidémies arrivent plus tôt que prévu dans un contexte où nous sommes en déficit de personnel soignant et que l'absentéisme lié à l'épuisement professionnel atteint des records», explique le Pr. Vincent Gajdos, chef du service de pédiatrie à l'hôpital Antoine Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine) et président du Collège des enseignants de pédiatrie.

Jeudi 14 octobre, un article d'APM News a révélé que l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) et l'agence régionale de santé (ARS) ont mis en place des organisations de crise en raison d'une forte tension. Différentes options –qui relèvent souvent du bricolage, pour colmater les fuites d'un bateau qui coule– sont sur la table.

Pire, d'après une note interne dont nous avons pu prendre connaissance, le plan blanc serait déclenché dans les prochains jours dans au moins un service pédiatrique d'Île-de-France. Cela signifie notamment un maintien sur place des équipes de personnels volontaires, un rappel gradué des personnels volontaires en repos, des transferts de patients voire des déprogrammations de soins considérés comme non-urgents.

Médecin urgentiste au centre hospitalier d'Agen, le Dr. Jean-François Cibien, élu président de l'intersyndicale Action praticiens hôpital (APH), dresse la tableau d'une situation catastrophique, tous services confondus: «Le personnel est exsangue. La plupart travaille au moins trois week-ends par mois tout en faisant au moins 60 heures par semaine. Certains praticiens hospitaliers travaillent 96 heures par semaine en enchaînant les gardes. On ne compte plus les accidents de la route pour venir à l'hôpital ou rentrer chez soi.»

Les soignants sous pression constante

Évidemment, nous n'en sommes pas arrivés là en quelques semaines. On se rappelle les mobilisations de 2019 qui ont précédé le Ségur de la Santé. Durant de long mois, les professionnels de santé avaient fait grève et étaient descendus dans la rue pour revendiquer des augmentations de salaires, des hausses des effectifs et une réouverture des lits fermés. Et puis, le Covid est passé par là. Et tous sont allés «au front», pour reprendre la sémantique utilisée alors.

«Certains praticiens hospitaliers travaillent 96 heures par semaine. On ne compte plus les accidents de la route pour venir à l'hôpital ou rentrer chez soi.»
Dr. Jean-François Cibien, président de l'intersyndicale Action praticiens hôpital (APH)

Si le premier confinement a pu désengorger les services de pédiatrie, il ne faut pas croire pour autant que les soignants se sont tournés les pouces. En effet, l'ensemble des professionnels de pédiatrie, médecins, infirmières, aides-soignantes etc., est allé prêter main forte au sein des services Covid montés pour l'occasion.

Lors des deuxième, troisième et quatrième vagues pandémiques, l'occupation des lits de pédiatrie est demeurée semblable aux années précédents… Le tout avec en arrière fond une crise RH aiguë. Le sous-effectif est criant, le turnover et le manque de formation des professionnels en pédiatrie alarmants, le poids de la paperasse immense. «Le “monde d'après” ressemble au “monde d'avant” en pire», déplore Vincent Gajdos.

On mesure alors l'épuisement général de tous et de toutes alors que les difficultés matérielles et financières n'ont pas été résolues par le Ségur de la Santé. «Il y a un malaise indescriptible. On a l'impression d'être seul de notre côté. C'est désespérant. La peur et la culpabilité l'emportent», nous confie Lydia.

Des conditions de soin dégradées

«Derrière tout cela, il y a de la vie, il y a des petits bouts de chou qu'il faut soigner», rappelle Jean-François Cibien. «Nous ne comptons plus les cas où on se dit qu'on aurait pu mieux faire», déplore t-il. En effet, aux urgences pédiatriques, on parle souvent de plus de six heures d'attente avant même de pouvoir voir une infirmière d'accueil et d'orientation (IAO).

«Les enfants, on y pense peu, c'est moins visible et ça ne se plaint pas... Dans nos inconscients, les enfants ne sont pas malades, hein?»
Ibrahim Amirat, cadre de Santé-Urgences pédiatriques à l'hôpital intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges

«Cette stagnation aux urgences ne va pas sans engendrer inconfort, fatigue, énervement mais aussi augmentation du risque nosocomial», explique le Dr. Emmanuel Cixous, pédiatre au Groupe hospitalier Seclin-Carvin et président du Syndicat national des pédiatres en établissement hospitalier (SNPEH).

Le risque de cette attente, c'est aussi de voir des enfants dont l'état se dégrade en salles d'attente ou d'orientation, et au-delà, d'éventuels retards de prise en charge et de soins qui peuvent avoir des conséquences dramatiques. C'est également des enfants malades, parfois gravement, trimballés de services en services à la recherche d'un lit et finalement hospitalisés dans des conditions qui sont loin d'être optimales.

Pour autant, rappelle Vincent Gajdos, il est hors de question de suggérer aux parents de ne pas consulter: «En aucun cas, il ne faut que la situation ne conduise à un abandon des soins. Il ne faut rester à la maison avec un enfant qui respire mal ou qui ne va pas bien. Il faut absolument qu'il soit évalué.»

En revanche, les parents peuvent se montrer proactifs en veillant à bien respecter toutes les mesures nécessaires pour limiter les transmissions virales: tenir à jour le carnet de vaccination de leur enfant, être vigilants sur les gestes barrières, porter un masque en présence d'un tout petit dès lors qu'ils sont enrhumés –en effet, le VRS, le virus de la bronchiolite, très contagieux, se manifeste par un simple rhume chez les adultes.

Besoin de changement

Aujourd'hui, les soignants appellent de leurs vœux des mesures concrètes. «À court terme, il faut adapter les locaux pour accueillir le public correctement, réclame Emmanuel Cixous. Il est urgent d'ouvrir des lits d'épidémie, d'améliorer correctement les salaires et statuts de toutes et tous et de former spécifiquement les soignants et les soignantes à la pédiatrie. Le but est d'avoir des effectifs suffisants et qualifiés pour travailler sereinement. Pour cela, il faut créer des normes d'effectifs des soignants médicaux comme paramédicaux en urgence comme en hospitalisations.»

Pour lui, la pédiatrie française est à repenser dans son ensemble: «Il faut repenser la pédiatrie française en se servant du constat du rapport de l'IGAS comme base mais en allant plus loin.» Cette nouvelle crise leur permettra t-elle d'être enfin entendus? Pas sûr.

«Les enfants, on y pense peu, c'est moins visible et ça ne se plaint pas… Dans nos inconscients, les enfants ne sont pas malades, hein? Alors on minimise, pendant que les besoins sont énormes», explique, désabusé, Ibrahim Amirat, cadre de Santé-Urgences pédiatriques à l'hôpital intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges.

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