France

Yvan Colonna: le procès de l'amitié

Philippe Boggio, mis à jour le 20.05.2010 à 15 h 11

Les hommes et femmes qui ont caché le berger corse pendant sa cavale comparaissent devant le tribunal de Paris.

Mieux vaudrait sans doute, pour la police et la justice, ne pas trop chercher à savoir où Yvan Colonna, condamné pour le meurtre du préfet Claude Erignac, a passé ses années de cavale, entre 1999 et 2003. Ni qui lui est venu en aide. Car, à voir ceux qui se sont fait prendre pour l'avoir hébergé ou assisté, et qui comparaissent, à cinq, depuis le lundi 17 mai, devant le tribunal correctionnel de Paris, l'impression domine que l'homme le plus recherché de France s'est réfugié, la plupart du temps, chez ceux même, proches ou nationalistes, auxquels les enquêteurs auraient dû d'abord penser.

Yvan Colonna avait été donné en fuite au plus loin, en Amérique latine ou en Asie, peut-être pris en charge par la filière d'évasion et d'éloignement des Basques de l'organisation séparatiste ETA. Ou en Europe, par exemple, en Belgique, à l'abri au milieu de délinquants de droit commun. Il avait pris le maquis, le 23 mai 1999, après avoir donné une interview à la presse, pour plaider son innocence, et personne, parmi les policiers de la Direction nationale de l'anti-terrorisme (DNAT) ne croyait possible qu'il put tenir en Corse plus de quelques jours. Quelques semaines, au mieux. L'île est trop peu habitée. Les routes y sont trop escarpées. Il faut se cacher dans des villages, déserts, l'hiver. «Le berger de Cargèse» était lui-même trop connu, fils de Jean-Hugues Colonna, ancien député socialiste, et frère de Stéphane Colonna, un militant nationaliste. Enfin, au printemps 1999, les gendarmes et les policiers étaient vraiment très nombreux à le rechercher sur place.

A côté des enquêteurs

Il demeure des trous dans l'emploi du temps, sur ces quatre années de cavale, d'Yvan Colonna. Mais pour ce que les autorités ont pu reconstituer, depuis son arrestation, le 4 juillet 2003, dans une bergerie de Monti Barbatu, au-dessus d'Olmeto, il est resté longtemps, ou souvent, au plus près des enquêteurs. Il aurait pu les voir sortir du commissariat central d'Ajaccio, depuis l'un des cafés en terrasse du centre-ville. Peut-être l'a-t-il fait. Quand il a été appréhendé, sans doute quelques heures avant d'aller se cacher plus loin, parce que son logeur, le berger Frédéric Paoli, avait loué la bergerie pour les vacances, et que des campeurs devaient arriver le lendemain, l'homme condamné pour l'assassinat du préfet portait les cheveux longs, et il était barbu. Alors que les photos partout affichées sur les murs de l'île, comme celles que publiait régulièrement la presse, le montraient le crâne rasé.

Cela a été, apparemment, son seul déguisement. Aucune transformation chirurgicale du visage. Yvan Colonna vivait à portée de son sac à dos, qui contenait un peu de linge, des livres, une arme au moins, si l'on en croit la police, puisqu'il comparaît depuis lundi, en compagnie de ses amis, pour la détention, lors de son arrestation, d'une grenade et d'un chargeur plein de munitions. Mais il a toujours été plus ou moins au contact. Parmi les siens. Ou à une heure d'eux, dans une maison d'ami, ou tout bêtement dans un appartement de Bastia ou de Cargèse, toujours en milieu nationaliste.

On peut difficilement être plus proche que les cinq personnes aujourd'hui accusées par la justice d'avoir porté secours au fugitif. Claude Serreri, un patron de brasserie, est tout simplement le frère de l'ancienne compagne d'Yvan Colonna. Les deux homme se voyaient souvent. On raconte que l'homme en cavale, à la tête mise à prix, est venu quelques fois partager un repas dominical... dans sa propre famille. André Colonna d'Istria, directeur du camping de Portigliolo, est l'un des sympathisants nationalistes les plus connus des policiers. A chaque fois qu'il fallait trouver une nouvelle cache, celui-ci, selon l'accusation, allait solliciter un autre compagnon de militantisme, lequel trouvait normal d'ouvrir sa porte, au village ou en ville, à l'homme pourtant donné pour le plus dangereux du pays.

