Monde

Le Président Wade et la diplomatie du «tout à l’ego»

Pierre Malet, mis à jour le 20.05.2010 à 18 h 10

Le président sénégalais affirme avoir joué un rôle dans la libération de Clotilde Reiss

Le Président Abdoulaye Wade a-t-il sauvé Clotide Reiss, la jeune universitaire française relâchée le 16 mai par Téhéran après que la France a versé une «amende» de 230 000 euros?

C'est ce qu'affirme le chef d'Etat sénégalais. Jamais en retard d'une campagne d'autopromotion, il a déclaré au Parisien avec son aplomb habituel: «Ce que  je peux affirmer, chronologie en main, c'est que cette libération est le résultat direct de ma médiation.» Et a même ajouté: «Dès septembre 2009, j'avais demandé aux Iraniens, lors de ma visite à Téhéran, de la libérer pour raisons humanitaires» et le président «Mahmoud Ahmadinejad avait accepté».

Le président sénégalais soutient que la libération a été retardée car André Parant, conseiller aux affaires africaines à l'Elysée, l'a «appelé de Paris pour lui demander d'abandonner le dossier, expliquant qu'il y avait quelqu'un dessus et qu'il ne fallait pas d'interférences». Avant d'ajouter: «Jusqu'au jour où, en mars dernier, le président Sarkozy m'a demandé de reprendre ma médiation. Voilà pourquoi on aurait pu gagner six mois.»

Ces déclarations ont irrité le quai d'Orsay. Bernard Kouchner s'est refusé à tout commentaire sur la médiation sénégalaise. Il s'est contenté de répondre: «Vous connaissez cette phrase: la victoire a beaucoup de pères, la défaite est orpheline.» On a déjà vu remerciements plus chaleureux. Dans un communiqué, la Présidence sénégalaise affirme avoir reçu les félicitations de l'Elysée. Le 16 mai, le gouvernement avait remercié le président brésilien Lula da Silva, le syrien Bachar al-Assad et Abdoualye Wade sans préciser leurs rôles respectifs.

Le grand bluff des Wade

Faut-il prendre au sérieux l'influence sénégalaise? Certes, Dakar n'est pas absente de la scène diplomatique. Abdoulaye Wade est le président de l'OCI, l'Organisation de la conférence islamique. Au cours des dernières années, il a développé des liens économiques et politiques avec le monde arabo musulman et l'Iran. Son fils, Karim, ministre des transports, s'est rendu récemment à Téhéran.

Mais en Afrique, les déclarations triomphalistes de Wade n'impressionnent plus grand monde. Le quotidien dakarois Kotch dénonce la diplomatie du «Tout à l'ego». Le chef d'Etat sénégalais s'était déjà attribué un rôle important dans la libération d'Ingrid Betancourt. Il veut aussi jouer les faiseurs de paix dans le conflit israélo-palestinien. Un autre organe de presse dakarois, Le quotidien titre à la une sur «Le grand bluff des Wade». «Le déploiement médiatique orchestré par le palais présidentiel donne l'impression que les Wade viennent de décrocher le prix Nobel de la paix», commente cet influent journal privé.

Jusqu'au Burkina Faso, la frénésie de notoriété du dirigeant sénégalais amuse et irrite: «On aura donc compris que Wade a effectivement joué un rôle dans cette libération. Une fois de plus, il s'est invité dans un dossier où son expertise n'a pas été officiellement sollicitée», explique Le Pays. L'influent quotidien de Ouagadougou ajoute: «Abdoulaye Wade a toujours recherché frénétiquement le titre de «docteur des crises». Il semble tant souffrir du manque de ce titre qu'il n'hésite pas à aller vers les foyers de tension pour proposer ses services sans même qu'on le lui demande».

Un président paternaliste

Le président sénégalais est intervenu en Côte d'Ivoire, en Guinée Conakry, au Niger, à Madagascar, au Darfour et au Zimbabwe. Et surtout en Mauritanie. A Madagascar, il a proposé d'utiliser ses contacts aux Etats-unis pour faire accepter le jeune Andry Rajoelina, 36 ans, dirigeant actuel de la Grande île, dans une grande université américaine. Et lui permettre ainsi d'acquérir un bon niveau d'études pour pouvoir revenir diriger son pays dans quelques années.

Avec Wade, 84 ans, le paternalisme n'est jamais très loin. Ses homologues africains ne cachent pas leur irritation face à celui qui revendique le titre de «sage de l'Afrique». Lors des sommets régionaux, le «professeur Wade» se lance fréquemment dans de longs discours assénés sur un ton extrêmement sentencieux. Doté d'une grande facilité d'élocution, il use et abuse de la magie du verbe au point de lasser ses interlocuteurs. Ses discours peuvent se révéler si longs qu'il s'est presque taillé une réputation de «Fidel Castro africain».

Alors que l'Afrique milite pour un siège permanent au conseil de sécurité des Nations-unies, il considère que son pays est le plus à même de l'occuper. Un pays de 10 millions d'habitants qui compte parmi les plus pauvres du monde. Alors que le Nigeria -150 millions d'habitants - et l'Afrique du Sud - 50 millions - sont aussi en lice. Les autres états africains ne partagent pas cet enthousiasme débridé pour la «candidature sénégalaise».

L'audace de Wade agace donc sur le continent et provoque des sentiments ambivalents chez les Sénégalais. «C'est un peu notre Sarkozy à nous. Il est, lui aussi, avocat de formation. C'est un beau parleur. Il est à l'image de notre pays. Nous savons très bien nous vendre. Même si nous n'avons pas grand-chose en stock, on fait tourner la boutique», explique Hassan, un enseignant dakarois. Grâce à sa diplomatie ambitieuse, Dakar a une aura sans commune mesure avec son poids économique et démographique.

Un mode de succession monarchique

Mais ce qui agace le plus au Sénégal, c'est que l'affaire Reiss lui a permis de «remettre son fils dans la boucle». Selon Sud quotidien, Wade prépare son fils à lui succéder. «Ceux qui pensent que le président a renoncé à son projet de le voir à la tête du pays vont déchanter» affirme ce journal dakarois, qui estime que «l'affaire Reiss» vise à mettre Karim en valeur.  Cité par Sud quotidien, un parti d'opposition, l'Alliance des Forces de Progrès, parle de «fil d'Ariane de la volonté inqualifiable d'imposer au pays un mode de succession monarchique».

«Officiellement, c'est le sort de Clotilde Reiss qui préoccupait Abdoulaye Wade, affirme Abdoul, un haut fonctionnaire dakarois. Mais en réalité, c'est celui d'un autre jeune qui lui tient vraiment à coeur... Celui de son fils Karim ». D'après le président sénégalais c'est son fils, envoyé à Téhéran, qui aurait mené à bien les négociations ayant permis cette libération.

Pierre Malet

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Photo: Wade et Ahmadinejad dans la palais présidentiel à Dakar. REUTERS/STR New


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