Santé

«Je n'arrive pas à affirmer mes envies face aux siennes»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Élise, qui a l'impression de ne pas pouvoir laisser s'exprimer toute sa spontanéité dans son couple.

«J'ai l'impression de faire du sur-place depuis des années, dans tous les domaines.» | J Stimp via Flickr
«J'ai l'impression de faire du sur-place depuis des années, dans tous les domaines.» | J Stimp via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai bientôt 33 ans. Il y a quatre ans, après de longues années à papillonner dans un célibat plutôt heureux (bien que trop solitaire à mon goût), j'ai entamé ma première vraie relation de couple avec un garçon adorable, que j'aime profondément. C'était la première fois que j'avais vraiment envie de partager, de m'engager, et que c'était réciproque. Pourtant, je traîne depuis le début un sentiment diffus d'être incomprise, de ne pas trouver entièrement ma place dans cette vie à deux. Lui, de son côté, souffre de l'immobilisme que je lui impose. Et nous avons beaucoup de mal à changer cette dynamique.

Il faut dire que nous sommes très différents par nos caractères et nos aspirations. Je suis créative et spontanée, plutôt anticonformiste, lui est à peu près tout le contraire. En bon scientifique, il aime se lancer à fond dans des projets concrets et bien réfléchis, moi j'ai une tendance à partir dans tous les sens, à penser par association, à m'émerveiller et me nourrir de tout –mais aussi à douter de tout– sans rien vraiment approfondir.

Et surtout, j'ai énormément de mal à prendre des décisions engageantes à long terme, que ce soit pour moi ou pour nous deux (ça va des projets de vacances aux questions immobilières ou financières, sans parler de la question d'éventuellement fonder une famille…). Il faut dire que j'ai une méchante tendance à résister à tout ce qui ne colle pas à mes valeurs ou à mes idéaux, qui sont plus du côté de la communauté autogérée ou du pays des Bisounours que du réalisme bourgeois… Si une perspective ne me semble pas parfaite ou compatible avec mes valeurs, je suis toujours réticente à m'y engager.

Par conséquent, il est toujours très difficile d'élaborer des projets à deux. Je n'arrive pas à affirmer mes envies beaucoup trop abstraites et inabouties face aux siennes, et me retrouve donc régulièrement aspirée par les projets qu'il a pour notre couple, intéressants et bien cadrés, mais qui ne me ressemblent qu'à moitié.

Lui, de son côté, ne m'aide pas à faire germer mes propres projets, car leur manque de structure et de réalisme l'agacent énormément: pour lui, je ne fais aucun effort concret pour faire avancer notre couple.

En réalité, j'ai beaucoup de mal à être motrice, à développer mes aspirations personnelles, qui, je l'admets, sont rarement ancrées dans le réel. Comme si j'avais toujours besoin de quelqu'un d'extérieur pour confirmer la légitimité de mon ressenti, transformer mes valeurs en projet, me pousser à assumer mes envies et mes choix. Mon compagnon refuse d'endosser ce rôle de mentor, ce que je comprends: ce serait beaucoup lui demander, puisqu'il peut difficilement se mettre à ma place. Étant toute seule avec mes embryons d'idées, je reste donc dans l'immobilisme. C'est pour lui une grande source de souffrance, et ça met aussi un coup à mon estime de moi.

Mon caractère papillonnant, touche-à-tout et idéaliste, qui me semblait épanouissant quand j'étais étudiante et célibataire, m'apparaît de plus en plus comme un poids qui m'empêche d'avancer dans ma vie d'adulte: j'ai l'impression de faire du sur-place depuis des années, dans tous les domaines.

Et paradoxalement, c'est comme si le couple (ce couple?) me faisait perdre le peu de capacité que j'avais à agir... Quand j'étais seule, je n'avais de comptes à rendre à personne en cas d'échec, et arrivais plus facilement à prendre des décisions quand elles n'engageaient que moi. J'en viens parfois à fantasmer sur cette période de célibat où je pouvais laisser parler ma spontanéité sans me sentir jugée. Être vraiment et pleinement moi-même, un électron libre.

Prendre des décisions imparfaites, c'est peut-être tout simplement le lot de tous les adultes, et je dois peut-être accepter de revoir mes idéaux à la baisse?

Comment savoir si je serais vraiment plus heureuse avec quelqu'un qui me ressemble davantage? Ou même dans une vie plus anticonformiste? Serait-il possible de couper la poire en deux, et aménager ma vie de couple sur la base de compromis?

Et plus globalement: comment gérer à l'âge adulte ce caractère immature et indécis qui semble me poursuivre, et trouver un épanouissement?

Élise

Chère Élise,

Il n'y a aucun mal à être dans un couple où les deux personnes sont fondamentalement différentes. Ce qui compte n'est pas d'être tout à fait d'accord sur tout et sur la façon d'y arriver, mais bien de pouvoir se retrouver le soir et d'avoir de l'admiration, de l'empathie, de la bienveillance pour les projets de l'autre ou pour ses modes de communication. Si le compromis est nécessaire dans le couple sur le long terme, il n'est pas très sain de penser que c'est la seule manière de fonctionner ou que celui-ci se fasse toujours dans l'aigreur.

C'est important que chacun trouve une place qui lui est propre et qu'une dynamique s'installe sans que l'un ou l'autre ait l'impression d'être constamment le boulet, la personne à la traîne, la personne pas assez mature. Vous êtes ce que vous êtes et les traits de caractère qui semblent poser problème dans la relation pourraient bien être vus comme charmants par une autre personne. Je ne crois pas qu'il faille obligatoirement changer pour l'autre. Ou en tout cas pas fondamentalement, pas ce qui fait notre identité. Apprendre à vivre avec l'autre est une chose mais vivre avec le sentiment qu'on ne fonctionne pas de la bonne manière me semble très excessif. Qui dit que vous n'avez juste pas la même temporalité que votre compagnon? Qui dit que vos propositions et vos inclinaisons naturelles sont forcément immatures ou idéalistes? Et pourquoi cela serait-il une mauvaise chose?

De ce que vous me racontez, je vois que votre dynamique de couple n'est pas vraiment optimale, il serait donc tout à fait légitime que vous comme lui vous demandiez ce qui cloche. Vous m'écrivez pour me faire part de vos doutes et remettre en cause tout ce qui fait votre identité. Mais est-ce que votre compagnon se remet aussi en cause? Est-ce qu'il s'imagine qu'il participe au problème? Est-ce qu'il sait même qu'il y a un problème?

C'est un classique relationnel dans le couple hétérosexuel: la femme s'investit dans le couple, y met une énergie folle, se renseigne, achète des livres ou écoute des podcasts de développement personnel. Elle consacre du temps et de l'argent à cet objectif qui devient une véritable charge mentale parce qu'elle est convaincue que c'est intrinsèquement de sa faute. S'il y a un problème, il vient forcément d'elle. Comme vous êtes convaincue, aujourd'hui, que les blocages de votre relation viennent de vous.

Peut-être qu'avec une autre personne vous auriez moins peur de l'engagement ou des grandes étapes du couple. Peut-être aussi que les grandes étapes du couple ne sont pas faites pour tout le monde et que c'est très bien comme ça. Ne vous épuisez pas à vous dire que vous êtes anormale. Fuyez même les personnes qui ne vous renvoient que ça de vous. Vous valez bien plus que ce que vous croyez, telle que vous êtes et telle que vous pourrez devenir en étant tout à fait épanouie.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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