Simple comme un coup de fil

C'était si simple, et on peut se demander comment, quatre ans durant, au plus près des lieux et des personnages symboliques du séparatisme et de l'autonomisme corses, aucune équipe d'enquêteurs, parmi les plus sérieux de l'appareil national, n'est jamais tombée nez à nez sur le fuyard. Marc Siméoni, lui, est le fils du plus célèbre des autonomistes, l'historique Edmond Siméoni. Eh bien, ce fils, consultant en entreprise et enseignant, a logé Yvan Colonna directement dans son propre appartement du centre de Bastia. Se servant de son téléphone portable pour lui prendre rendez-vous chez le médecin, ou lui trouver des livres, alors que les membres du commando accusé d'avoir abattu Claude Erignac, le 6 février 1998, se sont faits prendre en raison de l'usage abusif qu'ils avaient pu faire de leurs mobiles. Et qu'évidemment, tout le monde connaît les dangers du téléphone en Corse.

Patrizia Gattacceca est aussi très visible. C'est l'une des pratiquantes de chant corse les plus fameuses. Enseignante, chercheuse, dévouée à la défense de la culture insulaire, elle est aussi l'une des plus anciennes amies d'Yvan Colonna, puisqu'ils ont suivi ensemble leurs études supérieures, à la faculté de Nice. Elle habite une maison isolée à Panta Acquatella, à 45 minutes au nord de Bastia. Le fugitif y a eu longtemps sa chambre. L'homme pourchassé et son hôtesse prenaient le petit-déjeuner ensemble. Puis celle-ci partait pour sa journée de travail, le laissant seul avec ses livres et la paire d'haltères qui lui permettait de se tenir en forme, vu que, tout de même, le footing dans la ruelle montante du village lui était déconseillé. Il arrivait qu'Yvan Colonna s'occupe aussi de Dominicu Santini, le fils de la chanteuse, qui était encore un enfant, et dont on a retrouvé les empreintes, dans la bergerie d'Olmeto.

Lundi, devant le tribunal de Paris, Yvan Colonna, qui a été condamné à une peine de réclusion à perpétuité pour le meurtre du préfet, a assuré qu'il n'a jamais bénéficié d'«un réseau organisé» pendant sa longue cavale. Il a simplement été protégé par des réflexes humains, très répandus dans l'île. Il est toujours resté aux marges du seul univers qu'il connaît, juste discret, finalement comme tous les nationalistes en fuite avant lui. Il a été arrêté devant une bergerie, haut perchée dans un paysage grandiose.

Mais en Corse, l'expression «prendre le maquis» suppose aussi qu'on aille d'un sympathisant à l'autre, d'un tempérament hostile à la police ou à la présence française, d'un compagnon de culture à l'autre.

Et puis, même recherchés, il est sur le plan affectif très difficile aux Corses, de prendre la mer. Quand il faisait trop chaud, le berger Frédéric Paoli conduisait son invité à la plage. Ils travaillaient ensemble autour du troupeau, puis Yvan Colonna repartait en ville. Nécessairement auprès de Corses connus de la police. A preuve: l'un des avocats du «berger de Cargèse» s'appelle Gilles Siméoni. C'est le propre frère de Marc, qui comparaît pour son entraide...

«En désobéissant à une loi, a déclaré la chanteuse Patrizia Gattacceca, j'ai obéi à une autre, celle de la solidarité. Je ne le regrette pas.» Il sont sûrement nombreux, dans l'île, pris pour leur soutien, ou qui ne se feront pas prendre, qui signeraient de tels propos.

Philippe Boggio

Photo: Manifestation pour Yvan Colonna, à Ajaccio, en mars 2009. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Philippe Boggio
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