Médias / Culture

«Squid Game» est une soupe tiède à la gloire de la famille

Temps de lecture : 7 min

À l'heure où de plus en plus de Coréens du Sud meurent dans la solitude et la pauvreté, la série à succès de Netflix semble autant critiquer le capitalisme que défendre les valeurs familiales traditionnelles.

Squid Game finit par se conforter dans des idées archaïques sur les valeurs familiales. | Capture d'écran FilmsActu via YouTube
Squid Game finit par se conforter dans des idées archaïques sur les valeurs familiales. | Capture d'écran FilmsActu via YouTube

Attention, cet article contient des spoilers sur la série Squid Game.

Un gigantesque cochon-tirelire illuminé et rempli de billets trône au-dessus de Squid Game, la violente série sud-coréenne qui est en passe de devenir le plus grand succès de l'histoire de Netflix. Squid Game suit les déboires de Seong Gi-hun (Lee Jung-jae), personnage criblé de dettes qui, en compagnie de 455 autres personnes, participe à une mystérieuse compétition de combats à mort, avec à la clef, une récompense de 45,6 milliards de wons (soit environ 33 millions d'euros).

Le scénariste et metteur en scène Hwang Dong-hyuk qualifie sans détour la série «d'allégorie ou de fable sur la société capitaliste moderne», et cette critique fait manifestement écho chez de nombreux téléspectateurs, aussi bien en Corée que dans le reste du monde. Ted Sarandos, le co-directeur de Netflix, a déclaré cette semaine que Squid Game sera sans aucun doute la série non-anglophone la plus regardée au monde, et qu'il y a «de fortes chances» que la série devienne le plus grand succès de l'histoire de la chaîne. Tout est dit.

Famille, famille, famille

Squid Game démarre sur les chapeaux de roue en donnant vie à des personnages improbables et en faisant intelligemment contraster des jeux d'enfants (parmi lesquels le «jeu du Calamar», qui donne son nom à la série) avec une quête de richesse sanglante. Pourtant, à la fin de la saison, la série perd de cette force subversive et ne parvient pas à rendre compte des changements récemment opérés dans la société coréenne, puisqu'elle ne finit que par se conforter dans des idées archaïques sur les valeurs familiales.

Les tout premiers épisodes sont indéniablement les plus forts de la série, en grande partie grâce à ses personnages, des marginaux comme on en voit rarement dans les médias coréens. Gi-hun est un chômeur divorcé qui a perdu la garde de sa fille et s'avère incapable de subvenir aux besoins de sa mère vieillissante. Cho Sang-woo (Park Hae-soo), l'ami d'enfance de Gi-hun, est un homme d'affaires célibataire ruiné, dont la dette s'élève à plusieurs millions, malgré ses prestigieux diplômes de l'université nationale de Séoul. Abdul Ali (Anupam Tripathi) est un immigré pakistanais qui, après une altercation malheureuse avec son patron, pousse sa femme à fuir la Corée avec leur enfant. Oh Il-min (Oh Yeong-su), présenté au départ comme le joueur 001, se révèle être un vieil homme sans famille et sans le sou.

«Vous devriez vous faire chouchouter par vos enfants et votre belle-fille, qui vous ferait de bons repas, et passer du bon temps à jouer avec vos petits-enfants au lieu d'être ici», lui dit Gi-hun dans le premier épisode. «Et tes parents à toi, alors?», raille Il-min en retour. Cet échange fait subtilement état de l'évolution des valeurs coréennes. En effet, il est de plus en plus fréquent que les jeunes Coréens ne se sentent plus dans l'obligation de se marier, d'avoir des enfants ou de prendre soin de leurs parents âgés, et l'on constate que de plus en plus de Coréens, particulièrement des personnes âgées, meurent dans la solitude.

Il est évident que les situations fictives de la série renvoient à des problèmes actuels, tant économiques que sociaux. À l'instar des personnages, les Coréens sont de plus en plus nombreux à être criblés de dettes et à lutter contre la pression de la société qui les oblige à remplir leurs responsabilités traditionnelles d'enfant, de parent et d'époux, sorte de dette sociale qui s'ajoute à la dette financière. Les participantes de la série sont loin de se conformer aux stéréotypes des femmes dociles et maternelles, illustrant peut-être le débat sur le féminisme qui ne cesse de s'intensifier dans le pays.

