Santé / Société

Le chemsex se démocratise aussi chez les hétéros, et c'est inquiétant

Temps de lecture : 6 min

Les marathons sexuels sous drogues touchent aujourd'hui une partie de la population peu sensibilisée aux risques des MST.

Les associations semblent assez peu mobilisées envers le public hétérosexuel. | Mart production via Pexels
Les associations semblent assez peu mobilisées envers le public hétérosexuel. | Mart production via Pexels

Que celui ou celle qui n'a jamais consommé d'alcool ou de stupéfiant pour se désinhiber avant une rencontre amoureuse lève la main. Mais, au-delà d'une désinhibition et d'une euphorie somme toute assez contrôlées –dont il ne subsiste au matin qu'une gueule de bois et peut-être un walk of shame–, certaines drogues provoquent des sensations si intenses qu'il est extrêmement difficile de retrouver une sexualité sobre. Le plan cul du vendredi devient alors un marathon de baise tout le week-end et plus rien ne compte.

Ce type de pratique a un nom: le chemsex, pour «chemical sex». Connue au sein de certaines communautés HSH (ce sigle désigne tous les hommes qui ont des rapports sexuels avec d'autres hommes, sans tenir compte du fait qu'ils se reconnaissent comme hétérosexuels, bisexuels ou homosexuels), parfois comparée par abus de langage –et au grand dam des associations– à l'épidémie de sida, elle semble aujourd'hui se démocratiser chez les hommes cisgenres hétérosexuels.

«Il y a beaucoup de mecs hétéros qui tournent à la 3 [pour 3-methylmethcathinone, une molécule de synthèse de la famille des cathinones, ndlr] ou au GHB», observe Johann Zarca, auteur de Chems, dont le narrateur et anti-héros raconte sa descente en enfer. «Mais, si cela s'apparente au chemsex, ils n'appellent pas ça comme ça, car le terme est très connoté communauté gay. Le glissement se fait rapidement et faute de mettre les termes adéquats sur la pratique, cela risque d'être d'autant plus dangereux et moins contrôlé.»

Comme l'a clairement exposé Didier Lestrade, activiste, fondateur d'Act Up et de Têtu dans un tweet, la pratique hétéro du chemsex semble passée sous silence ou, du moins, médias et associations regardent ailleurs. Joint par téléphone, il explique: «Le phénomène est grandissant chez les hétéros trentenaires, et ce d'autant plus après des mois de confinement, de distanciation et d'isolement liés à la pandémie de Covid. Ils ont clairement envie de rattraper le temps perdu. Dans le même temps, les substances utilisées sont très facilement disponibles sur le dark web et peu onéreuses. De plus en plus d'hétéros en consomment lors de partouzes qui durent tout le week-end. Et la descente est redoutable.»

Le risque social

Le docteur Patrick Papazian est médecin sexologue à Paris. Il travaille dans les hôpitaux et les centres de dépistage et de traitement des infections sexuellement transmissibles. Il reçoit régulièrement des patients accros au chemsex. Il en pointe les dangers sans pour autant stigmatiser les adeptes. «Le risque numéro 1 est le risque social. La plupart du temps, les personnes qui arrivent au chemsex sont isolées, seules. Elles s'initient, font des rencontres. Dès qu'elles se mettent à consommer, elles se font plein d'amis, se sentent très entourées, très aimées. Mais, dès qu'elles essaient d'arrêter; il n'y a plus personne et les éventuels amis d'avant ont disparu également, las d'essuyer des refus à leurs propositions de sorties.»

Et d'ajouter: «Il faut bien voir que les réunions de chemsex ont quelque chose de très convivial et répondent à un vrai besoin de contacts et de communion avec l'autre.» Autrement dit, on vient autant (voire plus) y chercher de l'émotion que du sexe.

«On voit souvent un blues du mardi soir après un week-end marathon chemsex.»
Patrick Papazian, médecin sexologue

Il y a ensuite des dangers physiques immédiats liés à la sécurité des substances et à leurs modes d'administration. Par exemple, l'ingestion peut causer des blessures à la bouche, à la gorge ou au niveau du tube digestif avec risque de perforation; le sniff peut entraîner des irritations de la peau autour du nez et des muqueuses nasales et causer des saignements; les plugs anaux peuvent engourdir la zone ou l'irriter, provoquant des saignements, des hémorroïdes ou une inflammation et facilitant ainsi la transmission d'infections. Enfin, l'injection (le slam) peut causer des abcès, des septicémies et différentes infections virales, d'autant que les utilisateurs ne sont pas autant formés à l'hygiène et à la réduction des risques que ne le sont les usagers réguliers, d'héroïne notamment.

Le slam est sans doute la pratique la plus à risque dans la mesure où les sensations sont tellement intenses qu'au dire des pratiquants, il est extrêmement difficile de revenir en arrière. C'est sans doute le mode d'administration le plus addictif.

En termes de blessures physiques, il ne faut pas oublier celles liées à l'acte sexuel. On ne va pas se mentir: le sexe sous substances n'est pas sage et poli. Le BDSM et notamment le fist sont monnaie courante. Reste que les drogues tendent à perturber le seuil de tolérance à la douleur. Alors, faute de pouvoir dire «stop» à temps, des blessures sont possibles, d'autant que le ou les partenaires sont également sous drogues, les amenant parfois à être moins respectueux du consentement.

Il y a aussi, bien sûr, des risques d'overdose. «Les consommateurs de GHB glamourisent les overdoses en les appelant GHole mais ça reste des overdoses», prévient le Dr Papazian. En outre, les mélanges de substances peuvent être rapidement explosifs… Enfin, parce que les substances utilisées induisent un relâchement des comportements de prévention, il existe un risque accru de transmission des IST.

De dramatiques dégringolades

Il convient également de parler des risques psychologiques: «On voit souvent un blues du mardi soir après un week-end marathon chemsex, explique le Dr. Papazian. Les personnes se retrouvent alors en proie à des crises d'anxiété intenses liées au fait que les neuromédiateurs essaient de se remettre en marche. Le risque de passage à l'acte suicidaire n'est alors pas mince.»

Viennent enfin les risques légaux –rappelons que l'usage de drogues ainsi que le trafic sont pénalement sanctionnés. Et, il y a tout ce que les drogues poussent à faire parfois sans en avoir conscience. «L'usage de substances peut libérer des fantasmes durs», explique le Dr. Papazian. Cela signifie passer outre le consentement de l'autre mais aussi potentiellement se retrouver totalement désinhibé pour regarder des vidéos pédopornographiques ou, dans des cas extrêmes, s'adonner à des paraphilies tout aussi illégales que moralement condamnables: pédocriminalité, zoophilie, etc.

Le Dr Papazian explique qu'il a assisté à de dramatiques dégringolades de patients qui se sont retrouvés anxieux, dépressifs, désocialisés ayant perdus leurs amis et leurs amants de longue date ainsi que leur métier. Il rassure néanmoins: «La plupart des gens font gaffe.» La réalité du chemsex est loin d'être toute blanche ou toute noire et pour certains pratiquants, elle n'a rien du glauque parfois dépeint.

Politiques de prévention

Reste que la démocratisation du chemsex à la population hétéro inquiète. «C'est mathématique, explique Didier Lestrade. En arrivant chez les hétéros, plus nombreux que les gays, le problème du chemsex va devenir majeur en termes de population touchée.» Les difficultés sont liées tant à des facteurs internes qu'externes, et à la manière dont est prise en considération la santé sexuelle des hommes cis hétérosexuels.

Internes d'abord: «Si les femmes et les HSH ont l'habitude que leur sexualité soit médicalisée, ce n'est pas le cas des hommes cis hétéro, explique le Dr. Papazian. L'idée de consulter dans une démarche de réduction des risques les dépasse complètement. Ils sont très loin des parcours de soins comme les consultations de dépistage régulières ou pour la PreP.» Il est ainsi très vraisemblable que cette population ne prenne pas conseil auprès de professionnels ou d'associations dans le but de réduire les risques.

«Il faudrait étendre les politiques de prévention au public hétéro.»
Didier Lestrade, fondateur d'Act Up

Les associations, et nous en venons aux facteurs externes, semblent aujourd'hui assez peu mobilisées envers le public hétéro comme le déplore Didier Lestrade: «Il faudrait étendre les politiques de prévention à ce public or, ce sont majoritairement des associations LGBT qui accueillent les personnes accros au chemsex. Pour le moment, je n'ai pas entendu parler de campagnes adressées aux hétéros. En outre, il faut dépasser le simple accueil et les groupes de parole qui s'avèrent souvent insuffisants et pouvoir orienter les gens vers des structures de réhab.»

Alors, compte tenu de la politique du tout répressif en œuvre en France, l'avenir ne s'annonce pas réjouissant. Arrêter le chemsex est une gageure: «En plus de devoir se débarrasser de ses addictions, il faut aussi faire le deuil d'une sexualité sous substances», explique Johann Zarca. Et pour tout cela, il faut de l'aide. «Et si la vraie subversion consistait à réussir à se désinhiber sans rien prendre, à avoir des pratiques sexuelles riches et variées sans substance? À être là pleinement pour jouir de ce qui se passe?», questionne le Dr Papazian pour conclure. Aujourd'hui, on peut appeler de nos vœux des politiques de prévention, de réductions des risques et de réhabilitation adressées à tous les publics adeptes du chemsex ou tentés par cette pratique, peu importe leur genre et leur orientation sexuelle.

À noter: quoiqu'orienté vers les HSH, le site chemsex.be est particulièrement bien fait pour celles et ceux qui le pratiquent déjà.


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