Kang Sae-byeok (Jung Ho-yeon), une dissidente nord-coréenne cynique, tient tête aux hommes les plus hostiles de la compétition et a décidé de réunir sa famille (sa mère a été arrêtée durant une tentative de fuite et son frère se trouve en détention provisoire dans un orphelinat). Han Mi-nyeo (Kim Joo-ryoung) est une femme agressive qui prétend avoir eu un bébé si récemment qu'elle n'a pas encore eu le temps de lui donner un nom. Jamais dépeinte comme sympathique, Mi-nyeo est querelleuse et ne joue la carte de la demoiselle en détresse que si elle peut en tirer profit.

Un soufflé qui retombe

La série est une réussite durant les trois premiers jeux, avec des personnages considérés comme des outsiders qui s'allient plus ou moins et des défis qui ont une certaine structure, mais elle commence à s'enliser lorsqu'elle abandonne ce procédé dans l'épisode 6. «Les billes», le quatrième jeu, comporte tellement de variations qu'il se transforme en foire d'empoigne. Le gangster Jang Deok-su (Heo Sung-tae) et son partenaire changent de jeu à mi-parcours. Sang-woo perd clairement la partie contre Ali, mais il le piège et vole ses billes. Sae-byeok et Ji-yeong (Lee Yoo-mi) jouent à peine, préférant avoir une conversation à cœur ouvert pendant la majeure partie de la demi-heure impartie. Cette intrigue confuse est accompagnée par un changement plus important encore dans le message sous-jacent, qui passe de «l'argent ne fait pas le bonheur» à «on n'est rien sans sa famille».

Les deux derniers épisodes de la saison donnent l'impression que les créateurs de «Squid Game» ont totalement perdu le fil conducteur de l'intrigue.

Lorsque Sang-woo supplie Ali de lui laisser la vie sauve, il se met à genoux et dit: «Si jamais je devais mourir ici, c'est toute ma famille qui mourrait aussi.» En réponse, Ali s'excuse et explique que lui non plus ne peut pas mourir car lui aussi a une famille. Ji-yeong, qui affirme quant à elle qu'elle «n'a pas de nom de famille», révèle finalement qu'elle a rejoint la compétition après avoir perdu ses deux parents. Alors qu'une musique sirupeuse passe en fond sonore, elle abandonne la partie en laissant tomber sa bille et dit à Sae-byeok: «Toi, tu as une vie qui t'attend en sortant d'ici. Pas moi.» Ce sujet est de nouveau abordé dans l'épisode 7, lorsque le joueur 069 se suicide après avoir perdu sa femme.

Les deux derniers épisodes de la saison donnent l'impression que les créateurs de Squid Game ont totalement perdu le fil conducteur de l'intrigue. Sae-byeok est mortellement blessée par un éclat de verre, ce qui a pour effet de transformer la femme forte et indépendante qu'elle était en une jeune femme fragile, qui a besoin de protection. Ils mettent littéralement des couteaux entre les mains des concurrents et les poussent à se demander s'il est bien éthique de s'entretuer… Alors même que l'objectif premier du jeu est de rester la seule personne en vie.

Comme dans les drames coréens traditionnels, d'interminables conversations sur les obligations familiales s'ensuivent. Alors qu'elle est en train de perdre son sang, Sae-byeok demande à Gi-hun de lui promettre que si jamais l'un d'entre eux s'en sort vivant, il prendra soin de la famille de l'autre. Il en va de même pour l'impitoyable Sang-woo, dont les derniers mots sont pour supplier Gi-hun de prendre soin de sa mère –donnant ainsi la priorité à ses devoirs de fils sur sa dette financière.

Une tiède moraline

En fin de compte, ce n'est ni celle qui a le plus de raisons de vivre (Sae-byeok), ni le plus intelligent (Sang-woo) qui sortent victorieux, mais Gi-hun, celui qui n'a pas coupé avec son passé. La série débute sur une scène montrant des écoliers (vraisemblablement un souvenir de Gi-hun) qui jouent au véritable «jeu du Calamar» dans une cour de récréation vide. Il se souvient avoir gagné et avoir eu l'impression d'être le «roi du monde», juste avant que le titre n'apparaisse.

En fin de compte, les véritables bénéficiaires de «Squid Game» sont les personnages qui ont toujours symbolisé la foi en la famille.

Son attitude constamment sentimentale contraste avec celle de Sang-woo, impitoyable et calculateur. Lorsque Gi-hun s'émeut en se rappelant qu'enfants, ils faisaient réchauffer leur lunch box en métal sur le petit poêle qui se trouvait dans leur classe d'école, Sang-woo lui coupe la parole, lui demandant s'il a réfléchi à quels autres jeux les organisateurs pourraient les faire jouer. Sang-woo choisit un immigré arrivé récemment en Corée comme partenaire, alors que Gi-hun fait équipe avec un vieil homme. Durant la scène de la grande révélation, Gi-hun demande à Il-nam pourquoi il l'a laissé vivre, et au son d'une horloge ancienne qui égraine les minutes dans un tic-tac sinistre, Il-nam remercie Gi-hun de l'avoir aidé à se souvenir du passé.

Finalement, Gi-hun n'aura jamais la chance de se repentir pour ses péchés auprès de sa mère, morte seule durant son absence, et sa culpabilité l'empêche de toucher à l'argent qu'il a gagné. En fin de compte, les véritables bénéficiaires de Squid Game sont les personnages qui ont toujours symbolisé la foi en la famille: la mère de Sang-woo (Park Hye-jin), dont on ne connaît jamais le nom, et Kang Cheol, le petit frère de Sae-byeok.

Tout au long de la série, la mère de Sang-woo fait montre d'une confiance aveugle envers son fils, au point, par moments, d'en avoir presque l'air stupide. Elle le croit en voyage d'affaires et loue sa gentillesse lorsque la police l'interroge pour savoir où il se trouve. Les derniers souhaits qu'elle exprime sont que Gi-hun prenne bien soin de sa mère et que Sang-woo se marie et aille bien. Les apparitions de Cheol, aussi brèves soient-elles, n'ont qu'un seul but: il exprime le désir de revoir ses parents et promet de croire en la capacité de sa sœur à réunir leur famille.

La subtilité pour la prochaine fois?

Squid Game est une série divertissante qui présente une belle complexité en apparence, mais il est dommage que les créateurs aient fini par s'enliser dans des considérations sur la famille, qui serait l'alpha et l'oméga de tout. La série n'a pas encore été officiellement renouvelée, mais Hwang, le réalisateur, a récemment déclaré à Variety que s'il avait l'occasion de la continuer, il ferait appel à une équipe de scénaristes et collaborerait avec plusieurs réalisateurs d'expérience.

On ne peut qu'espérer la mise en place d'une équipe créative diversifiée afin de développer les problèmes de société si intelligemment abordés dans les premiers épisodes. Les maîtres sadiques de l'univers de Squid Game n'ont pas pris la peine d'imposer aux participants des jeux auxquels les femmes seraient les plus fortes, comme le fait remarquer Gi-hun dans l'épisode 4. Pourtant, ne serait-il pas sympa de voir un groupe d'hommes revêches se faire laminer dans une compétition de corde à sauter, par exemple? Une deuxième saison pourrait-elle présenter des femmes dans des rôles leaders? Ou dépeindre des personnages multidimensionnels sortant du cadre genré traditionnel? Faire d'individus lambda des champions, quelle que soit leur famille?

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

Squid Game a une vision, mais manque de souffle lorsqu'il s'agit de creuser plus loin. Une véritable critique du capitalisme exigerait également l'explosion de l'image traditionnelle du genre, du mariage et de la famille.

Newsletters

La déclaration de candidature d'Éric Zemmour est un forçage cognitif

La déclaration de candidature d'Éric Zemmour est un forçage cognitif

[Chronique #30] Sa vidéo est un énoncé clos sur lui-même, qui ne laisse au spectateur aucune possibilité de dialogue entre les mots et les images. Un dispositif totalitaire, en somme.

J'ai regardé «Les Marseillais vs le Reste du monde» et la grande question reste: POURQUOI???

J'ai regardé «Les Marseillais vs le Reste du monde» et la grande question reste: POURQUOI???

Cette semaine, la lie de la tchélé-réalitché.

Après le «Envoyé spécial» sur Nicolas Hulot, l'insupportable accusation de «tribunal médiatique»

Après le «Envoyé spécial» sur Nicolas Hulot, l'insupportable accusation de «tribunal médiatique»

Si on veut lutter contre ces violences, il faut bien les désigner sur la place publique.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio